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Un but, ou un empêchement… Il y aurait un avant et un après, un assouvissement, la réalisation d’une nécessité où le livre publié trouverait son immanence, il y aurait une faim et une satiété. Et le monde autour. Un monde fait du flux continu de livres que nous ne lirons pas, du flux continu de bons et mauvais livres que nous ne lirons pas et — grandes lectrices, grands lecteurs — du nombre annuel de livres que nous lirons qui défie les statistiques, sans les modifier.

Alors j’entrais dans une grande librairie lyonnaise où il était possible de rester un long moment aux tables et aux rayons à lire des chapitres sans être ennuyée. Un tourbillon chaque semaine, j’y restais jusqu’à la nausée. Je sortais, le plus souvent sans achat, mon budget était plus que strict et le vol jamais trop mon affaire, mais attraper les mots sur place me donnait déjà beaucoup, jusqu’au vertige donc devant les piles de livres.

Est venu le temps d’envoyer des textes, fiction ou poésie. Quelques réponses sympas ou pas. Écrire quoi qu’il en soit et tenter de comprendre, d’autant que j’ai quelques amis éditeurs, éditrices. J’ai repéré deux facteurs : j’étais trop « débutante » et — obstacle majeur — le temps me restant à écrire était trop court — car les maladresses doivent être de jeunesse et le potentiel reste le Graal de l’éditeur, l’éditrice. Il s’agit moins du potentiel de vente — les petits éditeurs sont à ce propos plutôt lucides — mais le potentiel de découverte, de suivi, d’accompagnement. Publier est la traversée d’une frontière qui ouvre des droits. L’éditeur, l’éditrice — lorsqu’un premier ouvrage est publié — a ce pouvoir en main. Cette analyse leur déplaît et pourtant… le compte d’éditeur est le sésame, ils le savent et basent leur vie là-dessus, en plus de l’amour de l’objet livre, du papier, de cette relation privilégiée avec une ou un artiste entre l’acceptation du manuscrit et la sortie du livre, sorte de lune de miel. L’argent y joue un faible rôle, le nœud est ailleurs : pour l’éditeur : être un faiseur, pour l’auteur, l’autrice : s’ouvrir la possibilité de résidence, de clubs d’auteurs, d’invitations et d’éditions ultérieures. Ceci est un résumé trivial venu d’écouter, observer et déduire. J’ai pris du temps pour comprendre, puis du temps encore pour en souffrir modérément, puis du temps encore pour me réjouir de voir celles (ceux — je m’en occupe moins, leurs chances restent décuplées même dans le contexte que je décris) qui — au bon âge — sont publiées. Ce créneau, ce pas de tir, existe aussi chez les artistes plasticiens. C’est d’ailleurs en compagnie de l’un d’eux que le sujet avait été abordé dans les années 80, mais à un âge où moi-même ne pouvais le concevoir ce fameux âge à ne pas trop manquer, tentant de le rassurer en réfutant l’idée d’un effet de seuil, et d’un rendez-vous manqué malgré un démarrage prometteur s’il n’est pas atteint à temps. Il avait une dizaine d’année de plus que moi et savais. Regardez autour de vous, les débuts doivent arriver aux débuts. Une éditrice me citant un de ces livres en contre-exemple, la réponse vint toute seule à propos de cette autrice âgée fraîchement publiée : « Elle est morte depuis peu. L’aurais-tu publiée si elle était venue elle-même porter son texte et non sa fille ? Et puis ne se pose pas la question de continuer ou pas avec elle. ».

Ainsi, et en guise de conclusion provisoire, je crois qu’il faut écrire en pensant à la publication sans en faire un but ultime, pour se faciliter la vie. Et puis porter l’écriture ailleurs et autrement. En revue, en blog, en vidéo, en réseaux sociaux, en lectures publiques…

entrée proposée par Catherine Serre

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Le travail qu’il faut effectuer en soi pour que pubier devienne le concept principal d’appui, avant le livre, avant la correspondance, probablement en amont de l’écriture. Peut-être que non : l’écriture contient en elle-même cette chambre centrale où elle n’obéit qu’à elle-même. On trouvera autant d’exemples que voulu d’oeuvres qui n’ont été écrites que tournées vers cette chambre centrale, ou écrites en palpant les murs intérieurs de cette chambre centrale, et données à lire bien postérieurement, et indépendamment de l’auteur. L’arbre de publier déploie toutes branches et ramifications : la valise aux papiers de Daniil Harms sauvée en 1942 et publiée en 1972, mais que tous les Russes connaissaient alors par coeur, ou le manuscrit de Mandelstam appris par coeur par sa compagne pour qu’il survive à sa mort. Chez nous, les lettres écrites par Mme de Sévigné et copiées avant envoi par Bussy-Rabutin, quand elles arrivent neuf jours plus tard à leur destinataire de Grignan, quatre cents personnes les ont lues, hors tout dispositif de censure à l’impression. Ou, dans l’espace de la correspondance, quand Lovecraft place trois carbones pour envoyer sa lettre à quatre correspondants qui répondront de même, la sphère de publication, tout en restant privée, associe la duplication et l’envoi à la rédaction même du texte. On n’avait pas besoin de se préoccuper de ces choses-là : pour publier, on avait le courrier des lecteurs des journaux, les sommaires mensuels ou trimestriels des revues, et le fait que les libraires, il y a 150 ans, en se constituant éditeurs, inauguraient un rouage entre l’imprimerie, la composition et la fabrique, et surtout la distribution et la vente : publier, c’était l’accès à ce rouage, et passionnant par exemple comment Balzac, avant même d’être Balzac, rêve à des formules d’abonnement, reprend et réécrit des publications partielles. On l’a redécouvert comme une sorte de miracle dès les premières pages html, moi en septembre 1997 : la possibilité individuelle d’inscrire un texte édité dans l’espace public, sans passer par ce rouage intermédiaire. Plus tard, le numérique étendrait cette possibilité individuelle, avec l’impression à la demande, au livre lui-même. Le rouage initial reste dépositaire de l’ordre symbolique, de l’ordre financier, de l’attraction médiatique, on le sait dès qu’on blogue. Mais c’est ce que symbolise le send de la touche Entrée : si le concept de publication glisse à la place centrale dans la pensée de l’écriture et du livre, c’est parce que le geste même nous en est remis, bien avant qu’on puisse, même aujourd’hui, en mesurer la dimension du chamboulement et ce qu’il induit.

entrée proposée par FB


page proposée par François Bon, pour Tiers Livre
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1ère mise en ligne et dernière modification le 1er mai 2021.
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