nocturnes de la BU d’Angers, 18 | l’intuition, un dépli

à suivre Marguerite Duras sur la tombe du jeune aviateur anglais


Il y aurait une écriture du non-écrit. Un jour ça arrivera. Une écriture brève, sans grammaire, une écriture de mots seuls. Des mots sans grammaire de soutien. Égarés. Là, écrits. Et quittés aussitôt.
Marguerite Duras, La mort du jeune aviateur anglais.

mise en ligne un tout petit peu anticipée à cause de l’ami Seb Ménard qui ne peut nous rejoindre que tard...

 

- A l’écoute : François Bon lit Marguerite Duras, La Mort du jeune aviateur anglais, un extrait d’Ecrire, © éditions Gallimard, 63’.

Qu’est-ce qui provoque, mystérieusement, irrationnellement, cette sensation qu’on ait à écrire ?

Avec La tombe du jeune aviateur anglais de Marguerite Duras, on tient un texte de miracle, qui va s’en tenir au dépli de cette intuition – et l’état achevé du texte sera ce mouvement même de la rejoindre.

Une possibilité, de suite : écouter le texte (lecture à La Baule, Écrivains en bord de mer, 2007), ou emprunter à la bibliothèque le DVD paru en 2010 aux éditions des Femmes, Écrire, avec le film-entretien de Benoît Jacquot.

D’abord, là où je ne peux pas aider : un lieu, mais même pas un lieu, un point précis de ce lieu, une perspective, le goût de l’air ou du vent, une lumière, un arbre, le seuil d’une porte, la qualité de silence d’une chambre, une sensation en voiture – le point de départ c’est une rencontre dans le réel, qu’on l’ait provoquée ou attendue, ou bien qu’elle nous prenne par surprise.

Tout part de là : ce que nous associons, mais de façon muette, sans rien savoir de ce qui viendrait, du fait d’écrire à ce lieu ou point ou objet précis, simplement une pulsion d’écrire. Simplement : qu’écrire serait possible.

Toute la séance, donc une heure d’écriture, va être d’accueillir cette intuition dans l’amont d’écrire, sans commencer ce qui en serait l’écriture.

Au final, et dans la diversité de ces objets et lieux d’élection pour chacun, ces démarches de dépli seront devenues le texte même.

Pas le lieu ici de développer, c’est ce que nous partagerons dans l’exposé live : il y a probablement deux grandes phases dans l’écriture de Duras, avec une bascule vers le début des années 70 (L’Amour), où elle prend ses distances avec le dispositif romanesque, et trouve un nouveau point de développement de l’oeuvre dans la rencontre des personnages fictifs et des personnages réels, interrogeant ce passage même, et donc son écriture. Avec L’homme Atlantique) et quelques autres textes, son propre dispositif d’écriture, l’appartement au 1er étage des Roches Noires à Trouville, devient par lui-même le dispositif de la fiction.

Ce texte de l’ultime période, La tombe du jeune aviateur anglais, est un livre à soi seul. Les éditions de Minuit n’hésitent pas à faire coïncider la forme matérielle distribuée – le livre –, à l’unité d’écriture. La logique commerciale de Gallimard (ce n’est en aucun cas un jugement) les pousse plutôt à rassembler ces textes dans des entités (le Folio Écrire accole ces deux textes immenses, Écrire et La tombe du jeune aviateur anglais à d’autres textes de moindre intérêt pour privilégier le format du livre).

Ce qui est important, dans l’approche de ce texte, c’est de mesurer par exemple en quoi l’indécision formelle (cette intuition me mène-t-elle vers un livre, ou vers un film ?), dans l’espace même de sa question sert à maintenir à distance l’intuition de sa réalisation formelle, d’interroger comment l’intuition peut catalyser en oeuvre.

Tout au long du Jeune aviateur anglais, Duras traite d’une évidence : de cela, il y a quelques années, elle aurait fait un livre. Mais que ce livre elle ne le fera pas. Il y a peut-être l’énergie et l’âge, mais c’est secondaire. Ce qui l’intéresse, c’est la relation qu’elle entretient avec l’intuition même, par le fait même qu’elle ne la réalise pas, la scrute en tant que telle. Et le livre, elle le fait : c’est ce texte lui-même.

M’intéresse l’évidence du dépli :
- dimension 1, l’information. On décrit. On précise. On est presque comme un guide touristique. La pelouse, le clocher, la stèle, tout nous sera visualisé par les mots, progressivement, implacablement.
- dimension 2, l’enquête. Elle ira à la pharmacie, et parce que la pharmacienne reconnaît madame Duras, elle y collectera des éléments précis : le vieil homme qui venait sur la tombe, et ne venait plus. Elle ira au bistrot-restaurant, et elle apprendra ce qui s’est passé en juin 1944, le jeune parachutiste tué sous son parachute même.
- dimension 3, ce qui la relie elle-même à cette intuition. Et là, c’est central (dimension qui n’appartiendra peut-être pas à l’espace public de la lecture, mais, ne serait-ce que sous forme d’annotation, de censure brisée, on devra réaliser pour soi-même). Dans les dates sur la stèle, et que l’Anglais enterré là avait 20 ans, la mort de son propre frère, qu’il est enterré sans linceul ni cercueil, que cette image la hante et probablement hante bien de ses livres auparavant : ici, elle reprend ce qui lui est insupportable à affronter. Ce qui explique l’intuition mais la pose comme indissoluble énigme, c’est le secret qu’elle ne peut affronter quant à son frère, et qui lui permet d’écrire sur le jeune aviateur anglais.
- dimension 4, l’écriture. Si c’était un film, on raisonnerait de comment on ferait ce film. Si cela devenait un livre, voilà comment serait ce livre. Ce qu’il raconterait, du vieil homme qui venait et ne vient plus, de cette journée de juin 1944, du village lui-même, ou de ce qu’on pourrait reconstituer, fictivement ou pas, de la brève biographie d’un destin tragique, celui qui finit ici par la stèle et les deux dates.

Ma consigne, délibérée, arbitraire, mais que je voudrais quasi autoritaire, comme vous le proposerait un coach littérature, c’est que vous respectiez ces quatre dimensions, qu’elles soient explicitement visibles dans le texte. Qui va donc s’écrire de façon fragmentaire, passant d’un registre à l’autre, mais on pourrait numéroter ces fragments 1a, 1b, 1c, 2a, 2b, 3a, 3b, 4a, 4b, 4d etc... Et même pas de cinquième dimension, même pas de se mettre à écrire à propos de ce lieu. Tout le poids de la consigne : sur cette intuition qu’ici il y a à écrire, qu’on est en possession d’un thème, d’une piste, on se tient à distance, on reste dans l’amont, et tout ce qu’on écrit s’exprime selon ces 4 registres déterminés plus haut. À preuve, qu’on peut vraiment classer comme ça chaque paragraphe du magnifique texte de Duras, qui certes n’est pas l’obéissance à une consigne d’écriture.

Pour finir : ces fragments sur l’écriture elle-même. Parce que Marguerite Duras touche à une fibre autobiographique la plus centrale, mais plus indicible, de mort et d’horreur, d’amour infini aussi, ce qu’elle dit ici sur l’écriture est un des sommets rétrospectifs de tout son art : et notamment ces phrases sur la non-grammaire, les mots égarés.

À vous. Quelques extraits ci-dessous. NOTA : on est dans du fragile, du sensible, du précieux. N’écrivez pas à la hache. Touchez le tissu (c’est l’étymologie même du mot texte).

Extraits en désordre, vous y reconnaissez mes quatre registres ? Pas si facile, tout est toujours plus fluide, plus musique !

*

A toi, lecteur :
Ça se passe dans un village très près de Deauville, à quelques kilomètres de la mer. Ce village s’appelle Vauville. Le département, c’est le Calvados.

Vauville.
C’est là. C’est le mot sur le panonceau.

*

J’entends de nouveau les chants des petits enfants de l’école communale. Les chants des enfants de Vauville. Ça devrait pouvoir se supporter. C’est encore difficile pour nous. A ce chant des enfants, j’ai toujours pleuré. Et je pleure encore.

*

Tous les gens du village connaissent l’histoire de l’enfant. Et aussi l’histoire des visites du vieil homme, ce vieux professeur. Mais de la guerre ils ne parlent jamais plus. La guerre, c’était pour eux cet enfant assassiné à vingt ans.

*

On devrait pouvoir faire un certain film. Un film d’insistances, de retours en arrière, de redéparts. Et puis l’abandonner. Et filmer aussi cet abandon. Mais on ne le fera pas, on le sait déjà. Jamais on ne le fera.

*

Je me suis dit qu’on écrivait toujours sur le corps mort du monde et, de même, sur le corps mort de l’amour. Que c’était dans les états d’absence que l’écrit s’engouffrait pour ne remplacer rien de ce qui avait été vécu ou supposé l’avoir été, mais pour en consigner le désert par lui laissé.

*

Les arbres morts, les prés, le bétail, tout ici regarde vers le soleil du soir à Vauville.
Le lieu, lui, reste très désert. Vide, oui. Presque vide.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 14 avril 2011
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