la Défense | grande misère de l’Arche

résidence Paris en Toutes Lettres, immersion d’une semaine à la Défense


Finalement, elle prend de la place, dans la tête, la vieille statue de La Défense, sur son ancien rond-point, maintenant ridiculement plantée sur un genre de tire-bouchon : elle prouve que l’axe visuel Concorde Arc-de-Triomphe Grande Arche préexistait de longtemps à cette dernière.

Vu même bien curieuse photo, quand Mitterrand (l’autre, celui d’avant la culture pour chacun et la ridicule loi Prisunic du livre numérique) avait fait déployer une grue – et quelle grue – juste pour lever dans le ciel un bout de carré blanc et visualiser ainsi, de sa fenêtre à l’Élysée, ce que donnait la perspective...

Aparté dans la digression : question sur moi-même et mon rôle... Le ministère de l’écologie, qui occupe la Grande Arche, on ne m’y laisserait pas rentrer. La tour Total ou la tour Areva, on ne m’y laisserait pas rentrer. Pourtant, c’est avec ça que la littérature doit créer le bras de fer. Alors pratiquer la déambulation poétique comme on me l’a gentiment demandé hier ? Non, je crois que notre force à nous c’est le clavier, et peu importe qu’il soit 7ème étage d’un hôtel pas vraiment clean de Courbevoie, au pied des tours Total, si j’ai une connexion. Ce matin, je ne vais pas à la Défense, que j’aperçois de ma fenêtre, je reste derrière l’écran.

J’ai connu la Défense avant la Grande Arche, pour moi elle est encore une invention récente. Je dois me faire à l’idée qu’elle a 20 ans (bicentenaire de la Révolution française), et il me faut apprendre, ici à la Défense, qu’à 20 ans la Grande Arche est une misère malade, et que personne n’ose trop en parler – cafouillage à échelle du cube gigantissime.

Revenons au centre d’archives. Parole acerbe dans mon dos : – Vous regardez tout ce à quoi on a échappé ? Non, je feuillette le livre de l’ensemble des projets internationaux. La Grande Arche n’est pas la plus inventive ni la plus élégante, mais tout d’un coup on comprend le monarque qu’était Mitterrand : juste une projection en plus grand de cette choucroute napoléonienne qu’est l’Arc-de-Triomphe. On prend l’Arc-de-Triomphe et on le gonfle comme un gros ballon, de façon à ce que depuis Concorde on soit dans les mêmes lignes de perspective, preuve par la grue.

Et comme l’intérêt de l’Arc-de-Triomphe c’est qu’on peut monter dessus, ici on pourra accéder au toit de l’Arche, comme on vous embarque au 56ème étage de la tour Montparnasse. La fierté d’une ville, c’est ce qu’elle révèle vue d’en haut.

Construire, on a su. Les deux bâtiments verticaux, avec les étais qui les retiennent, puis le toit posé en travers, toit habité, toit musée. Seulement voilà, régime complexe : un ministère d’un côté, des privés de l’autre, régime de copropriété comme pour un immeuble de rapport – qui entretiendra la folie du monarque ? Il n’a pas été fort dans ses fantasmes : comme les tours vitrées de la BNF Tolbiac, qu’il a fallu occulter de 80 cm de volets de bois par dedans, et l’oubli de locaux pour photocopieuses ou cantines du personnel. Le monarque voyait les images de loin.

L’avantage des toits suspendus, c’est que lorsqu’une dalle se dégrafe, on peut toujours la ramasser dessous. Suffit juste d’éviter que des gens passent quand ça tombe. L’Arche vieillit, et personne n’est d’accord pour payer, alors on ferme.

Aucune idée de ce qui peut advenir d’un tel monstre. Après tout, les ministères ont toujours besoin de bureaux, on trouvera toujours des gens à mettre là-dedans. Et les marches sont bien sympathiques pour les touristes, on fait de belles photos. La nuit, dans les projecteurs, l’Arche retrouve son faste mitterrandesque, on ne voit plus les fissures. De jour, les nacelles descendent au long des murs, on répare comme on peut, on a mit des barrières et des grilles de l’autre côté pour que les gens ne passent pas trop près.

Et le toit est fermé. Il ne rouvrira pas. Mais comme on n’en parle pas, et qu’on ne veut pas évoquer le pourquoi, la cahute est restée. Non seulement on l’a laissée, mais on a laissé les horaires et les tarifs. C’est immanquable, chaque trois minutes de jeunes touristes étrangères viennent se poster là-devant et cherchent à comprendre. On a même laissé les affiches qui disent pourquoi c’est si bien de payer 8 euros pour monter là-haut. Quant au personnel, chômage technique, comme ça c’est l’État qui paye, et tant pis pour les dégâts intérieurs. Idem pour le musée de l’informatique qui y était hébergé, déménagé de force.

L’Arche est faite pour être vue de loin, et aucun problème : pour le point de vue, ça fonctionne encore. C’est de près, que ça se gâte. Quant à dedans...


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 mai 2011
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