autobiographie des objets | 50, lettreuse Dymo et Letraset

de la souveraineté de l’imprimé, même à échelle individuelle


J’avais écrit Lettraset et non Letraset, une fois de plus ce sont mes lecteurs et visiteurs qui m’aident et rectifier et prolonger, merci Maryse Hache / semenoir pour ces souvenirs et dérives en répons...

 

L’autorité de l’imprimé commence à la forme des lettres. La valeur symbolique que nous accordons encore au livre ne lui était pas si réservée que ça – il y avait des passerelles intermédiaires.

Je vois l’arrivée de la lettreuse Dymo dès 1965. Dans le magasin de pièces détachées du nouveau garage, les caisers de bois noirci recelant les gâches de vitre, serrures de portière, jeux de vis platinées, éléments de carburateur et autres merveilles (joints de culasse, pignons de boîte de vitesse, lourds cardans dans leur graisse durcie) affichaient leur référence par une étiquette calligraphiée. La référence incluait une lettre et deux chiffres pour le type du véhicule, un autre chiffre pour la fonction associée à la pièce (moteur, carrosserie, direction, allumage, optique et faisceaux...), enfin la référence elle-même. Nous avions refait et agrandi – mon premier travail salarié – ce magasin derrière une cloison neuve de briques, avec de modernes cornières vissées et des tiroirs de tôle. Sur chaque case, la lettreuse Dymo, avec sa roue verte qui n’autorisait que les majuscules et les neufs chiffres, permettait de coller l’inscription sur plastique de la référence. On chargeait la Dymo d’un ruban en spirale comme la réglisse, il fallait une pression très forte de la main pour appuyer sur la roue et déformer le ruban selon la lettre ou le chiffre, puis un claquement sec coupait la fraction de ruban, qu’on décollait de son papier support et appliquait. Ce n’était pas un jouet, on avait probablement dû la commander assez cher, ç’aurait été mal pris mal vu de s’en servir autrement que pour sa fonction officielle. Cependant, j’imprimai d’abord mon nom prénom, pour l’appliquer dans l’intérieur de mon cartable, puis enhardi des mots isolés, et même je crois quelques slogans et phrases – la mémoire ne va pas jusqu’à retrouver quels.

L’important c’était ça : on écrivait dans l’officiel, on écrivait un objet séparé radicalement de qui l’avait généré, et ne portant pas de marque physique de son émetteur, au contraire de la lettre calligraphiée. Comme dans toutes les années à suivre il y eut toujours une Dymo dans le garage, comme dans tous les bureaux et commerce du pays, je garde à sa roue et son ruban une vénération qui me dépasse. Ce n’était pas un objet qu’un particulier eût pu s’approprier, comme maintenant on peut se la procurer dans n’importe quel rayon papèterie de supermarché (mais je n’aurais pas l’idée d’en acheter une).

Je la relie à deux autres vecteurs de cette objectivation des lettres : nos abaques de plastiques, et les feuilles de Letraset. J’ai été maladroit avec les deux : quoi que je fasse, là où abaques comme Lettraset devaient conduire à cette majesté inaliénable du non calligraphié, j’avais des bavures, des travers. On posait l’abaque sur le calque, on passait bien droit le Rotring sur les bords ajourés de la lettre, majuscule ou minuscule. On traçait différemment, le Rotring toujours impeccablement à la verticale, la partie droite de la lettre après avoir tracé la partie gauche, les meilleurs changeaient de taille de Rotring (on vissait au bout des têtes aux opercules de diamètre différent, du 0,1 mm ou 0,8 pour le trait standard et au 1,2 ou 1,4 mm pour le gras des surfaces usinées ou surfaces d’appui), et en tiraient des effets de relief. La difficulté c’était d’évaluer le déplacement de l’abaque pour un espacement régulier des lettres et l’horizontale parfaite de leur déploiement, c’est ce qui m’a toujours manqué, et particulièrement dans ces mois de bureau d’étude par intérim, vers 1976, et le regard désespéré de ce chef de bureau qui finit par me renvoyer à mon obscurité de sans-diplôme.

Un copain qui avait ses entrées à EDF en avait constitué un stock imposant, de vraies liasses : des feuilles de papier simili calque recouvertes d’une protection pelure. On enlevait la protection, on appliquait la lettre à l’envers sur le support, et on frottait vigoureusement, d’un dos de stylo par exemple, ou carrément de la bille, l’arrière du calque. Ce principe d’application par transfert avait des tonnes d’usages différents, on n’était pas si loin des décalcomanies de l’enfance, les Mickey à mettre où on voulait, voire en tatouage provisoire. Les feuilles de Lettraset avaient toutes les tailles, toutes les polices. Rien n’était triste cependant comme leur fin, quand on les gardait quand même alors qu’elles n’autorisaient plus qu’un K, un Z et un W, dans la même proportion d’inutilisables qu’au Scrabble. Là aussi, la difficulté c’était l’espacement et l’horizontale, et la régularité du grattement à l’arrière du calque pour un transfert impeccable, et je ne m’y illustrais pas.

C’est par la Dymo, puis le Letraset, que j’ai été en contact tôt et irréversiblement avec le côté implacable et symbolique de l’imprimé, et que progressivement j’ai compris ma place : en amont. L’habileté des mains, j’ai toujours vécu comme un malheur de n’en pas disposer. Le traitement de texte fut immédiatement comme une vengeance, une libération, quand bien même au début je n’aie disposé que d’une imprimante à seize aiguilles sur des feuilles qu’on chargeait en rouleau puis détachait selon les pointillés, et qu’aujourd’hui qu’on sait mieux imprimer je n’utilise le petit cube laser que pour la comptabilité obligatoire – presque comme un retour à la première Dymo, dans le magasin de pièces détachées.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 29 septembre 2011
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