#film #02 | Perec, j’ai trois souvenirs de films

cycle atelier en ligne : de ce que le film ouvre aux outils de l’écriture narrative



 sommaire du cycle « vers un écrire film »
 télécharger la fiche d’appui et les extraits dans le dossier ressources du Patreon ;
 sommaire général des cycles & ateliers

 

#film #03 | Perec, j’ai trois souvenirs de films


Je reprends les éléments présentés dans la vidéo, en précisant :

 il ne s’agit pas de « raconter » des films qui sont des souvenirs marquants, mais d’en reconstituer le contexte. Voir aussi en 1909 ce que dit Kafka dans son Journal de la première fois où il est allé au cinéma. Ou bien, encore plus emblématique, la scène de Au-dessous du volcan où tous les personnages s’abritent dans la petite salle de cinéma du village mexicain, où l’orage a interrompu la projection du film.

 ce n’est pas l’autobiographie qu’on cherche, mais un élément beaucoup plus central et puissant : quelle est pour chacun la scène originelle... Pour cela que je parle du rôle de la lanterne magique à l’ouverture de À la recherche du temps perdu, et des notes de Tadeusz Kantor sur ses souvenirs des baraques foraines de son enfance : en construisant ce cinéma imaginaire, celui de notre première rencontre avec le film, c’est le noyau ou le nid où se construira la toute première intuition, celle qui viendra affronter ou rassembler notre présent.

Ce qui m’a décidé à cette proposition, c’est une seule phrase du très important W de Georges Perec, que la plupart d’entre vous doivent connaître : « J’ai trois souvenirs d’école ». Comment, pour quelque chose d’aussi continu, d’aussi répété sur tant d’années, incluant tant de visages et de lieux, ne surnageraient que trois souvenirs discontinus ?

Évidemment, c’est tout l’enjeu du livre de Georges Perec, et comment il s’en explique dès Espèces d’espaces : l’impossibilité de biographie, la grisaille de l’enfance après la disparition de ses 2 parents, la dyslexie qui exprime le même trauma.

Le génie de W, c’est de ne pas produire une « autobiographie », mais de renverser complètement le genre en présentant l’enquête comme matière principale du travail (on y reviendra dans une proposition prochaine). Ce n’est pas le récit du film qu’on cherche, mais comment le souvenir du film déclenche le souvenir de l’ensemble du dispositif, salle, visages, objets. Penser à comment Edward Hopper représente avec obstination des intérieurs de cinéma. C’est la richesse de ces dispositifs qui les construira comme moments privilégiés d’une histoire, et donnera sa force et sa couleur au texte.

L’enjeu : là où nous sommes désormais totalement immergés culturellement dans un contexte incluant les images animées, travailler sur le caractère discontinu des toutes premières, c’est être capable d’isoler le territoire discontinu qui va devenir lieu de notre propre intervention, invention, construction.

Je relève aussi – rien de prémédité, juste en préparant cet exercice –, une autre singularité : Perec raconte les trois souvenirs d’école (et pas n’importe lesquels, punition, injustice), mais pour un autre thème, celui des livres lus dans l’enfance, il transfère le même outil, cette fois sans justification.

Si vous êtes familier de Espèces d’espaces, vous vous souviendrez facilement de ce passage : dès l’ouverture, dans le court chapitre sur le lit, Perec évoque comment, en l’absence de tout souvenir conscient de ses lectures d’enfance et d’adolescence, se concentrer sur la position à plat ventre du petit garçon, ou sur le morceau de sucre qu’il gardait sous son oreiller, suffit à lui faire revenir quelques-unes de ces lectures. Selon son principe, il ne les développe pas dans Espèces d’espaces, mais le fait dans W, et reprend exactement le développement en triade des souvenirs d’école. Dans l’extrait que vous trouverez comme d’habitude dans les fiches téléchargeables (« PEREC_W_films »), j’ai retranscrit ce passage. Ces trois paragraphes, chaque paragraphe une lecture, mais chaque fois contextualisée, replacée dans le temps et l’espace, les objets et la matérialité, qu’il effectue sur les livres, voilà ce que je souhaiterais qu’on fasse avec les films, et donc leur dispositif : projecteurs, salles en plein air ou des replis de la ville (j’aurais pu citer aussi le très beau texte de Koltès sur les Bruce Lee qui passaient en continu dans les cinémas de Pigalle, début des années 80).

Autre enjeu, plus sous-jacent : l’histoire du cinéma est très brève par rapport à l’histoire des formes narratives. De vingt ans en vingt ans, ce contexte d’appropriation de l’image s’est déplacé de façon considérable et se déplace encore : les enfants de 2 ans ont accès au maniement autonome de tablettes, bien avant l’apprentissage de la lecture. Il s’agit aussi de nous armer pour cette mutation. Nous allons écrire, puisque chacun d’entre nous s’inscrit à un moment particulier de cette mutation, une histoire de cette histoire.

Donc une proposition d’apparence simple : revenir à l’expérience au plus près de l’enfance, ce qui est pour vous la scène originelle du film, et en extraire trois souvenirs. Si possible, bien séparer les trois paragraphes de votre triptyque.

J’insiste : il s’agit bien de trois paragraphes, chaque paragraphe un film, donc trois blocs successifs en prose. Dans l’idée de constituer un livre de l’ensemble des triptyques, je ne mettrai pas en ligne les textes qui ne participeraient pas de cette forme arbitraire.

À vous d’écrire !

 


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
diffusion sous licence Creative Commons CC-BY-SA
1ère mise en ligne 17 décembre 2017 et dernière modification le 21 avril 2019
merci aux 1601 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page