personnages #3 | personnages dans une foule

cycle « vies, visages, situations, personnages »



- retour sommaire du cycle personnages
- sommaire général des cycles et parcours

 

- lire ici l’ensemble des contributions à cet exercice, tag personnages #3, foule ;

- l’extrait transmis par lettre d’info à tou.te.s les participant.e.s, ou dans les habituelles « fiches » réservées aux abonnés ;

- inscription et participation, accès au blog WordPress, c’est ouvert, bienvenue ;

- image en haut de page, Georg Grosz.

personnages dans une foule


Ce cycle en est à son début, donc bienvenue, ne pas hésiter à nous rejoindre !

Dans la 2ème proposition, il s’agissait de sculpter en un seul syntagme une suite de personnages, et, en choisissant de travailler sur un concept de généalogie, aux frontières du savoir et de la mémoire, on jouait dans chaque silhouette quelque chose de personnel.

Dans cette proposition et la suivante, on va couper le paramètre du personnel ou de l’autobiographique, pour privilégier l’immersion dans un contexte social (ou seulement sociétal) ordinaire, événement cyclique ou récurrent.

Donc la volonté d’aller lentement, d’accumuler de la technique de narration, avant qu’on bifurque vers dialogues et situations. J’y insiste, parce qu’il ne s’agira pas, dans cette proposition et la suivante, d’accomplissement ni même peut-être de récompense à écrire, mais — comme souvent — d’aller intentionnellement dans une zone peu explorée, et y développer sa palette. `

S’agit-il pour autant seulement de technique ? Jamais. Jamais bien sûr. La vidéo démarre en rappelant quelques bornes historiques : la première c’est L’homme des foules, d’Edgar Poe — et son corollaire dans le travail sur la foule anonyme de la rue (Londres au XIXe, encore et toujours) chez le dessinateur Constantin Guys, dans Le peintre de la vie moderne de Baudelaire.

Les exemples se multiplieront ensuite : j’aurais pu parler du chapitre de L’éducation sentimentale et l’immersion de Frédéric Moreau dans la Révolution de 1848, j’ai évoqué Tolstoï, et pour Proust j’ai parlé du restaurant « aquarium » de Combourg, mais c’est les soirées chez les Verdurin ou les Swann, puis celle qui ouvrira le Temps retrouvé chez la princesse de Guermantes : chaque fois, dissolution du narrateur dans une foule, la fragmentation et l’éclatement, mais le surgissement au tout premier plan des personnages individuels de cette foule.

Ces scènes on les retrouvera chez Céline et d’autres, mais j’évoque aussi ce projet de Gertrude Stein, Making of Americans, ou ce flux de personnages attrapés par fragments s’établit sur près de mille pages, en dix ans d’écriture (de ses 23 à ses 32 ans). Presque synchrone, la rupture majeure qu’est le Manhattan Transfer— de John Dos Passos en 1924, là encore scènes de rue, ville ouverte.

En tout cas, bien au-delà d’une singularité, ni de ce qui viendrait de l’esthétique US de la non-fiction, de Truman Capote à Hunter Thompson, et donc David Foster Wallace. À titre d’exemple, mais radical, voire majeur, la première « rosace » dans La chair de l’homme de Valère Novarina : fiction depuis un principe syntaxique, l’accumulation exhaustive des verbes d’action de la langue française, appliqué à un souvenir d’enfance : la fête foraine annuelle s’installant début septembre dans sa ville de Thonon-les-Bains. Bien la garder dans le paysage, ou lire si vous pouvez.

Après, il s’agit d’une distorsion volontaire : ce que pratique Foster Wallace, c’est une immersion synesthésique, ou sur des espaces relativement longs, pas le format standard de la nouvelle pour magazine (format structurant de la littérature US), mais sur un dépli plus massif, qui est aussi une commande rémunérée, une sorte d’avale-tout sur le temps même de son immersion, mais une immersion aux antipodes de Fabrice à Waterloo dans La Chartreuse de Parme, voir, agir, questionner en fonction du texte à faire. Paradoxalement, cette interactivité du narrateur avec la foule qu’il décrit, ce serait ce qui le rapproche des grandes scènes collectives de Marcel Proust.

La fête du homard, dans une petite ville du Maine, ça donne ce portrait général d’une Amérique moyenne, saisie de bas en haut dans Consider the lobster. Dans Un truc super auquel on ne me reprendra pas, deux chapitres (mais attention, 90 pages chacun...) partent d’une telle immersion : une croisière dans un de ces paquebots sur mer des Caraïbes [1], et une foire agricole dans l’Illinois. Une charge sociale acide, crue, dont il nous faudra nous méfier pour une seule raison : ce n’est pas la caricature qui nous intéresse. D’où la référence aussi à la peinture expressionniste de Georg Grosz. Ce n’est rien qu’un miroir, c’est ce qu’on recèle nous-même intérieurement et affectivement, qui est dévoilé au jour dans un prisme infini. Le blog d’une des participantes à l’atelier, chaque année, dans la durée du festival d’Avignon, est un exemple de cet étonnement, qui peut être moqueur ou affectif, symboliquement chargé ou pas, inclure et briser toutes les cloisons sociales de l’événement (acteurs, jeunes qui s’embauchent pour l’accueil, techniciens, public, habitants), les lieux et itinéraires, la réflexion sur soi-même... Pour cela aussi que je cite cette belle vidéo d’Yvan Petit, 4’ sur ces gens qui chantent dans une manif.

Foster Wallace mêle tout cela, et donc le petit extrait que je mets dans mes fiches est trompeur : une sorte d’échantillonnage de comment les personnages sont appelés, surgissent et puis sont évacués pour laisser place au suivant.

Alors à vous de choisir ce qui sera votre échantillonnage, votre piscine pour immersion avec foule, et la taille de cette foule. Et puis organiser le défilé des masques. Une affaire de mouvement ? Une affaire de mouvement. Et de peinture ? Et de peinture.

Une rupture avec la tradition intimiste de la littérature ? Certainement, mais déjà présente depuis si longtemps, dans chaque crête de la littérature...

 

[1Sur l’immersion paquebot de croisière, avec extraits lus, voir cette vidéo d’Azélie Fayolle (et s’y abonner si ce n’est pas déjà fait, ce qui ne signifie pas que je sois d’accord avec son interprétation, mais ça ne concerne pas cet atelier !

autres billets de cette rubrique
haut de page ou accueil du site

responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 janvier 2020
merci aux 873 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page