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journal | livres au poids et uculture de masse

Qu’est-ce qu’on s’était réjoui, il y a 6 ans (mon premier Sony PRS-505, acheté à New York en juillet 2008) de l’apparition d’objets à lire, légers et susceptibles d’emporter avec eux une bibliothèque. Qu’est-ce qu’on a rouspété aussi, à constater le tir de barrage des éditeurs français, empochant l’argent public pour numériser leur fonds mais se gardant de le commercialiser ou alors plus cher que le poche. Ça a été tout de même une phase formidable de découverte : en fait, sans le savoir, peut-être étions-nous en train d’apprendre ce qui nous importe le plus aujourd’hui, éditer notre intervention web au quotidien, l’ergonomie même de la lecture sur nos ordis, puis tablettes et phones. Nos sites ont faits de formidables bonds en avant. Et c’est là où on en est aujourd’hui : dans le train et même hors connexion, la tablette ou le phone nous autorisent l’expérience web, bien au-delà la simple transcription du texte des anciens livres. Comment revenir à une expérience monodique et grise : sur le laptop je développe et diffuse mes photos, gère les mises en ligne de mon site, écoute de la musique ou joue la mienne, et surtout le fait que le web c’est un déplacement dans l’écriture/lecture – rien de changé par rapport à l’écosystème livre/carnets/courrier – mais plus question de diviser les supports. Alors ça faisait bizarre, ce matin, en dépannage au Super U de la rocade, de découvrir ces présentoirs « uculture » comme aculture ou inculture, et le livre numérique ravalé à la masse, comme un temps il y avait ces Kiloshop qui vendaient les fringues à la balance, sur ces petits lecteurs façon Kindle de fabrication russe à l’air d’ailleurs agréables. Est-ce que c’est ce pour quoi on a fait tout ce travail d’élaboration, pour réfléchir et contrer le monde, et savoir entre quelques-uns partager un peu de beau ? Si les hypers ont porté des coups à la librairie indé beaucoup plus radicalement que la montée en pression d’Internet, c’est sûr que cette diffusion de masse, en 2 ans, a avorté en bonne partie le petit équilibre économique que j’avais tenté en me lançant en 2008 dans le ivre num. Ce matin devant ce présentoir la certitude qu’il était juste d’avoir fait bifurquer la route. On a des défis de tous bords : Internet c’est possiblement l’accès au plus large, mais c’est d’abord et surtout le travail pointu d’élaboration pour des communautés à haut degré de détermination et distances à peu près équivalentes à la difficulté de se parler dans la ville. Ce qui s’y invente trouve sa pertinence dans la réflexion même qu’il induit quant à ce qu’il représente : peu probable que ce soit longtemps compatible avec les modes de récit normalisés par l’ancienne industrie. Choix délibéré d’un site artisanal avec les contenus qui me conviennent, et se mitonner ça, sans pub sans parasitage, mais avec des extensions vers du solide. Pas du tout envie, en fait, qu’on achète au poids n’importe lequel de mes textes dans le grand entonnoir du monde qui tombe.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 30 mars 2014
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