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journal | intoxication langue (Dunsany, Soleure)

Rien de tout ça n’était prévu, je me disais que les longues heures de train favoriseraient les rattrapages boulot tu parles. Il y a aussi que je sais de mieux en mieux ce que je vais risquer cet été, et que même sans vraiment prendre de notes l’étape de préparation c’est cette sorte de macération lente. Donc Lovecraft parle si fréquemment de Dunsany (suis dans traduction de son texte de jeunesse sur l« a composition littéraire »), et sur ce point crucial d’une poétique de la prose, qu’il me fallait bien commencer d’aller y voir. J’achète un titre sur Amazon et le charge sur mon Kindle, rien que de très banal (d’autant que je lis de plus en plus en anglais), mais je ne trouve que le Book of wonder, j’élargis la recherche et arrive très vite sur le Gutenberg Project : une pleine page avec toutes les oeuvres de Dunsany d’avant la loi américaine sur le copyright de 1923 (alors qu’évidemment Dunsany, irlandais, n’en relève pas). Comme à mon habitude là encore, je charge ce qui m’intéresse, avec reformatage automatique pour un rendu correct. Et je découvre ce livre de 1915, 96 pages dans mon fichier, « 51 Tales ». Après, c’est le lendemain matin dans le train. En feuilletant ces « 51 Tales » , la découverte d’histoires en prose brève, mais à forte densité lyrique, et un fonctionnement auquel tout d’abord je ne comprends rien. Pas de difficulté de vocabulaire, ni même de grammaire. Très rarement besoin des dictionnaires qui pour Lovecraft me sont constamment nécessaires. Je comprends l’histoire. Mais je ne maîtrise pas ce qui m’y dérange, passe par les renvois de mots, les symétries de figures, et le surgissement de l’absurde par la grammaire même. J’ai l’impression d’être chez Haarms ou Vvedenski. Alors j’en prends une et je la rédige (traduit ?). Voilà comment ça a commencé, 4 quand j’arrive à Soleure, puis 8 hier soir, puis 10 ce matin, 12 à mi-journée et 16 ce soir, tout en faisant évidemment ce que j’avais à faire ici, mais vrai que les heures ont été plutôt solitaires. à 2 reprises, cet après-midi, libéré des obligations, je serai dehors en terrasse, mais c’est toujours ce retour à cette façon incompréhensible de relier le concret et l’allégorie. Les catégories de vitesse, de fin de civilisation sont constamment présentes. C’est l’élégance qui fascine : le rythme et la densité de cette prose. Je sais ce soir que j’irai jusqu’aux 51, pour comprendre. Et peu importe les questions de droits, de publication éventuelle, est-ce qu’on fait ça autrement que pour soi ? C’est ça qui me tarabustait, ce soir , dans ce drôle d’hôtel fait de cubes translucides superposés : la nécessité de récrire dans ma langue, mot à mot, phrase à phrase, texte à texte (traduire ?) pour être non pas capable de comprendre comment travail un mode neuf de narration, une logique narrative qui m’est étrangère, mais pour la pratiquer, comme on joue un morceau de musique sur partition, mais sur son propre instrument. Est-ce que c’est dû à cette ville jouer de Soleure, cet imaginaire à la Hoffmann du vieux centre sur son fleuve – en tout cas ça restera lié pour moi à cette découverte de Dunsany. Avec comme un goût d’intoxication, quelque chose qui reste dans la bouche, qu’on aura besoin de manger encore, probablement l’obligation d’aller jusqu’au bout du plat pour que ça vous ait poussé enfin, au bout, dans un autre endroit de votre propre écriture. Donc ne pas du tout savoir si c’est ça, traduire. Avec quand même aussi ce truc bizarre : cet enfoncement, est-ce qu’il n’est pas justement la préparation à ce qui serait le boulot d’été, et comme de vérifier, malgré soi ou contre soi, cette capacité du temps de l’écriture à vous requérir quoi que vous en ayez, et tant pis si ça dure les deux jours pleins, dans cette ville où on aura si peu parlé, si peu vu.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 31 mai 2014
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