< Tiers Livre, le journal images : 2014.12.19 | le trou pour aller en Chine (de l'Internet chinois)

2014.12.19 | le trou pour aller en Chine (de l’Internet chinois)

On en plaisante souvent dans nos contrées : un trou qu’on percerait tout droit dans la Terre et permettrait de ressortir dans l’autre hémisphère. Ça a donné pas mal de science-fiction, et on continue scientifiquement aussi de gamberger sur ces océans ignorés dont nous n’arpentons que la croûte. Ça a l’air d’une plaisanterie mais non, ça existe je l’ai vérifié : il sort à Shenzhen, et si vous passez la souris sur l’image vous verrez en émerger tout frais Denis Zwirn, fondateur et dirigeant de Numilog, et un des pionniers de la distribution numérique, maintenant à dimension internationale (c’est pour ça qu’il m’a montré le truc).

C’est à distance du retour qu’on gamberge sur la Chine, dans la frustration d’en avoir vu si peu, et peut-être même pas la Chine du tout, sauf une fois ces vieux qui jouaient aux dominos sur le trottoir et dont un m’avait cordialement encouragé à le photographier.

À Cergy parmi les étudiants chinois j’ai Song Wei (le nom avant le prénom). Il me conviait la semaine dernière à voir son travail photo. En entrant dans la salle, suspendue au plafond à hauteur de visage, on reconstituait qu’il s’agissait d’un de ces gros moustiques (un « cousin » on dit chez nous) accroché à un fil, et les positions qu’il avait prises pour tenter de fuir dessinaient toutes ces radiales sur le papier photographiques, puis l’image devenant nette et fixe à sa mort, lui-même était parfaitement net et comme abstrait en bas de l’image. Les limites extrêmes de son combat définissant les lignes les plus précises, selon un angle plus large : l’insecte mort pendait à la verticale. C’était troublant parce que la mort programmée de l’insecte faisait partie du processus même de la constitution de l’image.

Wei proposait aussi une très belle série de diptyques noir et blanc, d’autres choses aussi plus anciennes, et, sur le mur de gauche, 14 photos de format 15x22 paysage, des photographies presque monochromes avec vagues bandes ou traînées horizontales. Il avait pris successivement, d’un terminus à l’autre, les 14 lignes de métro parisienne, appuyant son appareil photo à la vitre, déclenchant au départ et refermant tout à la fin. Ce qui est étrange, c’est qu’aucune des 14 lignes n’avait donné la même image. Et, parmi les 14, au moins 3 dont la configuration tendant au monochrome étonnait par sa beauté. Je ne sais pas ce qu’une telle idée apporte à la cartographie de la ville, ni ce que l’arbitraire du protocole détermine pour l’abstraction horizontale des images. Mais ce moustique et ces 14 planches me sont restées fortement rémanentes.

À Shenzhen le premier soir on nous a offert une tablette tournant sous Androïd, en quelques minutes, pendant les discours officielles d’introduction à la conférence, la plupart d’entre nous avaient appris les gestes pour configurer langue, paramètres, connexion réseau, appareil photo. Comme un tel objet m’eût semblé magique avant le printemps 2010. Pourtant, assez vite la réflexion que je n’en aurais jamais l’usage, et j’en ai fait cadeau à mon arrivée.

Incidemment, alors qu’il s’agissait d’une conférence sur la mutation numérique du livre, avec présence des plus grands publishers chinois, des 21 applications embarquées sur la tablette, pas une seule appli de lecture numérique. C’en était criant : oui, c’est bien le navigateur lui-même qui est devenu le livre, et nos sites le contenu.

Assez cependant pour constater que les résultats me concernant, sur le moteur de recherche chinois Bindu, n’étaient pas de nature à vraiment expliquer mon boulot aux participants chinois de la conférence. La découverte aussi que Yahoo fonctionnait avec une réactivité impressionnante. Or l’accès à gmail ou aux recherches Google était quasiment impossible de lenteur, sur l’ordi comme sur la tablette, et si on voulait accéder à notre cher Faceboobook ou à Twitter il fallait passer par l’iPhone, ce qui m’a valu un beau dépassement de forfait SFR (au point de me demander si l’iPhone ne consommait pas de la bande-passante même quand je ne m’en servais pas, faute de le replacer en mode avion).

Et comme c’était pénible d’accéder à mon propre site ou à ceux des copains : un ralenti de facteur 10 sur tous les sites occidentaux, voilà qui refroidit les ardeurs d’aller y voir. Sans parler de la petite case Google qui reste aussi inactive que les trois dents cariées survivant dans la bouche de Balzac.

Avant d’aller en Chine, prévoir de se faire un compte mail chez Yahoo et d’y transférer son gmail ou son mail usuel. Et si on appliquait à tous les spams chinois le même principe de ralenti, ça nous soulagerait probablement pas mal.

Ne pas désespérer cependant : tous les industriels de l’édition et de la publication qui intervenaient à la conférence parlaient de Facebook comme s’ils s’en servaient tous les jours. Et, en même temps que se tenait la conférence, le vice-président chinois était reçu à Palo Alto par Mark Zuckerberg lui-même, le paradoxe c’est que l’accès chinois à Facebook aura été gagné par les industriels et non par la poussée démocratique qui peut s’associer à un tel outil.

Pas de suite dans tous ces points, mais je commence à cesser de le vivre comme défaut, ce qu’on ne manque jamais de me faire remarquer après n’importe quelle intervention orale. Le trou par lequel on émerge directement en Chine, l’insecte et les 14 photos presque monochromes de Song Wei (le nom avant le prénom), la tablette inutile et le moteur de recherche Bindu, je ne veux pas créer de relation causale ni même de logique simplement discursive.

C’est juste parce que telle est la Chine en moi, trois petits éclats.

J’ajouterai la politesse infiniment patiente de mes deux étudiants chinois à Cergy, et le sourire systématique des gens à Shenzhen.

Resterait quand même comme une hâte de normaliser l’échange Internet, et qu’on a soif de s’y mettre, direct à direct, avec ceux de là-bas, maintenant qu’on sa.it où il est, le petit trou pour aller en Chine.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 19 décembre 2014
merci aux 810 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page