2016.01.31 | contraintes & imprévus de l’oralité construite


Gentils amis, plusieurs fois cette semaine, qui s’excusent de ne pas avoir vu « toutes mes vidéos » – mais comment pourraient-ils. Même moi, assidu à suivre quelques-uns de ceux qui se risquent dans l’outil, je ne saurais pas être exhaustif (autre question, mais de fond : est-ce que ça me sépare de la lecture, en me permettant mois de lire ?). C’est plutôt mon rapport à l’outil qui m’interroge, en ce moment, et me pousserait à l’inverse : arrivant à Bordeaux et prenant le tram pour Talence, je me découvre impromptu devant mon ancienne cité U de l’Ensam, 72-74, donc exactement 40 ans. Je descends du tram alors que les portes se referment (coinçant mon sac, preuve que rien de prémédité) et filme pendant 20 minutes, le soir ça devient vidéo en ligne, montée directement à l’hôtel. Pas osé filmer les étudiants du petit groupe, et pourtant qu’est-ce que cela aurait pu être fort et vivant aussi. Hier, à partir des livres reçus dans la semaine, et là aussi l’exercice est pour moi : que projette-t-on dans un livre lorsqu’on le découvre, en quoi cela peut être important à partager dès ce moment, même si certains (entretiens avec Du Bouchet) on sait qu’on y reviendra sur le site ? Pour Autobiographie des objets repris sous cette forme orale, en manipulant directement l’objet devant l’appareil, c’est un travail à long terme, qui suppose qu’on n’enchaîne pas en série. C’est dans les commentaires de celle sur la règle à calcul qu’un des (non pas) spectateurs (non pas) lecteur (non pas) auditeur laisse ce commentaire : – Pourquoi ne pas parler lunettes ? Dans le livre, je m’en tire par le bord : le panneau MCF / ZU qui nous faisait face chez l’ophtalmo. Construction progressive : j’ai 15 ans de lunettes dans mon tiroir, mais en fait c’est seulement 5 ou 6 vieilles paires, les précédentes ont disparu. Je m’étais mis dans la tête que je pourrais en avoir 20 ou 25 récupérées sur mon pupitre, et qu’à chacune je dirais une très brève histoire différente. Je pars effectivement sur une suite d’histoires différentes, nettement incrémentées, mais je parle aussi d’atelier d’écriture, de vision périphérique, montre un exercice pour la décontraction oculaire. J’arrive dans des zones bien plus profondes (mais ça ne veut rien dire) que le livre lui-même, par exemple à la fin sur la blessure, l’oeil et le corps, ou dans le rapport à la page lue. Cela veut dire que de toute façon, là où j’en suis, ce serait reprendre le livre paru en 2012 et en faire une version développée, augmentée. Est-ce qu’éditorialement ce serait jouable ? J’en doute – et j’ai déjà en projet une version reprise de mon livre sur les ateliers d’écriture, et se profilerait aussi une version actualisée de Après le livre. C’est bien mon fonctionnement global dans l’écriture qui est en cause. Inversement, à peine la vidéo transférée dans Final Cut pour le montage, je suis atterré par les choses oubliées : les verres teintés de la période lycée, la paire de lunette de soleil réfléchissante volée étant ado, la tentation avortée de lentilles de contacts. Ou le privilège des myopes d’être en partie nyctalope (horrible mot : disons qu’on y voit mieux la nuit, c’est notre revanche, sans savoir si c’est lié à la vision elle-même ou à notre permanente habitude d’agir comme si on pouvait d’un instant l’autre devenir aveugle). Complexe donc ce qui se passe. Terminant, aucune idée de la durée. Je ne la découvre qu’à l’import linéaire sur Final Cut : 39’, auxquelles je ne retrancherai quasiment rien. Des décennies que toute l’expérience du film diffusé, télé, radio, salle, est conditionné par le format. Avec la publication quotidienne sur YouTube, pas de contrainte. Moi-même d’ailleurs suis entraîné, pour certaines vidéos que je suis mais de loin, à les effeuiller comme on fait d’un livre. Une vidéo mal éclairée, moitié floue, où je parle de Pierre Bergounioux est une qui est la plus regardée de ma chaîne (channel, canal ?). J’essaye de progresser : cadre, fond, éclairage, montage, reconstitution d’une narrativité qui ne précède pas le montage (dans la vidéo de Bordeaux, l’intro avec les vitrines de Mollat, juste en passant devant, le soir pour aller dîner). Montaigne, Stendhal, Artaud, ou Stiegler avec son dictaphone : parler n’a jamais été séparé d’écrire. Mais un parlé construit, mis en tension, presque ritualisé. Le concept d’improvisation a pris beaucoup d’importance pour moi ces 10 ans, en travaillant avec de véritables improvisateurs, eux dans la musique : Pifarély. L’enseignement, depuis mes 2 ans à l’ENSBA en 2006-2008, m’a éduqué aussi à cette plongée particulière. Mais là, en vidéo, on n’éduque pas. À qui s’adresse-t-on, sinon à proposer que ce soit là, et que le visionnage s’en face par sérendipité, mots-clés, rémanence ? Un journal qu’on tient par écrit, ou sur blog, a-t-il une autre destination que lui-même ? Ces 2 jours, à Bordeaux, fait connaissance d’une étudiante à la personnalité étonnante : sportive de haut niveau, dans une discipline à la fois solitaire (« figure libre ») et urbaine, le roller. Elle a réussi à tenir le pari des études en parallèle, malgré les entraînements très denses. Ses compétitions l’ont emmenée dans toutes les grandes villes les plus symboliques du concept de l’urbain. Montréal, New York, San Francisco, L.A ou Miami comme Tokyo, Helsinki ou Séoul. Elle parle de Dallas, Texas : dans chacune de ses villes, elle a vu le gymnase et l’hôtel. Pas le temps de rien d’autre, tout est trop serré, dense, tendu. Après les compèts, une rando sur 8 roues dans la ville : mais incroyable, dans cette vision rapide (pour la durée concédée, comme pour la vitesse avec laquelle elle l’accomplit), la précision de ce qu’elle a retenu – nous comparons ainsi nos 2 modes d’appréhension de San Francisco, elle 4 heures sur roulettes, moi 10 jours à pied, en voiture ou poussant poussette. Et elle dira : chaque fois retrouver tes potes de Corée ou Moscou, et elle dira même si c’est toujours la même chose, l’expérience de vie chaque fois est unique. Questions de géographie, certainement. Mais questions sur le territoire, sur la singularité d’expérience, qui rebondissent avec l’étrangeté qu’est pour moi d’avoir ce matin, alors que j’ai tant de boulot en retard, et que les conditions matérielles laissent peu de choix quant à ce qu’on doit faire en permanence, de m’être offert ce luxe d’une vidéo de 38’ où un type parle de ses lunettes, et avoir mis ça en ligne. Sans compter les collatérales : revue Nerval.fr à nouveau en stand-by depuis 3 semaines, et la question même d’une énergie individuelle non divisible : on n’écrit pas 3 choses en même temps : le vidéo-journal devient mon rapport à l’écriture, sans autre détermination – quel risque, y compris matériel. Certainement non, vous n’avez pas – mes amis de web – à vous excuser de ne pas avoir tout visionné : c’est bien au-delà, que ça se passe. Et c’est aussi ce qui nous rapproche, chacun dans son parcours, comme mon étudiante de Bordeaux, arrivant au 3ème étage ses rollers de compèt à la main. Photo : Bordeaux, hôtel de France, en réponse aux escaliers de Jérémy Liron (mais zut, je ne les retrouve pas sur son site...).

LE CARNET DU SITE
- nouvelle vidéo : La vie en myope
- lu sur le web : impressionnant, ce que sait de moi (un autre moi, qui ne me concerne qu’en partie ?), la BNF dans son catalogue général
- nouveau ou actualisé sur Tiers Livre : décès d’Emmanuel Darley.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 31 janvier 2016
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