2016.04.08 | danse des morts, trois

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2015.07.11 | tout ça pour moi tout seul

Bossuet est celui qui nous amène le plus proche d’eux. Sa voix ample le lui permet, on se coule à l’intérieur et on voit l’abîme. Je ne sais pas qui d’autre que Bossuet se rend là aussi près. D’Aubigné probablement (Dans le corps de la mort J’ai enfermé ma vie). Saint-Simon les multiplie, mais on ne voit que le rictus, ou la gangrène qui les pourrit. Ce qui est majestueux chez lui c’est la syntaxe, pas ce qu’elle broie. Là en trois jours trois fois la mort – et pourtant il y a Darley qui résonne encore au dedans, un trou Darley que je porte et qui souffre. Hier jeudi matin, en allant à la boulangerie, avec les cerisiers qui ont décidé tout soudain, nonobstant l’état du monde, de refleurir comme si tout allait bien, une dame du bout de la rue qui nous informe que son mari est mort lundi. « Merde, j’ai pensé, il respire plus. Je l’ai touché, il était encore un peu chaud. » Je suis trop de la vieille campagne vendéenne pour que ce tour simple et précis de la langue me choque – à dire avec précision, il y a encore hommage. Et les derniers mois n’ont pas dû être facile, pour elle, qui s’était déjà pomponnée et faite coiffer. Avant-hier c’était plus glauque, plus glissant, avec le regard de l’autre qui reste longtemps sur vous, sans que vous sachiez si c’est un appel ou quoi. Avec Henri Martin (oui, comme au Monopoly), on était ami depuis 1986, soit 30 ans. Il était de l’île de Ré juste en face mon propre coin, et on avait le même âge à 2 mois près, grandis à 7 kilomètres à vol d’oiseau. Il faisait partie de cette génération qui s’était lancée toute fin des années 70 à renouveler l’idée même de librairie. Ils avaient formé un groupement, « L’oeil de la lettre » qui n’a aucune survivance. Auteurs, on était solidaire. J’ai dormi chez les copains libraires à Metz, à Toulouse et donc chez lui à Bordeaux. Dans plusieurs chez lui, mais toujours des rues qui se ressemblaient. Evidemment que j’étais déjà lecteur, féroce lecteur. Mais je découvrais dans la vie nocturne de Henri un portrait de lecteur que je ne savais pas : grand insomniaque, comme Emmanuel Pierrat. Alors il s’était aménagé, dans sa propre maison, une sorte de micro-réduit comme une couchette de bateau, ou un lit clos de Bretagne, d’où il pouvait attraper tous ses livres à distance de bras, et tenir sa nuit avec juste les 2 heures de sommeil nécessaire. On n’a jamais laissé se distendre le lien. Même quand il a un peu laissé filer sa belle Machine à lire, affrontant d’autres combats. Ça faisait un pincement. La concurrence du géant Mollat sans doute trop forte. Depuis 3 ans la librairie a repris le vent, et rien que pour ça on en est tous heureux. Ce n’est pas les mêmes livres qu’ils vendaient. On passait chez Mollat, on claquait nos sous, puis on allait déposer les sacs à la voiture pour ne pas vexer Henri, alors on allait à la Machine à Lire claquer le reste des sous qu’on n’avait pas et voilà. Le troisième mort c’est tout à l’heure, plus indirect, mais dans un mail secoué d’un ami lorrain qui compte. Je ne connaissais pas cet homme de 74 ans, à la vie chargée de luttes. Si on lit les journaux, il y a l’article de juste avant et l’article de juste après. Longwy, mes amis le savent, c’est pour moi la découverte des aciéries – tiens, l’année même où j’étais à l’ENSAM Bordeaux. C’est aussi le terrain de l’enquête fictive rassemblée dans Daewoo. Ce qui taraudait l’ami qui m’a transmis ce mail, revenant des obsèques où s’étaient rassemblées plus de 1000 personnes, c’est qu’entre les 2 articles il y a eu d’aller se passer la ceinture au cou dans une usine désaffectée, l’usine où il avait travaillé. Là où Bossuet aide, c’est à se défendre de l’abîme : ils sont combien, dans la vie passée de chacun, ces lieux désertés où on peut partir, un après-midi, pour partir toujours ? Ici c’est mon journal, et je note ça sans préméditation, ce qui grince, ce qui heurte, ce qui tremble. Là, avec Henri avant-hier (et Darley aussi avait été libraire, c’est peut-être ça, ce regard dans la nuit qui m’empêche de dormir et que je ne sais pas reconnaître : les yeux de Darley et les yeux de Henri qui se superposeraient, dans une même mutité maintenant), et le mail de ce matin : on répond quoi, on le réconforte comment, l’ami qui vous l’envoie ? Et ça fait lourd cortège, quand on a des fois tant de mal à se rassembler soi-même, et continuer dans l’horizon noir. Image ci-dessus : Henri M., Bordeaux, Machine à Lire, le 10 décembre 2001, et c’est le 1er appareil photo numérique que j’ai eu, acheté le jour même, et la première photo faite avec.



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 8 avril 2016
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