2016.10.30 | journal de mon journal

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en finir avec

Encore l’impression d’une de ces transitions opaques, mais irrévocables, dont le meilleur de nos chemins a été de suivre, en permanence et de façon tout aussi obscure et irrévocable, l’injonction avant même qu’elle se formule.

Pourtant, des sédimentations. L’avancée ne remet pas en cause le site comme maison principale.

Il ne remet pas non plus en cause qu’il soit ville ouverte : hâte, maintenant que le livre issu de l’atelier d’été soit sur son chemin de finalisation, de reprendre ce flux régulier d’un atelier collectif, une saison hivernale de l’atelier en ligne comme nous avons mené sa saison d’été.

Plus compliqué pour l’espace revue : bien sûr je reçois des textes, bien sûr radical ancrage dans l’idée que ce site ait des invités, et rien de mieux pour casser les cloisons, créer de nouvelles relations, mais l’interrogation porte sur la nature même des écritures : les amitiés sont égales s’il s’agit de photographes, musiciens, vidéastes et filmeurs. Souvent la fausse impression, dans cette revue, que le rôle d’accueillant se confond trop avec la mise à disposition d’espace et de code, sans relancer le questionnement vers le collectif. Alors immense envie de reprendre, et en même temps, quand il s’agit de trouver les 3 heures nécessaires, d’autres choses passent devant.

Et quelque part ça vaut pour l’écriture même. Je suis lourd de tâches lentes, l’essai sur l’année 1925 de Lovecraft, le vieux rêve du livre St Kilda, et pourtant la question d’une écriture de flux l’emporte. Accepter le surgissement de l’écriture serait insuffisant à apporter avec soi la contrainte de forme, support, médiation.

Alors c’est même la nature même de l’écriture dans son rapport au monde qui devient vous hanter, notamment dans les rêves. Un monde si lourd de confusion, violences et dérives. Recevoir une invitation à écrire sur la ZAD du 44, en savoir parfaitement le bien-fondé, mais être dans le refus de plus en plus absolu de l’intello qui aurait à dire sur la chose commune. J’assume mes positions citoyennes, et au CNC ma commission a soutenu plusieurs projets sur Calais ou Tarnac et cette ZAD, mais besoin de hisser le drapeau noir : l’écriture n’obéit qu’à ses lois, et ne les mêle pas au monde qui s’effondre – à moins qu’elle ne soit elle-même cet effondrement, et ait là aussi à s’y porter en avant ?

Ce que nous avons en permanence à lire c’est pourtant bien cette confrontation au monde, mais comment elle est écart et bond. Livre reçu hier du photographe Eric Tabuchi, géométrie de façades d’églises modernes, et c’est une réflexion profonde sur le regard, le symbole et la ville. La visite au fonds Cendrars, les 5 jours sur le campus de Lancaster, sont l’expérience même et du regard, et de la parole et de la ville. Dans les 2 cas, la parole tenue (merci E.F. à nouveau) est celle de la médiation – parler sur Cendrars, sur le numérique, faire écrire, et l’expérience en sens symétrique, ce qu’on prend sur soi, est devenu écriture mais par le biais de la vidéo.

Par exemple, je m’étais bien promis de faire quelques images fixes : je m’y suis astreint à Manchester/Lancaster, quoique peu, sauf qu’en effaçant de la carte les volumineux .mov je les ai effacées avant transfert Lightroom. La confrontation vidéo au quotidien (alors même qu’à Lancaster, pour cerner l’écriture et la publication numérique, je me suis servi à nouveau du monde de l’image comme métaphore, en présentant Tabuchi, De Jonckheere ou Mériol Lehmann, Hodasava et d’autres), devient écriture même en ce qu’elle capte et discoure du même geste (je suis toujours dans l’orbite de Vilém Flusser ces temps-ci).

Le blog est une enclosure comme le livre : un billet sur la visite au fonds Cendrars aurait inclus une sélection de photographie, leur positionnement dans le menu déroulant, et le texte d’accompagnement. La vidéo s’en fait narration, et les plans de 2 ou 4 secondes correspondent à ce que j’aurais photographié. D’autres éléments s’y greffent (je n’avais pas vu, filmant, et évitant par discrétion le visage de mes hôtes, combien les mains deviendraient narrativement la première fonction d’assemblage). Les proportions du texte s’énoncent en un nouveau système de contrainte (sous-titrage que je limite à 2 lignes, et 5’30 de lecture). Le chemin narratif de la vidéo ne coïncide pas à la chronologie réelle de la visite.

Je ne le vis pas sans d’autres zones de doutes : j’essaye d’apprendre le plus possible, avec depuis 15 mois la contrainte personnelle que chaque vidéo mise en ligne contienne un élément technique ou narratif que je n’avais pas utilisé ou maîtrisé sur les précédentes. Mais il reste cet énorme hiatus d’images faites en temps réel, sans temps spécifique consacré au tournage, avec un outillage que j’ai amélioré, mais qui reste amateur, tout comme mes propres savoirs.

La question alors devient : est-ce que je dois obéir ou résister au fait que dans ce temps immédiat des heures et des jours, les intuitions – y compris fictionnelles – portent plus vers l’univers filmique que l’univers textuel, même si mes vidéos sont avant tout un média textuel ?

Jamais je n’ai si peu « écrit » que ces derniers mois, alors qu’il y a plusieurs années que je ne m’étais pas ancré dans autant de radicalité intérieure pour la liberté donnée au geste personnel, sans détermination par les contraintes soit de l’école (qui mange pas mal, en cette saison, avec autant de choses belles que de choses fragiles) soit de l’alimentaire ou des commandes (et les deux sont rudes). Je rêve d’un projet Lovecraft audiovisuel tout prêt à être lancé mais ça traîne, ça doit contribuer aussi. Et j’ai volontairement mis en ligne ces vidéos – avec un temps de montage ne dépassant jamais la séance même, donc entre 1h et 3 à 5 heures, mais jamais sur 2 jours – de telle façon qu’à quelques semaines je ne puisse me souvenir du contenu de chacune d’elles, et qu’elles atteignent ainsi leur part d’inconscient, ce que jusque-là je connais mieux en littérature qu’en vocabulaire filmique.

Il y a aussi, depuis 5 à 8 mois, l’effort continu mené sur la collection de livres, qui m’interroge. Vrai plaisir artisanal à peu à peu engranger – le mot revient – un savoir. Ce que je mets en page actuellement, je n’aurais su le faire, ou pas de la même façon, au début de l’été. Apprentissage lent, avec sa part d’irrationnel (le blanc, l’oeil de la lettre, les matières). De plus en plus convaincu être à toucher quelque chose de profond : j’ai beaucoup reçu de la vieille ou moderne leçon des typographes (celui des éditions de Minuit, Jean de Capdenac, ou plus tard Massin, ou l’équipe du Seuil quand on avait lancé la collec Déplacements. L’impression à la demande n’est pas un recul par rapport à l’édition numérique : c’est une extension de l’approche numérique du livre, beaucoup plus qu’un transfert de l’impression traditionnelle. C’est l’expérience des 5 ans de folie à publie.net, avant la douloureuse cession, qui m’a constitué dans la possibilité aujourd’hui de mener cette expérience Tiers Livre Éditeur.

C’est très étrange de voir du dehors combien cette nouvelle révolution numérique de l’outil, avec l’essaimage progressif des usines de Print On Demand (tout ce que j’ai appris de l’équipe Lightning Source à Hachette Maurepas), laisse l’édition classique dans son état de surdité tranquille, alors même que grandit exponentionnellement l’interfçage du POD et de l’édition classique (le Seuil vient de s’y mettre, via l’usine Editis, l’ombre de l’avalement continue de grandir).

Avec cette collection de livre, pour moi commence une nouvelle bascule : maîtrise progressive, mais rétrospective, de mon chemin. Des textes comme Un fait divers (Minuit, 1994) ou C’était toute une vie (Verdier, 1995) sont le principal noyau de mes 30 ans d’écriture – ils sont désormais sous ma propre responsabilité pour l’impression et la distribution. Intérieurement, c’est comme un couvercle qui saute. Mes projets d’écriture, je les conçois directement pour ma propre structure d’édition.

Ce n’est pas un bouleversement d’ordre financier (encore que, si je compare les droits à 4% sur les Lovecraft Points Seuil vendus 6€, et la maîtrise totale des coûts sur un Lovecraft équivalent – la Maison de la sorcière par exemple – que je vends depuis mon site... Mais quand avant-hier, dans les courants d’air de la gare TGV de Roissy, j’en étais pour meubler l’heure vide à rouvrir sur mon téléphone Le monde des livres, on lit la phrase c’est la fin de la rentrée littéraire et qu’on pense au visage de tous les copains qui ont publié en septembre, alors que se profile la nouvelle brouette de ceux qui vont publier en janvier et vont se soumettre à la même roulette de la marchandise éphémère, c’est bien ce combat du temps qu’on rétablit à notre avantage. Je n’en pouvais plus du traitement poubelle.

Donc, journal de mon journal : oui, parce que ce journal inauguré il y a bientôt 10 ans, et qui toujours a été irrégulier (selon la belle expression du copain Darley, qui manque), joue lui-même à contre-temps, ou par effet de réflexion : la vidéo a pris le rôle du capteur de jours, avec cette curieuse sensation qu’elle inaugure aussi de considérer en tant que fiction cette captation du chemin, des traverses, latences, arbitraires.

Reste le fond : avoir besoin ici de cet espace comme matérialité même du retour sur soi, qu’il est d’abord lien entre un temps et un texte, et qu’on prend le risque de le tenir avec, juste sous la dernière phrase, le double bouton du publier.

La gratitude enfin, simplement dite, à toutes celles et tous ceux qui, par la confiance envers les livres (ou ces Grands Singuliers qui arrivent) et les visionnages de la chaîne vidéo, permettent aujourd’hui que réellement on marche.


LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 31 octobre 2016
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