2017.09.13 | sexismes (du bout de la langue)

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rangements et clôtures

« Toute reproduction partielle ou totale à usage collectif de la présente publication est strictement interdite sans autorisation expresse de l’éditeur. Il est rappelé à cet égard que l’usage abusif et collectif de la photocopie met en danger l’équilibre économique des circuits du livre. »

Me voici donc entré dans l’illégalité, et même que je fais exprès. Je mets en danger l’équilibre économique des circuits du livre. Remarque, nous, les auteurs, longtemps qu’on est en court-circuit.

Alors que reproduis-je ? Mais, en tant qu’intervenant dans une école d’art (et nationale supérieure, attention, me dit ma fiche de paye alignée enseignants de collège, ce qui ne me gêne pas, vu que c’est le même plaisir qu’avec une classe de 5ème et que je fais bien moins d’heures), je reçois comme plusieurs milliers au moins un PDF (et non pas un livre, et je ne vois pas qui voudrait l’imprimer ou le photocopier) de 68 pages, intitulé :

GUIDE PRATIQUE
pour une communication publique
sans stéréotype de sexe

Alors quand on l’ouvre, on s’attend à trouver de la bonne langue de bois des administrations de couloir, mais non. Bien sûr il y a les exemples illustrés : mauvais exemple / bon exemple quand même plus que didactiques mais on est les premiers à se révolter pour de vrai contre ce sexisme de bas étage qui encombre encore et toujours les pubs et la rue, alors non, pas d’ironie ni de critique. Encore cette semaine, une photo de start-ups avec rien que des mâles bien peignés, d’autres sont venu corriger : et cette question de la présence insuffisante des filles dans les études scientifiques ce n’est pas mince problème. Les start-upers de San Francisco sont venus rectifier le tir, hier soir sur Facebook (photo haut de page) et ce serait peut-être ça qui me pousse à ce billet : a-t-on besoin encore de s’encombrer de ces discussions, tant il nous semble les avoir intégrées ?

En école d’art probablement encore plus de façon sensible. Accompagner en écriture un étudiant qui devient étudiante, et simultanément une étudiante qui devient étudiant, on a beau avoir passé les 60 balais ça vous remet en travail depuis les plus lointaines profondeurs. En sont-ils.elles conscients ? Certainement, même si le respect impose qu’on ne déballe pas ce travail en soi sur la table (merci R., merci K.).

Je sais qu’un jour j’ai pas très bien pris que mon super copain vegan me sorte « vous les omnivores » ou l’excellent élève que fut notre cher H.C. m’apostrophe d’un « vous les hétéronormés », bon, c’est de la petite houle de surface.

J’hésite à mettre ce PDF en pièce jointe, des fois qu’avec cet avertissement sur le danger que la discussion sur les stéréotypes représente pour l’économie du livre (c’est vrai, quoi, comptez la proportion de filles dans les stagiaires, comparez avec la proportion de filles dans les comités de lecture), mais j’ose pas. Ou alors c’est stratégique : faites que ces discussions restent clandestines, on n’espère que ça ! J’ai appris quoi ?

J’ai encore du mal, comme beaucoup, à adopter les règles d’accord non pas en généralisant sur le masculin, mais sur la proximité syntaxique. Très bien de nous rappeler la phrase de Claude Favre de Vaugelas, disant que le masculin doit l’emporter en grammaire parce que « le masculin est plus noble que le féminin », élégamment complété par un autre emplumé, Nicolas Beauzée : « à cause de la supériorité du mâle sur la femelle », on est en 1647.

La langue n’est pas sortie de ces dyschronies. J’utilise en permanence, dans mon boulot, enseignement compris, le correcteur québécois Antidote, qui inclut un dictionnaire de synonymes : comparez les synonymes de « homme » aux synonymes de « femme » et vous verrez. Je n’ose même pas copier/coller. L’archaïsme d’une société est toujours aussi un archaïsme dans la langue.

Pour ce qui est de la « règle de proximité », que je soutiens pleinement dans le principe, mais que je peine à appliquer, on nous donne l’exemple « les hommes et les femmes sont belles », en même temps que le moyen de la contourner : « les femmes et les hommes sont beaux » – j’y reviens. Mais bravo à elles.eux d’avoir exhumé ce vers de notre cher et grand musicien Racine : « Ces trois jours et ces trois nuits entières », bon faudrait demander à Georges Forestier, qui préfère parler de King Crimson, mais probable que le cher Racine avait plus en tête sa rime et ses pieds, et comment discrètement les distordre, que la politique en matière d’égalité.

C’est ce qui m’a amusé, puis interloqué, dans ce PDF de 68 pages, transmis par mail à tous les enseignants du pays (j’imagine) mais pour lequel on nous menace de poursuite en cas de photocopie, qui mettrait en danger l’équilibre économique des circuits du livre : un inventaire des épines, des obstacles, des restes fossiles (appelle-t-on plus volontiers une femme qu’un homme par son prénom et quelles conséquences ? interroge-t-on plus facilement une femme qu’un homme sur son temps privé et sa vie de famille ? quelles couleurs et quelles dominantes dans les publicités institutionnelles ?) mais chaque fois, et c’est une belle peau de banane sous les godasses du vieux monde, on vous donne les moyens de contourner sans que cela se remarque, et ça je n’y avais jamais pensé.

Moi qui ai pris de longtemps l’habitude de dire auteure, je ne dirai jamais autrice mais je n’ai même pas envie d’entrer dans le débat. Par contre, si je ne dis pas écrivaine c’est bien parce que le concept écrivain me paraît tellement lié au monde qui s’écroule (puis après tout, relisez Viala, ce mot ne datait que du XVIIe siècle).

Les noms de métier doivent donc avoir leurs deux versions, alors que pour la plupart d’entre nous, quel que soit le métier, nous est devenu bien indifférent qui l’exerce. Petite faiblesse chez ces messieurs dames, parce qu’il faut pas mélanger torchons et serviettes : on aura entraîneuse et footballeuse, programmeuse et gouverneure, ingénieure, chercheure, professeure et entrepreneure, mais on gardera ambassadrice. Marrant aussi leur « ÉVITEZ entreprenariat au féminin PRÉFÉREZ création d’entreprises par des femmes », « ÉVITEZ féminisation des instances dirigeantes PRÉFÉREZ accroissement du nombre de femmes dirigeantes » si vous saviez ce qu’il m’en chaut, des instances dirigeantes (au fait, combien de femmes directrices d’écoles d’art, dans le pays ?)...

Depuis 4 ans, je n’oserais jamais un e-mail d’info aux étudiant.e.s sans ce code qu’on dit de la « langue inclusive ». Qui d’entre nous tou.te.s, lecteur.trice de Racine ou Proust.e, pour voir autre chose qu’une béquille malcommode ? Les règles de politesse, dans les vieux manuels étaient plus élégantes. Elle est aussi chez la comtesse de Ségur et Mme de Staël, cette haute élégance.

On nous dit, comme signe des temps qui changent, qu’il y a une rue George Sand à Londres, qu’une ville je ne sais plus où a donné à un nouveau lotissement des noms de femmes célèbres au lieu de noms d’oiseaux ou d’arbrisseaux pour corriger le pourcentage, et qu’à Paris 60% des nouveaux noms de rue sont féminins, mais sans préciser que cet honneur ne concerne pas des rues, mais leurs carrefours – allez voir place Marguerite Duras, qui y habite. À la Ville-aux-Dames, en Indre-et-Loire, tous les noms de rue sont féminins, ça vous a une autre classe.

Donc je pratique, parfois même sans y penser, cette « écriture inclusive » qui pour moi a odeur de pharmacie... Et vous ?

C’est page 31 du PDF à diffusion interdite, pour ne pas léser l’équilibre économique des circuits du livre, qu’il y a un curieux encart. Il y a des décennies et décennies qu’on interroge la langue par le neutre – à commencer par les philosophes. L’anglais et l’allemand ont un neutre, le français n’en a pas. Mais on nous informe de ceci :

La Suède s’est dotée en 2015 d’un pronom neutre, le « en », qui désigne indifféremment les hommes et les femmes ! À l’origine de cette consécration par l’Académie suédoise, on retrouve la volonté de permettre à tou.te.s, et notamment aux enfants, de se projeter dans des termes non sexués. En France, cette question est très récente. Certain.e.s usager.ère.s d’une communication égalitaire ont développé leurs propres formes de pronoms neutres :
- il et elle devient « iel » ou « ille » ;
- ils et elles devient « iels » ou « illes » ;
- celles et ceux devient « celleux » ou « ceulles », etc.

M’enfin quoi ? Désexuons ainsi la langue, ou bien sexuons-la bi, double et quadruple. Retour au grand Racine et son légendaire dimisit invitus invitam : « C’est-à-dire que Titus, qui aimait passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu’on croyait, lui avait promis de l’épouser, la renvoya de Rome, malgré lui et malgré elle, dès les premiers jours de son Empire » qu’on connaît tous par coeur, s’écrirait donc : malgré iel et malgré ille ? Et Baudelaire Dit celle dont jadis nous baisions les genoux devient Dit ceulle dont jadis nous baisions les genoux ?

Ah, j’aurais mieux fait de pas me mettre à lire ce PDF-là, moi. En grand respect et remerciement à ses auteur.e.s, et nulle plaisanterie ici.

P.S. : je mets quand même le document interdit (danger pour l’équilibre économique des circuits du livre) en téléchargement ici MAIS ATTENTION : réservé uniquement à mon ami.e l’Oreille Tendue, dont j’aimerais bien les avisés avis...



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 septembre 2017
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