2019.09.13 | ouate, plumes, perles, grève & lycée pro

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C’est vieux et mal fichu, le lycée pro Truffaut, et à l’étroit dans une de ces vieilles écoles primaires qui sont la légende de l’instruction publique, mais c’est en plein Marais, à deux pas du musée Picasso. Les gamins ne sont pas du quartier (on ne va pas au lycée pro, quand on habite ces quartiers), ils viennent des arrondissements populaires et de la banlieue. C’est parce qu’ici on est au coeur de toutes les petites industries spécialisées de la mode et du luxe : pour cela, les boîtes sur les armoires avec ouate, perles de papier. Ici on travaille la plume. Ce serait un jeu de mot idiot de dire que c’est pour cela qu’on y fait aussi des ateliers d’écriture. Voir le travail, toutes ces années, de Thérèse de Paulis : dix ans qu’elle les emmène au Louvre, y fait ses cours, et au bout de l’année ensemble ils font un film : passez sur Vimeo voir ce que ça donne, et l’an dernier prix de l’innovation pédagogique de l’éduc nat. Dans les lycées hôteliers on prépare des repas, il y a des ateliers mécaniques et des salons de coiffure dans les lycées pro qui y sont voués, alors pour eux, qui seront gardiens de musée, ou s’occuperont de l’accueil et de la régie dans les théâtres, idée simple : convertir en vrai théâtre plus galerie le grand préau donnant sur la rue de Bretagne, et c’est eux les élèves qui vont tout organiser et gérer. Un lieu de 150 places, en plein Marais, pour lectures performances, petites formes, expos d’art émergent, et ça commence là en octobre. L’idée, cette année, c’est de mener notre atelier, toujours au Louvre, avec pour chaque binôme à la main une discrète GoPro (j’ai testé, ça donnait ça, immersion Louvre avec GoPro. On devait commencer aujourd’hui, sauf que grève totale des métros, pour question de retraite : je peux pas parler contre, sinon à 66 balais de saltimbanque je n’en serais pas à me dire qu’il faut que je tienne encore 10 ans à bosser. Mais c’est eux les otages, les gamins qui resteront coincés dans leurs cités au lieu qu’on se retrouve en Mésopotamie. Ce qu’on n’aura pas écrit, ni filmé, ça fera avancer quoi ? Et moi, tâcher de mettre de côté la préparation intérieure, rendez-vous la semaine prochaine, à moins de grève, on sait pas. Ce qui me fait surtout mal, en fait, c’est l’attente où j’étais des voix, des visages, c’est tellement important, dans n’importe quel atelier, ces tout premiers moments du mouvement ensemble.

 

 



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 septembre 2019
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Messages

  • 13 Septembre 2019
    Bouleversant, ce voyage en préparation, malgré l’obstacle du jour. Dans la matrice publiée, on devine les vaisseaux pleins de sang neuf qui nourrissent la démarche : visages et voix des élèves venus de loin, investissant l’espace-même des questions qui surgissent devant corps peints ou sculptés, objets de réflexion dans le grand vide de l’exposition permanente. Je salue avec admiration le travail de Thérèse de Paulis, croisée il y a longtemps et qui relaie avec une même détermination tout ce qui compte vraiment, on sait bien quoi, on sait bien comment, on sait bien où. Encore faut-il le faire, dans le champ des possibles, si souvent encombré de fausses routes. La voie de l’action/éducation artistique et culturelle n’est pas un complément d’âme pour les élèves, c’est simplement, en plein cœur, clé et clé de voûte pour tenir dans le grand marasme, vivre et aborder en beauté ce qui nous attend.

    J’ajoute à ces quelques lignes un texte que j’ai écrit au Louvre il y a quelques années devant l’une des statues d’Ayn Ghazal.

    https://en.wikipedia.org/wiki/%27Ain_Ghazal_Statues#/media/File:Ain_Ghazal_statue.jpg

    Ecrasé mais debout. C’est déjà ça. Malgré le rouleau-compresseur. A la manière dont ils me regardent tous autant qu’ils sont, je sens la pliure qui me barre le ventre et toutes les craquelures lépreuses de mon corps. A quoi bon leur dire que dans ma cage de verre, je ne suis pas un animal de foire dans une éternelle exposition universelle. Il y a longtemps que les mots m’ont quitté : leur trace se voit dans mes yeux dessinés au bitume.
    Les voilà en groupe. Ils me scrutent de haut en bas, me contournent, observent mes fesses comme ils l’ont fait avec Saartjie l’Africaine. Ils voudraient bien tenir les clés de ma monstruosité. Mais je fais silence. Dommage, hein ?
    J’entends leurs mots : malformation génétique. Lourd handicap. Pas de bras : peut-être la blancheur d’une camisole de force, tant qu’on y est. Et le reste, leurs interprétations : il a les pieds en dedans .C’est la preuve d’un manque de confiance en soi. Et ces grosses jambes de demeuré. Ils auraient peur que ça ne m’étonnerait pas. Je force le respect, ils sentent bien qu’il y a là une frontière dangereuse, traduite par la cage de verre qui m’entoure. Au fait, le verre : c’est la cristallisation de mon cri. Je le dis ici parce que cela n’est précisé nulle part ailleurs.
    Ils parlent à voix basse sans savoir que j’entends tout. Je suis plus seul que jamais.
    Dire qu’il suffirait que quelqu’un casse mon sarcophage de verre surexposé et souffle dans ma bouche pour que je me libère de mon fantôme de plâtre. Mes ailes sont là, juste en dessous, et mon corps fuselé aussi dans son épaisse coque guette la mue, n’attend que ça. Je suis une chrysalide. Il suffit de me toucher. Mais j’attends- nu, triste et ridicule- les caresses, la délivrance qui ne viendront pas. Alors je souris désespérément, je suis la Joconde chauve de l’envers et de toutes mes forces, je te regarde. Dis-moi ce qui change au-delà de toutes les cages de la contemplation, dis-moi les tumultes de la ville, les métamorphoses dangereuses, dis-moi tes nouvelles expositions universelles, tes zones d’éducation prioritaire, tes corps à corps. Dis-moi qui tu es. Je te regarde, tu comprends ? Si tu savais comme je te regarde. Si tu savais. ( Ecrit en 2010)

  • merci de ce texte, Christine, oui c’est bien dans ces salles qu’on sera la semaine prochaine, on la saluera de ta part !

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