2020.06.23 | pratique de l’écriture, pratique de la photographie


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Dans la période où j’ai vraiment commencé l’écriture, de 77 à 83, dans la suite des cahiers pour la plupart détruits, j’ai eu la chance de piger assez vite l’idée de pratique, de répétition. Je ne sais pas où j’en prenais le modèle, puisque ce n’est pas la littérature qui me le proposait (encore que le Journal de Kafka est venu très vite au milieu de la route, ces années-là). Peut-être plutôt à la musique, à Vaccaï, Schradieck, Feuillard (ses Täglische Übungen pour le violoncelle) et les autres. C’est probablement ce qui m’a aidé à glisser si facilement, vers 93, dans les ateliers d’écriture. Mais même quand j’ai commencé à collecter des images, en 2002-2003, je n’aurais pas eu accès à l’idée que la photographie (sans parler du film en tant que geste, plus tard, d’où l’importance aussi de la révélation Flusser) ait une intersection avec ce que les anglophones nomment skills, cette éducation de la main, du regard, de l’intention autant que de la simple, mais toujours partielle et insuffisante technique, qui est entre vous et l’instantané la convocation d’un apprentissage, ou très littéralement ce qu’on a exercé de soi. Maintenant, je sais où trouver (et même, chez Zola le premier, ou pourquoi pas Giacomelli) ceux qui vous aident à vous doter de cette autorisation intérieure, autorisation mentale de si lourde conséquence, en écriture aussi. Donc, avec l’appareil-photo, se contraindre à régulièrement faire ses gammes, les faire intransitivement : ne pas viser à l’image, mais s’assurer de tous les éléments qui y mènent. En vidéo je n’en suis pas encore là, j’essaye, je rate, je recommence. L’idée qu’à mieux photographier on apprendrait mieux la vidéo n’est sans doute pas suffisante, ni même juste (j’aime beaucoup les petites vidéos quotidiennes de David Lynch toutes ces semaines, son bulletin météo mais surtout sa rubrique à quoi travaille David aujourd’hui, même si c’est réparer un évier) et qu’il y a une pratique du film à conquérir comme je le fais en écriture, à commencer par ici. Michel Brosseau y revient souvent quand il parle du « filmeur ». Alors oui, considérer la photographie comme pratique suppose qu’on l’exerce (ou dire : l’exercise ?). Je ne photographie pas l’autoroute : je prends l’occasion d’être sur l’autoroute pour exercer ma photographie, et ça peut être aussi important que l’atelier pour l’écriture. Ce qu’on fait pour le sans trace, ce qu’on fait pour ne pas durer, ce qu’on fait juste pour être prêt.

 

 



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 23 juin 2020
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