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2022.06.26 | Yvan Petit chez lui

Non, je ne vais pas tout vous montrer de ce que j’ai vu chez Yvan Petit. Je ne m’autorise ça avec personne mais sauf. Sauf ces questions qui sont miennes, miennes en profondeur, miennes parfois aussi en urgence. On vit à l’écart, on n’est pas dans la ville. Et le travail même s’est installé là où on est : on travaille là où on vit, cela veut dire qu’on aménage ce là où on vit pour que l’espace du travail en soit quand même distinct, même s’il ne l’est jamais. Et c’est encore plus compliqué avec la vidéo : la pièce où je tourne mes YouTube c’est mon bureau, les livres et les objets ne sont pas les livres que je lis le soir, par exemple.

On parle pas mal, avec Yvan, ces derniers mois. Monsieur, vous faites du YouTube ce n’est pas du cinéma. Monsieur vous faites du YouTube fini pour vous le monde du livre. N’empêche, pendant la pandémie, c’est lui qui avait proposé ce rendez-vous qui s’est intitulé Pneumatic Cinema, éphémère rendez-vous mais qui posait cinématographiquement une question dont la littérature numérique était plus familière — de la publication collective par exemple, ou du filmer monter publier du même geste. C’était un de mes gros points, non pas de divergence, mais de questionnement, à l’école d’arts Cergy, et que mes 2 ans de présidence de la commission Création du CNC ont exacerbé : le modèle, c’est donc la prise en charge avec subvention publique de films qui s’en iront concourir dans tant de festivals (évolution assez paniquante de ces festivals : tu payes pour inscrire ton film, sans savoir s’il sera sélectionné), il sera projeté là pour quelques personnes et au revoir aux oubliettes. Tout le contraire de ce qu’on tente ici, dans sa fragilité même.

Yvan est d’abord un homme de cet autre côté : le projecteur dans le coffre de la voiture, et emmener les bobines dans les guinguettes, les cours d’école. Il achève un film qui lui a demandé des années : il est né derrière les digues, à Tours — venez, je vous montrerai : entre Saint-Pierre des Corps et Tours, encore deux accès où sont stockées des pale-planches pour qu’en cas d’inondation ça aille chez les ouvriers et pas chez les bourgeois. Une fois, cet hiver, j’ai rejoint Yvan un soir, à la fac de Tours (j’habite Tours depuis 1996, une fois ils m’ont invité dans cette fac en 2006), dans le sous-sol où il enseigne les pratiques documentaires à une dizaine d’étudiant·e·s, avec des expériences in situ, avec des expériences de journal filmé, des expériences de filmage téléphone et c’est là aussi une chaîne YouTube, ô scandale (et je n’en donne pas le lien) qui sert de laboratoire. Une autre fois j’ai rejoint Yvan pas très loin de chez lui, où des pelleteuses creusaient une dérivation du Cher pour la remontée des poissons sauvages : ah vous êtes reçu, dans ce milieu-là, quand vous filmez des pelleteuses (cliquez si vous voulez le voir au boulot).

Cela fait 2 ans qu’Yvan s’est installé avec T. dans cette maison à 8 km de la ville, telle qu’on les trouve ici, sur ces terrains escarpés lestés d’appendices troglodytes, de quelques aménagements énigmatiques ou disparates (sans quoi sans doute le foncier serait resté inaccessible) et même une vieille serre et la surprise d’une belle grange en prime.

Je les montre ici, parce qu’il en a fait le matériau même de son journal filmé : le portail et sa télécommande, on est plein à le connaître. Le chat qui se fourre tout le temps dans ses pattes et s’appelle Dziga (vous vous rendez compte, Vertov, à cause de vous j’ai photographié un chat !), ou cette volière en semi-ruine aménagée par un lointain propriétaire tourné excentrique de vivre excentré.

Mais, sous le prétexte de lui apporter une poignée de Lovecraft, c’est son bureau que je voulais voir. Il serait peintre, ou moi, on appellerait ça atelier. Pour lui ou moi, studio ? Non plus, gardons bureau. La magnifique table de chêne où il pose ses écrans et ses disques durs, il l’a trouvée abandonnée dans le fond de la grange, en aménageant ici : « trop grande », lui a dit l’occupant précédent. Nos fraternités d’artistes, c’est parfois ces petits objets qu’on a sur les étagères. Son grand story-board en tôle noire, où il applique des pavés magnétisés, un luxe, un outil de pensée, quelque chose dont éventuellement je pourrais me servir ?

Disons qu’alors on se met aussi à parler du temps, des heures, des lumières, de la tonalité du silence. On rentre plus fort dans son khâgna.

Maintenant, le plus important : après deux ans de YouTube, et plus de 200 vidéos, Yvan s’est inscrit lui aussi sur Patreon. Il l’a annoncé clair et fort : c’est dans cette vidéo-ci. C’est une bascule encore mal vue dans le domaine du film, quand bien même, comme moi avec mes livres, on ne choisit pas un système contre un autre, mais qu’on s’installe justement dans leur complémentarité. Dans son Patreon, il tient ce journal avec ce goût du burlesque qui lui va bien : sauf que si c’est en jouant avec les affiches électorales, ça se renverse vite. Bien sûr c’est de ça aussi qu’on a parlé : quel pacte différent cela ouvre, par rapport au web, comme aussi par rapport à ce qu’on investit (je ne parle pas seulement matos ou frais) dans ces prods qui sont nos vies ? Qu’est-ce que ça change par rapport à l’indépendance, à ce besoin que radicalement on en a ?

Je réponds par cette page photo, mais ce matin, sur le Patreon d’Yvan, il y avait sa version de ma visite (je ne devrais pas pirater le lien, mais je le fais quand même).

 

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 26 juin 2022
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