< Tiers Livre, le journal images : lire endort

lire endort

Non, je sais très bien ce que c’est qu’un livre qu’on veut absolument finir même si ça prendra la moitié de la nuit, me souviens même de nuits blanches intégrales (j’étais plus jeune) à aller au bout d’un Tolstoï ou d’un Dostoïevski (mais, moins jeune et même maintenant, j’y arrive si je passe des nuits dans du code). Et vrai respect pour les grands de la littérature populaire, les Hillerman autrefois, Grisham un temps ou Connelly encore, s’ils provoquent à nouveau cette tension. Mais j’ai aussi le mauvais défaut de m’endormir dans les livres. N’importe où, train ou après-midi, ce n’est pas une question de fatigue ni de compter les moutons. Lire m’endort, mais seulement les grands livres. Une phrase de Proust, Saint-Simon avant que ce soit mon 3ème tour, Stendhal ou Thomas Bernhard, d’autres : la phrase devient hypnose, on dort mais on est resté dans la phrase, sa musique ou ce qu’elle dessine d’abstraction. Ça dure quelques minutes et on reprend la lecture. Je suis tellement attaché à ce phénomène que j’aime le provoquer, et que c’est pour moi un critère de tri dans les livres, ceux qui permettent cette hypnose et ceux que pas. Cet après-midi ça m’est arrivé de façon encore plus dense avec ce gros Lovecraft en anglais rapporté de Providence la semaine dernière. Images fixes de ville (The haunter of the dark, quartier aperçu de très loin mais qui devient labyrinthe quand on approche). Comme si besoin du sommeil pour entrer dans ce qui est, derrière le récit, son architecture – et symétriquement que le livre appelait ce passage par l’inconscient pour se donner dans sa radicalité. Cet après-midi, bien sûr amplifié par Lovecraft qui en fait son matériau privilégié, tout alors de l’écriture juste traversée reçu plus net, plus présent, plus simultané, avec ses transparences abstraites et ces mots qui restent au devant, flottants, aiguisés, qui vous hantent. Je ne sais réciter aucun livre (Robbe-Grillet, raconte Emmanuel Pierrat, savait par coeur au moins les 70 premières pages de La Recherche, moi je peux réciter assez longtemps du Baudelaire ou du Rabelais, mais rien pour les autres sinon des phrases dispersées, alors que j’ai exacte mémoire de toute lecture faite à des décennies même, à l’inverse de ma mémoire des visages – et pareil pour ce qui est lu sur électronique, même si la mnémotechnique pour le retrouver est différente). C’était ça du coup le trouble, ou la question, ensuite : l’ordinateur ne permet pas qu’on s’endorme, même si on lit beaucoup, ou ces autres supports qui traînent autour, du Sony 600 à maintenant l’iPad. L’ordinateur, c’est là où on vient dans l’insomnie, on effleure l’écran et on regarde ce qui s’est passé... Maintenir les livres tant qu’on aura besoin d’y dormir ? Ou faire évoluer notre rapport à l’ordi pour qu’aussi, dedans, on puisse dormir ?


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 mai 2010
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