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rue du Faubourg Marcel

Encore étrange histoire Internet, ce matin. Ces deux jours, je m’escrime à un article pour moi important, confiance de Télérama (merci M.L.) pour 6 feuillets à partir d’une photo de Raymond Depardon. Et chance énorme, une photo qui représente un intérieur de garage, pour moi plein de souvenirs d’enfance – voir photo ci-dessus, des archives familiales. Aucun renseignement sur la photo, ni date ni lieu, c’est la règle du jeu. L’esquisse de ces deux jours, elle ne me convient pas, c’est sec, au lieu de continuer, je fais Pomme-A (tout sélectionner) puis flèche arrière, j’efface et recommence à zéro. Je m’étais discipliné : la photo de Depardon en grand sur l’écran, le traitement de texte en autre fenêtre, et pas de distraction. Aujourd’hui je zoome sur la photo, je m’en vais dans des détails, d’un rideau de cuisine à une équilibreuse de roues devinée à l’arrière plan. Et je découvre qu’avec l’agrandissement je peux lire ce que Depardon ne donnait pas à lire, le nom de la rue : Rue du Faubourg-Marcel. Google : il n’y a qu’une Rue du Faubourg-Marcel en France, elle est à Saint-Claude, Jura. Qu’est-ce qu’il faisait là-bas et pourquoi, Depardon ? Mais j’entre dans les liens. Je découvre la suite des commerces de la rue, pizza, dispensaire – et bien sûr mon petit garage, et par les mentions commerciales obligatoires, sans les chercher, me voilà soudain devant les nom, prénom, date de naissance du garagiste photographié dans son bleu noirci de cambouis. Je ne suis plus dans la photo, je suis dans la réalité. Alors que Google Earth se prépare à ouvrir une fonction où on va pouvoir visualiser toutes les anciennes prises de vue sur l’endroit examiné, et donc remonter dans le temps, Internet m’offre de dépasser le travail de Depardon en reconstituant un rapport direct avec la réalité qu’il isole. Qu’est-ce que je perds alors, temps, énigme, arbitraire, de sa démarche ? Je découvre d’autres sites, par exemple qu’une photographe habite la même rue, à quelques maisons du garage photographié par Depardon. Et que pour construire un rond-point on démolit l’autre extrémité de la rue. Mon article est écrit, 12 000 signes, demain matin je relirai et compresserai à 10 000 – c’est définitif : écrire, ce n’est pas supprimer la connexion et le réseau. Internet intervient comme outil d’écriture à égalité des autres composants (le dictionnaire non plus, ni le buvard ou le carbone, ou le café, n’étaient organiques à l’écriture). Internet intervient dans le dispositif même du récit, et même lui donne sa pleine dimension de rapport au réel, et donc aussi bien la fiction ou le rêve qui sont comment il se déprend du réel. Je garde la photo de Depardon pour après publication par Télérama, mais voir ici Rue du Faubourg-Marcel, et suivre. Photo : Raoul Moret et Gaston Étoubleau, Saint-Michel en l’Herm, 1964, photo René Bon (au fait ça y est, suis possesseur d’un break C5 Diesel 110 000 km pour retour).


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 22 juin 2010
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