et si l’éditeur disparaît ?

avec le numérique, exigeons des contrats à durée temporelle précise


Non, je ne parle pas de faire disparaître les maisons d’édition, même dans la secousse sismisque qui désormais a rejoint l’univers du livre… La météo n’est pas au beau, et ça risque de ne pas s’arranger.

Mais seulement le fait que le paysage éditorial, qui pouvait – il y a 20 ans – sembler encore relativement stable, ne l’est plus du tout. Concentrations, regroupements, reventes, on a tous les exemples en tête : mais le feuilleton continue sans cesse. Les petites maisons absorbées dans les grandes gardent une autonomie relative, mais on a quelques exemples récents, d’éditeurs de qualité, où le nombre de parutions par an et la contrainte de rentabilité a soudain été resserrée par la maison acheteuse.

Tout cela est trompeur, parce que toujours dans cette fausse logique de profusion : une économie s’organise sur des cycles courts, les livres ne sont pas si chers à fabriquer, on met en place, on ramasse, on retourne et on pilonne. Les courbes autrefois étaient sagement de Gauss : nos premiers romans entre 1500 et 2500, la possibilité de croûter plus ou moins dès lors que les livres se vendaient un peu plus, et les prix littéraires donnaient un coup de pouce éventuellement. On sait que ces courbes sont désormais de plus en en plus écrasées, avec un pic d’intensité, pour une toute petite poignée d’ouvrages, qui renforce encore le côté consensuel d’une profession malade – qu’importe que le livre change le paysage ou pas, s’il se vend on en parle. On insère discrètement la table des meilleures ventes comme si on n’était pas assez pollué aux infos radio par le tiercé et la caque-bourse, et continuons : je vous sors vingt livres à la rentrée, c’est dès le mois de mai qu’on demande aux libraires leur mise en place, on dit en juin à la presse le chiffre prévu, comme ça ils savent sur quoi embrayer etc. Et chaque deux ans, puisque c’est mon rythme, on voit ça s’amplifier.

Avec répercussions évidemment pour les traductions : les mêmes livres traduits dans tous les pays, pourvu qu’ils soient dans cette petite charrette de tête. Fini le temps où, dans les allées de Francfort, on échangeait entre éditeur artisanal allemand et éditeur artisanal français les droits d’un premier livre, parce que singulier.

Globalement, le nombre d’éditeurs ne fléchit pas. C’est le paysage, qui change : quelques grosses concentrations de plus en plus massives, appuyées sur leur circuit privé de distribution, et une atomisation de petites démarches, qui deviennent comme le vivier naturel des démarches plus singulières (il faut des noms ? de Wigwam le plus petit à Laurence Teper, en passant par Bleu du Ciel, l’Amourier, èRe, plein d’autres… voir mes liens ).

Disons qu’autrefois c’était plus simple : on entrait chez un éditeur, on y restait. Quand circulait un nouveau manuscrit, tout le monde était à peu près au courant, on savait où se retrouvait le nouveau venu. Et cela aussi s’est raidi.

Alors on laisse quinze ou cinq ans de sa vie dans une maison qui évidemment a bien mieux à faire que s’occuper de vos petites affaires. Ou bien, parce qu’on a participé à telle aventure éditoriale, une collection, un livre jeunesse, on a eu un livre qui a bénéficié de 2 ou 3 tirages, mais, tant qu’il en reste quelques dizaines d’exemplaires dans les entrepôts maison, pas question de vous rendre vos droits.

Ça peut paraître très bien. Ça l’a certainement été. Mais dans le jeu de quilles permanent qu’est devenue la vie éditoriale, ça ne marche plus.
Il y a d’autres modèles. Les balzaciens le savent bien : lui, il vendait un nouveau livre pour un tirage à 2500 exemplaires, ou une durée de quatre ans, et ensuite les droits lui revenaient. Une nouvelle version de l’histoire, ou la même histoire imbriquée dans un ensemble, études sociales, études philosophiques, et on pouvait renégocier à nouveau un contrat avec un éditeur. Nous le pourrions, aujourd’hui, peut-être qu’on serait un peu moins obligés, pour simplement exister, d’aligner un livre après un autre livre, chacun comme une petite bulle close, impossible à rouvrir ou reprendre.
De même, cette exception parfaitement singulière au droit commercial qui fait que le contrat d’édition vaut pour la durée morale des droits d’auteur : soit jusqu’à 70 ans après votre mort. En Italie, en Allemagne, dans le droit anglo-saxon, non.

Bien sûr, on peut aller contre : que vous fassiez constater la non-disponibilité du livre en librairie, une lettre recommandée et on peut récupérer ces droits. Mais s’il reste quelques ouvrages, tant pis s’il ne s’en vend plus que 30 ou 40 par an…

Evidemment c’est mal vu en ce moment d’ouvrir ce débat (malgré l’intervention d’Alain Absire dans le Monde en novembre) : black out. Tout simplement parce que le numérique, économie pour l’instant marginale, prend ici une efficacité décuplée. Qu’un livre ne se vende plus qu’à 30 ou 40 par an, cela veut dire long trail, commande librairie, en tout cas démarche volontaire : les mêmes personnes se le procureraient aisément par voie numérique. Alors on cherche à nous faire signer des contrats complémentaires… Mais dans tous les autres domaines commerciaux, on pourrait négocier, pour cette nouvelle phase de distribution, avec un nouveau diffuseur, ou un diffuseur spécialisé dans le numérique : après tout, ce texte est nôtre, et les éditeurs d’aujourd’hui basés sur des modèles d’exploitation où ce long trail est plutôt une charge (s’accordant par exemple à dire qu’un livre qui ne sort pas à 6 exemplaires par an ne doit pas être stocké dans une librairie, pour rentabilité : heureusement, on connaît tous des libraires fonctionnant sur d’autres modèles).

Donc voilà : à nous d’être forts, dans les bureaux ouatés, pour demander, sur le contrat, que soit ajoutée à la main une mention « valable 10 ans, et 10 ans seulement ». Ou bien : « accord pour 1 tirage initial à tant d’exemplaires, et 1 retirage à convenir ».

Un des basculements du numérique, et question posée à tous les auteurs, c’est : commence à se savoir qu’il vaut mieux être dépositaire, et responsable, de sa propre identité numérique. Internet n’est pas seulement une médiation : trop de sites d’éditeurs ne sont que de l’Internet « froid », base de donnée, fiche technique du livre, éléments bio et photo de service. Ce qu’inaugure Internet, c’est l’atelier ouvert : je peux aller chez Chevillard, chez Winckler, chez Novarina, Pagano, Delaume, ou Fiat, ou Darley (voir liens à nouveau), ou plein d’autres, et savoir où ils et elles en sont de leur travail, suivre leur réflexion, et ce n’est pas l’éditeur qui peut avoir la charge de ce travail.

Il ne s’agit pas de mettre sur le même plan l’écriture blog (ce que j’écris là, fil du clavier, après journée de boulot) et le processus collectif, accumulateur d’intensité, dépositaire de savoirs et de techniques qu’est l’édition. Mais justement, ce processus, on peut en prendre une grande partie en charge nous-mêmes, dès lors qu’il n’est plus appuyé par le biais commercial. Et ces mises au réfrigérateur, derrière nous, de pans entiers de notre travail, parce qu’esthétiquement on a jugé qu’il valait mieux Verdier que Minuit, on peut commencer à le dire.

Et puis, aussi, l’éditeur simplement qui disparaît. J’ai reçu plusieurs fois (rachat Hatier la première fois, coup de tabac sur les Flohic la seconde) de ces lettres qui vous proposent de racheter votre stock à prix cassé, pas gai.
Et qu’un éditeur qui disparaît n’est pas un éditeur qui a démérité.
Vous souvenez-vous du Serpent à Plumes ? Dans une pochette de plastique transparent épais, on sortait des port-folio, des tirés à part de récits brefs. Les formats se transformaient. Alors que nous sommes dans un dictat complet du roman le plus calibré, ils se mettaient à l’écoute d’écritures venues de loin à l’est, ou du plus contemporain des States, en donnaient des traductions, et accueillaient des auteurs pour qui ces formes étaient devenues, justement, l’atelier.

Le Serpent à Plumes a disparu. J’y ai écrit un texte, moi qui ne suis pas nouvelles : cette Rencontre avec le dernier descendant de Charles Baudelaire désormais reprise sur ce site, où elle continue sa vie (au point de m’avoir permis, il y a 3 ans, la rencontre d’un véritable descendant de Baudelaire).

C’est par le Serpent à Plumes que j’ai découvert le travail de Xavier Bazot. Le voilà, maintenant, lesté de lettres recommandées et de papiers certifiés en justice par lesquels il a repris droit sur son travail. Mais est-ce que ça a du sens de réimprimer une œuvre publiée ? (Qu’on voie, ce m’est toujours un peu douloureux d’en parler, comment Danielle Collobert nous était essentielle quand il fallait descendre au sous-sol de Mona Lisa pour trouver ce qui restait du stock de Change, et le peu qu’on en parle maintenant que POL a eu le courage d’en présenter une édition complète…)

Xavier Bazot n’est pas seul dans ce cas. La réserve professionnelle rendrait indélicat de donner des noms : des éditeurs extrêmement actifs aujourd’hui ne reconduisent pas les contrats avec des auteurs qu’ils ont pourtant contribué au premier chef à faire connaître. L’édition produit de plus en plus de livres, mais ceux-là restent sur le côté, de plus en plus. Et si c’était aussi, cela, la proposition de se mettre en coopérative pour diffuser ces textes par voie numérique ? Parce que nous savons que nous avons besoin de ces textes. Et pour savoir aussi que, vissés à nos machines une bonne partie du jour, on y lit de plus en plus, et de plus en plus diversement : l’ordinateur s’efface devant ce qu’il laisse passer de socialité, d’information, mais aussi de contenus esthétiques spécifiques.

Xavier Bazot était à Bron il y a 3 semaines (on aura ainsi appris ses lectures pour son sixième livre, chez Champ Vallon, Camps volants. Il est parmi nous un auteur contemporain respecté, lu, édité. Sauf que voilà : une partie importante de son travail est inaccessible, son premier livre paru chez POL en 1994, et ses livres suivants, parus au Serpent à Plumes. Xavier a fait le choix de proposer ces livres, en version numérique et intégrale, mise en page reconfigurée pour l’ordinateur : première mise en ligne ce lundi 11 mars, Chronique du cirque dans le désert – je suis évidemment bien sensible à cette confiance. Mais je la prends pour un signe qui vaut évidemment bien au-delà, pour nous tous. Et pour tous ces manuscrits exigeants qui ne trouvent plus place, désormais, dans la circulation imprimée : il ne s’agit pas de la remplacer. Il s’agit d’affirmer pour nous ce qui compte. Affirmons-le via Internet, c’est le meilleur moyen de faire pression, infléchir encore ce qui peut l’être.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 9 mars 2008
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