Eric Vigne : éditer la littérature aujourd’hui

la librairie, l’imprimerie, la diffusion, la critique : archéologie d’une rupture en cours


Il m’apparut que beaucoup des données conjoncturelles et contraintes structurelles, qui sont le lot quotidien de l’éditeur, demeurent au mieux des choses vagues pour qui ne s’y frotte pas, mais que nul dans la profession, me précisait mon interlocuteur, n’avait envisagé de les exposer.
Eric Vigne, Le Livre et l’éditeur, Klincksieck, collection "50 questions" dirigée par Belinda Canonne.

 

1 _ prologue depuis point de départ périphérique

L’an dernier, Dominique Viart, Jean-Bernard Vray et leurs amis m’avaient offert un colloque de 3 jours sur mon travail, ce n’était pas une position facile, mais on a eu de belles et fortes discussions, sans tabou sur les formes, les évolutions, y compris sur le rapport livre et Internet (merci Alexandra Saemmer et Alexandre Gefen). Une seule fois j’ai dû quitter la salle, mal à l’aise.

Ça n’empêche pas les désaccords : qui a lu le colloque précédent, consacré à
Jean Echenoz ? Et combien l’auraient lu, si on l’avait mis en ligne ? A quinze mois de ce colloque, j’ai dans mon ordinateur les versions numériques des interventions de Jean-Claude Lebrun, Wolfgang Asholt, Christine Jérusalem, Anne Roche et d’autres, et pas le droit de les utiliser, en attendant version papier… Parfois on en veut à l’université française de son incapacité à sortir de rails évidemment suicidaires, que concrétise la courbe du nombre d’étudiants. D’autres fois, on se dit que le monde numérique prend le relais, alors qu’il ne l’a pas souhaité, et tant pis pour ceux qui restent en gare.

Cette question-là est un bon exemple de celles qu’on comprend mieux après lecture d’Eric Vigne : pourquoi ces livres-là, colloques universitaire, n’ont plus de viabilité en tant qu’édition ?

 

2 _ de quelques questions concernant production et circulation, et qu’il soit bon de se les poser

Tout à la fin, on m’avait demandé quelques remarques en conclusion, et la première qui m’est venue concernait ce qui, de mon côté de l’artisanat, me semblait occuper le centre du tableau, et qui, côté interventions, n’avait jamais été évoqué : les conditions matérielles de production et de circulation des livres.

Qu’est-ce que ça fait, d’avoir 15 ans de sa vie dans les frigidaires des éditions de Minuit, gens qui ne me saluent même pas quand on se croise et m’envoient une fois par un an un relevé de droits d’auteurs sans même une salutation d’accompagnement ? Qu’est-ce que ça veut dire, dans un système où la durée de vie des livres en librairie s’est réduite à 65 jours, d’avancer lentement sa vie avec ses livres ? Pourquoi ne pas pouvoir bénéficier des avancées technologiques pour faire comme Balzac, reprendre les mêmes livres, les organiser, les développer (pour moi un thème sur l’usine, un thème sur les paysages, un thème sur paroles brutes et ateliers) plutôt que d’être condamné à faire paraître son livre bisannuel pour payer le toit et le couvert à ses enfants ?

Et d’autres questions incidentes : la forme roman est toute récente, dans son état actuel elle est liée à l’apparition du feuilleton et de la presse, à l’industrialisation de l’imprimerie – le diktat des genres, quand on écrit sur l’imaginaire de son époque via les 8000 photographies recensées des Rolling Stones ou tel ensemble de phrases d’un centre de jeunes détenus, en quoi cela vous condamne en librairie aux tables périphériques ?

On sait bien que les formes de circulation (qu’on relise le Pantagruel de Rabelais, édité chez Claude Nourry, dict le Prince, pour payer les livres savants) conditionnent les formats, mais aussi le registre d’écriture. Mais l’apprendre pour aujourd’hui suppose qu’on mette les mains dans le cambouis, qu’on sache, pour nous-mêmes, comment ça marche. Et ça, croyez-le ou pas, on n’en est loin.

Jusqu’à des questions très concrètes : pourquoi la presse littéraire est-elle dans l’incapacité de traiter d’objets comme ma collection au Seuil, Déplacements ? Je ne saurais mieux l’expliquer aux auteurs qu’en leur demandant de lire le livre d’Eric Vigne, Le livre et l’éditeur(voir sur remue.net, et sommaire chez Fabula).

 

3 _ le livre comme écosystème, histoire fine et complexe

Ce n’est pas un livre qui concerne le numérique : Eric Vigne l’aborde brièvement à la fin, mais il l’aborde comme il faut – un écosystème qui se développe et vit en complément de l’écosystème du livre. Y compris les paradoxes, comme la santé et la force de la micro-édition pour assurer la présence contemporaine.

Par contre, il traite du numérique dans la révolution qu’il conditionne, de la chaîne éditoriale : combien de fois nous pose-t-on des questions comme « à combien ils ont tiré ton livre » ou bien « tu as vendu combien de tels livres ». Et moi je tombais des nues en apprenant d’Eric Vigne le fonctionnement concret d’une chaîne d’édition, les rapports dynamiques entre mise en place et tirages, ou pourquoi parler en termes de ratio et non en valeur absolue. Ou comment le pilon lui-même participe de cette nouvelle économie de flux. Et n’ayez pas peur, il vous explique ça sans technicisme : on prend une sacrée belle leçon de concret, mais c’est dit de la meilleure façon. Simplement, après, on ne voit plus l’ensemble livres autrement.

Ce livre (qui ne prononce pas une seule fois l’expression fourre-tout chaîne du livre, même dans époustouflante analyse de la fusion Hachette-Vivendi au temps du lancement d’Editis) a l’énorme qualité de resituer chaque concept dans son exacte gestation historique, et, ce qu’on découvre, justement, c’est comment ces critères de production et de circulation ont été décisifs.

 

4 _ quiz : deux exemples jeu

Jeu 1 : si on vous dit le mot « romancier », vous le dateriez de quand, à dix ans près : 1764, 1830, 1864 ?

Jeu 2 : et si on recopie trois phrases :


- 1 : « Aujourd’hui, la production littéraire est énorme. Tout le monde se mêle d’écrire. Où que vous allez, vous ne rencontrez que des gens gros de romans.. Les éditeurs sont affolés par la lecture des manuscrits qui, chaque jour, s’entassent et débordent des cases bondées. Les minutes se comptent par l’apparition d’un volume nouveau. »
- 2 :« La France, qui s’est longtemps méfiée du billet de banque, est en littérature le pays d’élection des valeurs fiduciaires. […] La France, qui ne s’est jamais attribué autant de grands écrivains vivants, commence à se dispenser résolument d’en prendre des nouvelles, je veux dire qu’elle n’a jamais acheté si peu de livres. »
- 3 : « Comment ne pas voir que la postérité est faite des mêmes hasards, des mêmes bizarreries, des mêmes complaisances que l’opinion ? Toujours paresseuse, toujours abandonnée aux habitudes et aux faiblesses du jugement, elle ne représente que les incertitudes du public, sans parler des circonstances matérielles qui menacent les réputations et les oeuvres et mettent à la merci d’un accident physique la valeur des écrits. »

Laquelle est de Sainte-Beuve, laquelle de Maurice Blanchot, laquelle de Julien Gracq ? Ou aucune ?

 

5 _ plus combatif que catastrophiste

Le livre d’Eric Vigne n’est pas passé inaperçu, et c’est tant mieux. Mais, dans la réception, toujours l’accent sur un des points, essentiel évidemment, de son livre, la marchandisation. Comment on transforme un livre en produit, et qu’on conditionne la chaîne éditoriale en fonction des livres susceptibles de devenir ces produits.

Evidemment essentiel, parce qu’on n’en sort pas rassuré sur l’évolution de ce que Vigne nomme gentiment « la littérature d’excellence ».

Mais, la force de son livre, c’est resituer ce processus dans son contexte, et l’aborder dans sa complexité. Il examine dans le détail la gestation du mot essai, depuis Montaigne, et comment transformé par la récente évolution commerciale et industrielle. Vigne est caustique et ironique quand il faut, on prend un grand plaisir à le lire, et même il nous amuse : mais, quand il examine cette parcellisation des savoirs, c’est à un travail de production et d’énonciation de complexité qu’il se livre. Idem sur l’apparition et l’évolution du livre de poche, et sa prolongation dans les livres directement produits par les chaînes de grande consommation (en particulier pour les classiques littéraires). Mais il va jusqu’au bout : qu’est-ce que ça signifie lorsqu’on est responsable d’un catalogue comme Folio, Gallimard Essais ou Gallimard Poésie (c’est sa maison) ? Les expressions comme faux livres ou bien l’édition sans éditeurs comment sont-elles nées et sont-elles pertinentes ? Et quelle valse hésitation des éditeurs avec les gros distributeurs culturels ou les géants de la vente en ligne ?

Si j’insiste, c’est qu’on sait l’urgence : les 53% de braves Français qui en pinçaient pour Sarkozy on ne les remerciera jamais assez. La France aux cyniques, aux casseurs à tu et à toi avec l’aristocratie du fric, et toutes les lois pour eux pendant les années à venir. On donne l’artillerie douceâtre de l’UMP de petits notables qui veulent se faire remarquer par les copains (et remplacer Albanel quand elle sera usée ?) pour solder les livres au mépris de la loi Lang. Et, comme d’habitude, quand Sarkozy aura reculé là-dessus, on s’apercevra de ce qu’il a salopé discrètement sur les questions périphériques (comme la disparition de la direction du livre et de la lecture au ministère).

Pour nous défendre, il nous faut des armes : Eric Vigne nous permet, en ce lieu névralgique, de prendre à notre compte la complexité. Il ne fait pas de la situation du livre un constat catastrophique ou du tout perdu : il nous permet d’appréhender les champs de force.

Il se trouve, malheureusement, que nos travaux expérimentaux ont de moins en moins de place dans ce dispositif, et les renoncements ou la cessation critique sont eux aussi replacés dans cette logique. Aucun regret, ayant lu ce livre dimanche, lors d’un long voyage au travers des Ardennes dans le Bruxelles Zurich (y avait pas de prise de courant, et c’était plus long que la batterie ordi), à ce qu’entrepris pour ladiffusion numérique de nos textes. Cela ne va pas à contre des problématiques actuelles de l’édition, plutôt cela les épaule. Mais, à lire Eric Vigne, on comprend mieux l’impossibilité physique des éditeurs traditionnels à s’engager sur ce terrain (voir comment la page de son propre éditeur, Klincksieck, est muette et morte que ça en fait de la peine – en plus : vente directe de chez l’éditeur sans passer par lle libraire, ce qui complète le tableau dressé par EV). Ce n’est pas incompétence des éditeurs traditionnels : c’est que le système industriel en place trouve, dans les nouvelles configurations techniques, sa propre validité, recomposée selon des cycles plus courts, et des constructions différentes dans l’intérieur des catalogues. Alors oui, pour les textes dit contemporains, c’est plus difficile, et ça va l’être encore plus : plusieurs éditeurs de référence ont déjà serré d’un cran la ceinture. La profusion éditoriale galopante s’établit sur d’autres champs, en essais comme en littérature, remarquables analyses là encore d’Eric Vigne. Alors oui, amis écrivains, jouer sur les deux écosystèmes c’est vital...

 

6 _ puisque vraiment ça ne vous intéresse pas de le commander, lisez au moins Diderot (c’est québecois, et gratuit)

Commandez le livre chez Ombres Blanches, ajoutez un volume de ma collection Déplacements, ça fera 30 euros et vous aurez ça chez vous dans les 2 jours, le port sera gratuit. C’est de survie qu’il s’agit.

Comme il s’agit d’acheter ce livre en librairie, on ne donne pas d’extraits (voir cependant Sébastien Rongier sur remue.net). Mais on vous fait un cadeau par procuration : le site québecois Classiques des sciences sociales a changé d’adresse. Il est encore mieux fourni, et magnifique : et si vous alliez relire, ce soir, la Lettre sur le commerce des livres de Diderot, édition électronique annotée et commentée...

Vous aurez peut-être encore plus envie de lire Eric Vigne (et l’hommage qu’il rend, d’ailleurs, à Diderot : là où je m’attendais à un livre technique, on nous parle littérature, dignement, hautement).

Et PS : il me faut la relecture de ce post pour découvrir sur liberation.fr ce dialogue avec Eric Vigne, ce qui me permet aussi de découvrir à quoi il ressemble (je ne l’ai jamais croisé).

Le livre et l’éditeur : intérieur jour, éditions du Seuil
LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 4 juin 2008
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