Aldo Manuzio : archéologie d’une révolution du livre

sur les traces de Bruno Rives, quand l’invention du livre moderne aide à lire la mutation présente


Soit, pour commencer, la notice accélérée mais précise d’Alberto Manguel, malheureusement pas en version numérique, vous vous retournez, vous cherchez dans votre bibliothèque Histoire de la lecture, en poche chez Actes Sud, bien sûr vous l’avez, vous ouvrez page 203...

Aldo Manuzio, dit Manuce, qui avait enseigné le grec et le latin à des élèves aussi brillants que Pic de la Mirandole, trouvant difficile de professer sans éditions savantes des classiques à des formats pratiques, décida d’adopter le métier de Gutenberg et fonda sa propre imprimerie, où il pourrait fabriquer exactement le genre de livres dont il avait besoin pour ses cours. Manuce choisit d’installer sa presse à Venise afin de profiter de la présence des savants orientaux émigrés, et employa sans doute comme correcteurs et compositeurs d’autres exilés, des réfugiés crétois qui avaient exercé auparavant le métier de scribe. En 1494, Manuce lança un ambitieux programme de publications, qui devait produire quelques-uns des plus beaux volumes de l’histoire de l’imprimerie : d’abord en grec – Sophocle, Aristote, Platon, Thucydide – et puis en latin – Virgile, Horace, Ovide. Manuce était d’avis que ces auteurs devaient être abordés sans intermédiaires, dans la langue originale, et pratiquement sans annotations ni gloses – et afin de donner aux lecteurs la possibilité de « converser librement avec les morts glorieux », il publia, outre les textes classiques, des grammaires et des dictionnaires. Non content de requérir les services d’experts locaux, il invitait aussi à Venise d’éminents humanistes venus de toute l’Europe – y compris des sommités telles qu’Erasme, de Rotterdam. Une fois par jour, ces savants se réunissaient chez Manuce afin de discuter des titres à imprimer et des manuscrits que l’on pouvait en confiance utiliser comme sources [...]

En 1501, confiant dans le succès de ses premières éditions, Manuce réagit à la demande des lecteurs en publiant une série de livres au format de poche in-octavo – la moitié de l’in-quarto – imprimés avec élégance et édités avec un soin méticuleux. Pour réduire les frais de fabrication, il décida d’en imprimer mille exemplaires à la fois et, afin d’utiliser la page de façon plus économique, il employa un caractère de fabrication récente, « l’italique », dessiné par le tailleur de poinçons bolonais Francesco Griffo, qui grava aussi le premier caractère romain où les capitales étaient plus courtes que les lettres hautes du bas de casse, ce qui donne à la ligne un meilleur équilibre. [...] Parce qu’ils coûtaient moins cher que les ouvrages manuscrits, surtout ceux qui étaient enluminés, et qu’on pouvait remplacer à l’identique un exemplaire perdu ou endommagé, ces livres devinrent, aux yeux des nouveaux lecteurs, des symboles d’aristocratie intellectuelle plutôt que de richesse, et d’indispensables outils d’étude.

Voici donc la proposition d’écriture (je prépare celles de septembre pour l’atelier BNF en ligne « écrire la ville », il ne faut pas m’en vouloir) :

La révolution présente qui affecte, par le numérique, la totalité de l’univers de la lecture et de l’écriture, et donc le statut même du livre, étant à la fois culturelle, technique, et imprédictible, vous utiliserez l’ensemble des composantes de la révolution de l’imprimerie moderne, dont l’acteur essentiel est bien moins Gutenberg qu’Aldo Manuzio, pour une réflexion d’ensemble susceptible de piéger le lecteur par ce qui doit être la seule permanence de tout cela : le plaisir de lire, et la passion qu’on peut éprouver à un récit d’enquête, quand il nous éclaire sur le monde présent.

Bien sûr, considéré comme consigne d’écriture, il y a autant de distance entre ce résumé et le livre de Bruno Rives, Aldo Manuzio, que de la notice d’Alberto, à un point central cependant de cette (Histoire de la lecture qui elle aussi se lit comme un roman, au même double récit de Bruno Rives.

D’abord, parce que Bruno Rives y jouait son destin personnel. Aldo, le prénom italien que respecte Rives, est le diminutif de Tebaldo. Et Tebaldo, on le sait depuis longtemps maintenant, est l’emblème du laboratoire voué par Bruno Rives à cette invention d’apparence minuscule (des petites billes noires électrisées capables de monter ou descendre dans une fine feuille blanche opaque), mais susceptible de bousculer la totalité du processus éditorial, l’encre électronique. Une de ces inventions – depuis 3 ans que je suis le blog de Bruno –, qui peut paraître une de ces projections complètement gadget, ou une sorte d’utopie menaçante qui s’écroulera comme les autres, et qui disparaît d’elle-même quand, comme je le faisais encore hier soir, je lis les 300 pages du livre de Bruno Rives sur la Sony, en me disant, puisque je dispose aussi du livre papier, que c’est fichtrement plus agréable au lit sur la Sony, qu’on peut placer des bookmarks où on veut, et qu’en plus on n’aura pas de problème de rangement [1].

Bruno Rives, en explorant concrètement, paramètre après paramètre (et il s’y connaît, et il n’est pas né de la dernière pluie numérique) l’intérieur de la révolution Manuzio, dans la complexe société de la Renaissance, mais à Venise, dans ce confluent du monde, joue précisément sa capacité à décrypter et s’orienter dans notre présent imprédictible, et son bousculement accéléré. C’est violent maintenant ? C’était violent au temps d’Aldo Manuzio.

La forme du livre : laissez vos préventions, laissez-vous embarquer. Il ne démontre rien, il cherche. Je n’ai à lui reprocher que l’introduction : Bruno Rives dit ne pas aimer les biographies, qu’il préférait la liberté du roman. Moi, au contraire, pour chercher l’imaginaire d’une époque, je préfère m’astreindre à la forme vie de, qui me semble tout aussi inépuisable. J’aurais demandé à l’auteur de gommer ces 2 pages d’intro inutile – au nom même de ce qu’on affronte, ce qui nous fait basculer dans la fiction, ou bien la fiction comme impératif, en appelle aussi à l’enquête, au document, tout aussi bien qu’entrer dans une réalité lointaine implique, au-delà de l’inventaire du savoir, à ce jeu par quoi la fiction va au-delà. Tout est affaire d’équilibre, de tension : voir, Bruno, l’imprimerie du père Séchard dans la première partie des Illusions perdues – et pas besoin de se justifier pour dire qu’on recourt à la totalité des outils, et que c’est cela qui s’appelle littérature.

Oui, il y a de la fiction dans son livre. Exemple, un moteur de recherche, Cleosophia, y joue un grand rôle. Et vous venez de le voir, si on clique sur Cleosophia on tombe sur cette page un peu étrange ou mystérieuse : Bruno Rives a toutes les capacités de l’avoir inventée, et piégé Google dans ses recensements, qui sont une des lignes de fiction du livre ! Mystère...

Mais il vous emmène aussi dans des lieux Internet bien plus rares, et, eux, vérifiables. Qui de vous est déjà allé feuilleter les manuscrits rares de la Library of Congress ? Eh bien, allez visiter l’Hypnerotomachia Poliphili, dite Songe de Polyphile, longtemps et faussement attribuée à Francesco Colonna, et d’où Rabelais est sorti tout armé.

Et, pour une bonne part des personnages du livre, on peut enquêter même dans les manuscrits de la Vaticane, Bembo par exemple, et là on ne peut quand même supposer que l’art du hacker ait permis à l’auteur une manipulation à cette échelle : mais ça y est, on est entré aux miroirs...

Alors, une fois jouées ces grosses cartes, Bruno Rives doit bien obéir à sa machine. Le roman ? Une double nappe. Deux chercheurs arpentent Paris, mais surtout Internet (non pas roman par mail, comme on en voit apparaître, mais réflexion sur l’enquête elle-même, faire dévier les moteurs de recherche, utiliser les statistiques visiteurs d’un blog appât), et soudain les visites de bibliothèques réelles (la Mazarine, Sainte-Geneviève), recoupant l’histoire de livres perdus ou détruits, est dédoublée par l’univers des bibliothèques virtuelles, vaticane, bodléienne, et tous leurs possibles. Et Rives reprend quelques bonnes vieilles techniques du roman à suspense, puisque l’enquête des deux chercheurs parisiens (la chercheuse est Italienne pour encore mieux multiplier les effets), en installant côté Aldo Manuzio une enquête similaire : la quête d’un manuscrit perdu de Pline le Jeune, le X, dont la trace comme par hasard se perd à Paris, mais qui emmènera Manuzio, par miroir inverse, jusque dans la bibliothèque réelle d’un monastère de Macédoine.

Les paramètres : et là, après tant d’années Rabelais (à ceux qui veulent aller voir de plus près la Renaissance dans ses composantes scientifiques et politiques, je signale au Québec (Classiques des sciences sociales) version électronique libre du Lucien Febvre, L’incroyance de Rabelais, chapeau à Bruno Rives.

Qu’est-ce qui se passe dans la tête, comment chemine-t-on quand on est sur le chemin d’une invention aussi radicale, mais dont la radicalité ne peut vous apparaître qu’a posteriori ?

Ainsi, la collaboration avec un orfèvre pour inventer un caractère plus précis et plus petit (mais bien plus lisible que le gothique de Gutenberg), et comprendre que l’art de la mise en page est aussi celui des marges (du blanc) et de la gestion des espaces entre les caractères ? Je rappelle que l’atelier de l’Imprimerie nationale à Ivry emploie toujours une (et une seule) fabricante de poinçons, dont la formation est estimée à 10 ans... Rives fouille par exemple sur comment l’écriture manuscrite des copiste a pu servir de modèle et à Gutenberg, et à Manuzio, découvrant l’écriture manuscrite araméenne...

Ainsi, la révolution industrielle, l’in-octavo imprimé à 1000 exemplaires, en lien avec le fait qu’on ait des idées à défendre, en temps où on brûle facilement, avec les exemplaires copiés, l’imprimeur qui les a réalisés : ça continuera après Manuzio, voir Etienne Dolet. En suivant l’exemple de la traduction de 2 mots grecs, frère et cousin, sur un mot hébreu qui ne les différenciait pas, à partir de la mention d’un frère de Jésus, et des problèmes que ça pose à l’époque à l’orthodoxie catholique, Rives pose le chamboulement industriel dans ses conséquences ou son origine de liberté intellectuelle.

Ainsi, ce bref aperçu aussi sur le peuple de copistes qu’une ville d’industrie et de commerce comme Venise fait travailler : l’imprimerie bouscule et annule un monde. Quelles conséquences ?

Ainsi, un fil de plus haute conséquence : le savoir et les livres. La nouvelle du voyage de Christophe Colomb se répand, mais il n’a emmené avec lui que « des astrologues et des fusils ». Pendant ce temps, la révolution de l’imprimerie est une révolution de savoirs : on imprime des faunes, des herbiers, des voyages. Voilà qu’on agrandit soudain le monde, et qu’on n’en rapporte pas de savoir... Fiction pour ce qui est du rapport à Colomb, mais plus du tout fiction quand (dans les deux nappes du récit, à Paris aujourd’hui et Venise en 1500), on croise les premières impressions chinoises et coréennes : Marco Polo cache bien d’autres échanges. Et si Manuzio n’avait pas inventé ses caractères mobiles (et en métal) d’après la tradition Gutenberg, mais d’après la tradition chinoise ? Et là c’est une question d’importance, sur toute la structure de notre civilisation...

Ainsi, ainsi... Il y a trop d’énigme, d’incertitude. Et en même temps tout cet enthousiasme, ces débats sur nouvelles machines, nouveaux usages. Et notre responsabilité pleine et entière, parce que transmettre est d’autant plus urgent et difficile.

Ainsi, dernier ainsi, je sais gré à Bruno Rives (mais c’était déjà aussi dans la notice brève d’Alberto !), le fait que pour Aldo Manuzio l’enseignement et l’industrie ne se séparent pas.

Voilà un homme qui fait travailler Mantegna (ah, les villes imaginaires en perspective dans les tableaux de Mantegna), voilà un homme que visite Albrecht Dürer, voilà un homme qui met au travail Erasme, et, ce moment où s’invente la société moderne avec ce que n’a pas réalisé Gutenberg, la circulation du livre, et le concept qui va avec : qu’on ne fait pas de la bonne cuisine sans bons ingrédients, et donc l’invention de la composition, n’aurait peut-être pas trouvé la radicalité de son chemin sans ce qui l’accompagne, la tâche d’enseigner et de transmettre...

Et que c’est peut-être aussi ce qui nous aide, dans les temps Internet, nos forums, nos croisements...

Le livre de Bruno Rives est une enquête ouverte : elle se prolonge via un blog consacré au livre, et le blog de Bruno sur les techniques encre électronique. Ne loupez pas le train : voilà un bouquin qui se lit comme un polar, double nappe, double polar, mais au coeur de ce qu’on a comme plus haut amour : le livre. Dans une mutation pas moins violente aujourd’hui qu’elle ne le fut pour lui donner, justement, sa forme moderne.

Là aussi, imbrication numérique ouverte (la version numérique du livre disponible chez Librii et récit pour l’imaginaire, l’aventure qui commence peut se décrypter encore mieux, et plus bellement, si on revient à ce qui l’a fait naître [2]...

[1L’éditeur, Librii propose d’ailleurs le livre papier, une version numérique complémentaire pour les acheteurs du livre papier, et surtout une édition numérique enrichie, illustrations, liens, documentation... Expérience pionnière. On peut se procurer l’ouvrage ou la version numérique directement chez Librii...

[2Pour finir, deux remarques :
- 1, Bruno, tu ne m’en voudras pas, je t’avais promis d’effacer ma version numérique de la Sony après lecture, j’en suis incapable pour l’instant (mais je veux bien te rendre mon SP papier)
- 2, évidemment, mieux vaut compter sur l’Internet pour la réception critique : peut-être quelques autres blogueurs équipés de Bookeen ou de Sony souhaiteraient disposer de cette version numérique (PDF tatoué à mon nom, SVP ! - et que je ne diffuserai pas, même à titre privé) peuvent solliciter Bruno Rives, échange compte rendu contre PDF ! - c’est encore un concept Aldo Manuzio, l’échange...
- lire aussi sur MacGeneration.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 3 août 2008
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