inventer l’écriture numérique

Pierre Ménard fait son Désordre, et réciproquement


1 _ les grandes inventions, ce n’est jamais eurêka

Il y a un an exactement, j’envoyais une lettre collective à tous les amis auteurs répertoriés sur mon carnet d’adresses mail. Idée principale : nous sommes tous dépositaires d’archives, textes d’accompagnement du travail principal, entretiens, textes parus en revue (pour lesquels, comme pour les actes de colloque des universitaires, l’auteur reste intégralement dépositaire des droits), et derrière nous, aussi, des textes devenus indisponibles ou épuisés. L’idée : une coopérative d’édition numérique, qui mettrait à disposition des lecteurs, des étudiants et enseignants, ces ressources d’appui, avec un véritable travail de correction et de préparation pour la lecture numérique.

Ce qui en a découlé : bien sûr, ils ont été nombreux à répondre présent, Olivier Rolin, Bernard Noël, Jacques Roubaud, Eric Chevillard, Régine Detambel, Claro, Michaël Glück, Dominique Dussidour Xavier Bazot et d’autres nous ont confié des textes. Mais j’avais sous-estimé le fait que, dès à présent, les deux écosystèmes du livre et du numérique sont complémentaires. Le centre de gravité de publie.net s’est très vite établi sur la création d’aujourd’hui, via des auteurs (voyez Maïsetti, Dupuy et d’autres) dont la démarche de création s’établit d’emblée dans la juxtaposition, la superposition ou l’articulation du site (ou blog) et du texte de lecture dense.

D’autre part, je m’imaginais que cette démarche serait discrète, resterait dans un petit jardin spécialisé : très vite, des webmasters amis, Fred Griot (le webmaster de parl prend une part décisive à l’aventure, maquettes, mises en ligne, orientations), Philippe De Jonckheere (les couvertures !), Sarah Cillaire (coordination du team correction !), Pierre Ménard, Olivier Guéry, Arnaud Maïsetti et d’autres ont constitué ce noyau vivant et ouvert par lequel ce mot de coopérative prenait sens. Et où nous allons plus loin, désormais, en diffusant des collections (Michel Volkovitch, François Rannou, Sébastien Rongier) assurées de leur pleine indépendance [1].

Depuis, nous n’avons pas cessé d’apprendre, depuis la mise en ligne de documents traitement de texte convertis en PDF jusqu’à ce que nous savons aujourd’hui avoir à remettre en cause en permanence, en fonction des nouveaux supports (les discussions avec Sony, l’utilisation de l’iPhone/iTouch) comme des nouveaux usages [2].

 

2 _ le cas Pierre Ménard

Pierre Ménard, j’avais un a priori défavorable à ce pseudonyme : s’implanter comme cela chez Borges [3], je trouvais ça un peu prétentieux. Seulement voilà, Philippe Diaz (ce n’est pas un secret : il signe de son nom dans la revue d’Ici là, et dispose de son propre profil Face Book) a des motifs sérieux pour son choix.

Nous le vivons tous : la notion d’écrivain est né au 17ème siècle (on se souvient du classique qu’est le livre d’Alain Viala, Naissance de l’écrivain). Dans la pratique de l’Internet, le concept même de lecture change : on écrit (pas seulement les notes dans la marge du livre, mais directement sur le support de diffusion via les commentaires, on modifie la diffusion même via insertion dans nos flux rss) à mesure qu’on lit. Et la prolifération horizontale des blogs s’accompagne d’outils de repérages, réseaux sociaux, flux et agrégateurs, qui les associe dans un visage recomposé de façon unique pour chaque lecteur : la notion d’écrivain se recompose aussi, au profit d’un auteur collectif qui vous inclut, et nous ne sommes qu’au début de cette révolution. Où le numérique revisite l’invention du livre au 16ème siècle, la pratique de l’écriture blog revisite l’invention de l’écrivain au 17ème siècle.

Et la façon dont, en quelques dizaines de mois, s’est imposé le site liminaire.fr, le visage multiforme, à la fois collectif et anonyme, de Pierre Ménard, en est une des manifestations les plus irrecevables, mais la plus symptomatique : un atelier d’écriture qui devient une anthologie des meilleures singularités de l’écriture contemporaine (marelle ZAP), une bibliothèque audio faite uniquement de la page 48 de livres choisis par qui propose ce fichier : la bibliothèque alors remise à ses usagers, et ainsi de suite. Jusqu’au positionnement même de l’écrivain : entré à la BPI comme objecteur de conscience, Philippe Diaz est aujourd’hui assistant de conservation à la médiathèque de Melun (voir sur Face Book le groupe Je suis bibliothécaire mais on dirait pas, auquel je ne saurais prétendre) : quand il publie au Quartanier, son positionnement d’écrivain n’est en rien la négation de son implication professionnelle – là aussi, les temps changent. Et le pseudonyme web devient le nom d’écrivain (voir son bloc-notes).

Logique aussi, dans ce contexte, la revue trimestrielle D’ici là dont Pierre Ménard est l’éditeur et directeur, mais que nous diffuserons via publie.net, téléchargement individuel ou consultations bibliothèques : penser d’emblée l’écriture en fonction du support graphique qui l’accueille, avec sons et vidéos associées, parce qu’il nous faut un laboratoire – n° 0 en accès libre, n°1 mis en ligne dans les jours à venir. Et, là aussi, l’idée de coopérative prend tout son sens, puisque les auteurs publie.net sont les premiers à investir l’espace neuf de la revue...

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Philippe Diaz, alias Pierre Ménard

 

3 _ la bibliothèque bousculée

Ceux qui suivent ce site le savent, et certains sont même déjà venus voir : chaque vendredi après-midi, à la bibliothèque de Bagnolet (reprise le 9 janvier, métro Galliéni, remonter de 100 mètres vers la mairie, ne pas hésiter à faire quelques photos en cours de route), nous tenons une permanence web. Ordis en accès libre, blogueurs littérature bienvenus, échanges de savoirs, bidouilles, manips. Caractéristique : viennent, librement, à leur rythme, des bibliothécaires des autres établissements du 9-3, ainsi que ceux de l’équipe de Bagnolet, attachés jalousement à la construction de leur propre site.

Vendredi dernier, le 5 décembre, arrivent Pierre Ménard et Philippe Diaz. Avec Pierre Ménard, nous parlerons des univers Netvibes, et réaliserons en direct une page 48. Mais Philippe Diaz monopolisera la séance : à Melun, quand on entre dans la médiathèque, on voit d’abord le CyberLab, et non pas les livres.

Le CyberLab, cela veut dire qu’on considère légitime, dans le lieu public voué à la lecture, qu’une personne (ils sont toute une équipe à s’y relayer) qui ne soient pas des vieux PC écran 800x600 (des iMac, en l’occurrence), ainsi que d’appareils photo-numérique, d’enregistreurs et camescope. Alors on pourra recevoir des groupes d’adolescents, des classes (pas la même chose, s’ils viennent hors collège lycée ou avec), ou tout aussi bien des groupes d’adultes. On tiendra des formations spécialisées, qui seront en même temps des parcours d’appropriation critique du web : comment chercher, comment ne pas s’inféoder à des logiciels, comment construire sa propre identité numérique etc.

Voir ainsi, production CyberLab, le site Champ-Contrechamp, ou le film avec des enfants Balsamines, ou le festival Bord de scène, ou les voilà qui investissent le site Arte radio etc... Ah bon, vous ne saviez pas tout ça ? Moi non plus, avant ce vendredi !

Mais ça devient plus compliqué quand Pierre Ménard reprend la parole, et coupe Philippe Diaz : si la médiathèque se cantonne à ce rôle d’initiation et formation, elle n’est plus dans une mission qui renvoie à la culture, et aux contenus mêmes qui nous rassemblent, et justifient l’établissement de lecture publique, mission qui ne peut être enfermée dans une notion de seul service.

Ainsi, avec complicité active de son directeur d’établissement, 1 le CyberLab se charge de la captation et de la construction web des intitiatives, lectures, expos, événements qu’accueille la médiathèque, et y associe les pratiquants (via blogs wordpress notamment), 2 le pseudonyme Pierre Ménard, plate-forme de création de Philippe Diaz, est un outil collectif ouvert sur la bibliothèque, et permet de poser la question de la création dans le lieu même qui fait de la lecture un service public, volet symétrique du mot. Voilà qui change des systèmes informatiques de bibliothèques sous contrôles et pare-feux des mairies (j’ai quelques exemples !), ou de l’injonction faite aux bibliothécaires d’une cloison étanche entre création et fonction : à Melun l’Astrolabe, on a décidé le contraire.

 

4 _ qu’est-ce que lire écran ?

De la démarche d’écriture de En avant marge, je vous laisse prendre connaissance. N° 14 de nos mises en ligne, c’est donc un des premiers textes à avoir été inséré dans publie.net : et, convergence, il revient en Une alors que le catalogue fête ses 200 ouvrages.

Lire sur l’écran, on le pratique tous, et de plus en plus. Il n’y a plus le livre d’un côté, l’info et le courrier de l’autre. Notre rapport au savoir, à la réflexion, mais aussi à l’étude, comme à l’instance extrême de mise en question du langage, là où on l’expérimente, a aussi glissé dans l’usage numérique. L’enjeu pour nous tous, on en est conscient depuis longtemps : comment insérer dans ces usages écran des fonctions de lecture dense, comment faire en sorte que la profusion forcément avec attraction consensuelle du web (mais c’est pareil dans la recomposition actuelle du paysage éditorial) permettent de guider vers le plus singulier, ce qui participera pour chacun de nous d’une nécessité, du rapport à l’imaginaire, ce que jusqu’ici on devait de façon exclusive au livre.

Ce qui est mis en cause, c’est la cloison étanche entre la navigation web d’une part, et le texte immobile de l’autre. Le concept initial de publie.net ici est malmené, et ça recoupe aussi les récentes discussions sur les liseuses, la façon dont le Sony PRS-505, l’iPhone et bientôt le Kindle, en attendant les prochaines révolutions e-ink sur support souple, se sont déjà imposés dans nos usages au quotidien (c’est la seule réponse à ces discussions qui n’en finissent pas : ceux qui ont acheté un Sony s’en servent, toute une bibliothèque en accès libre, la fabrication qu’on fait soi-même de sa bibliothèque, et ce qu’on y accumule de textes personnels). Ce qui est malmené : il ne peut y avoir d’un côté la navigation, de l’autre le texte publié. C’est cette inter-relation qui est notre nouveau territoire de création.

Nous l’explorons sur publie.net avec les Notules de Philippe Didion, les Anticipations d’Arnaud Maïsetti ou les Ceux qui de Jean-Louis Kuffer, et pour ma part avec cette suite de textes brefs avec photographies Société des amis de l’ancienne littérature, où l’objet web, association de la forme blog et de la forme éditée ne saurait plus être enclose dans la forme livre. L’oeuvre est ouverte, révisable, on peut l’augmenter : l’achat du lecteur est une sorte de contrat de confiance avec l’auteur, une licence d’accès.

De son côté, le webmaster légendaire de Désordre nous a toujours familiarisés avec ce concept : son activité ne s’est jamais restreinte à son propre site, mais a toujours dialogué avec les sites d’autres plasticiens, ou la réflexion sur l’ergonomie de sites comme remue.net (script révolutionnaire de Julien Kirch et Philippe De Jonckheere), binôme qu’on retrouve aussi derrière retors.net ou, encore la semaine dernière, nouveau site de Sébastien Rongier.

Philippe De Jonckheere s’est donc emparé du texte de Pierre Ménard, et voilà le travail :

(les 15 premières pages, et voir publie.net pour texte intégral bien sûr – plus avis aux blogueurs qui souhaiteraient en rendre compte : ne pas hésiter nous demander service de presse)

- utilisation non illustrative de l’image, mais l’image posée centralement comme indice de la tourne de page et de la circulation (là où la main tenant le livre jouait de l’épaisseur) ;
- conception active de la page où la hiérarchisation des éléments (l’enjeu, dans notre travail, c’est un fichier source structuré, susceptible d’être interprété par l’ensemble des supports, et même recomposé par eux, autre révolution en marche) ne s’indique plus spatialement, mais accepte les transparences, les superpositions, parce que notre rapport à l’écran est plus dense via ces superpositions locales que via l’éclatement spatial ;
- rapport au blanc et à la tourne (la machine par exemple indique elle-même, qu’il s’agisse d’un simple Acrobat Reader ou d’une Sony) là où on en est des pages, pas besoin d’en encombrer la surface graphique, tout dans l’écran doit être organisé pour compenser le handicap de l’interface...

Et ainsi de suite, d’ailleurs juste le plaisir d’un objet. Ajoutons d’ailleurs qu’à Philippe De Jonkheere, qui avait demandé il y a 2 mois le fichier avant de le rendre avant-hier, on ne saurait demander un deuxième, à nous les soutiers d’interpréter sa recherche dans nos gabarits et formats.

Bien sûr, Pierre Ménard reste l’auteur. Mais Pierre Ménard, qui était Philippe Diaz augmenté de la bibliothèque des livres écoutés, choisis, ressaisis comme matériau d’écriture renvoyant à la bibliothèque, s’est agrandi – le pseudo – de l’intervention du graphiste, qui n’a même pas inclus son nom dans le PDF...

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Pierre Ménard, visite à l’atelier web de la bibliothèque Bagnolet

 

5 _ publie.net, chamboulements à suivre

Une ère nouvelle donc qui s’inaugure via ces 200 titres en ligne, la tâche déjà permanente de reprendre les précédents pour des recherches neuves (Valletti, Salvaing, Darley et d’autres sur la table : à quand un portfolio de tes photos, Emmanuel ?), ce qu’on apprend sur les formats et comment s’en servir : ainsi, les lecteurs qui auront téléchargé le texte peuvent bien sûr l’avoir simplement transféré, le ou les formats qui leur conviennent, sur leur disque dur (ou les disques durs, ou leurs supports de lecture, puisque nous refusons l’idée de drm, et on s’en est expliqué par ailleurs) [4].

Mais même le mot téléchargé ne convient plus : l’accès à son compte lecteur est permanent, et les mises à jour des textes sont automatiques, on est juste prévenu par mail. Ce qui nous autorise ces oeuvres ouvertes, recomposables. Mais on trouve depuis quelques jours, sur le compte lecteur, la version beta d’une liseuse intégrée : on peut lire le texte directement à l’écran dans la meilleure ergonomie possible sur votre support, on peut annoter, retrouver trace de son parcours, ou de son activité de lecteur.

Autre élément imprévu de l’histoire publie.net : au printemps dernier, amicalement sollicité par la BPI, je crée un site miroir de publie.net, comportant l’intégralité des PDF (ce qui leur permet, du coup, d’être archivés dans le dépôt légal web de la BNF), et accès via IP fixe : en octobre, nous lançons une formule d’abonnement pour bibliothèques, et de nombreux établissements nous honorent de leur confiance, contribuant à solidifier nos moyens.

C’est qu’il y a un troisième élément imprévu, dans l’histoire de publie.net : au printemps 2008 aussi, un acteur historique de la diffusion numérique, l’éditeur américain O’Reilly, met brutalement fin à son antenne française. Et nous héritons, nous les modestes plumitifs, d’un binôme qui était le moteur d’O’Reilly France, Xavier Cazin et Julien Boulnois qui ont fondé, avec tout leur savoir, mais libérés du champ technique d’O’Reilly, l’immatériel.fr, on s’est tapé dans la main juste parce qu’on parlait le même langage, et – je crois – sans mieux savoir eux que nous où ça nous embarquait...

Ainsi, au 31 décembre 2008, j’effacerai ce site « miroir » des bibliothèques, et l’accès abonnés se fera directement via le site principal : un étudiant « logué » sur son campus, l’usager d’une bibliothèque de ville, en se connectant sur le site de la bibliothèque abonnée, aura accès direct aux fichiers (écran ou eBook), ainsi qu’à la liseuse personnalisée permettant les annotations. D’autre part, chaque fiche du site publie.net génère des métadonnées incluant code normalisé, mais aussi l’ensemble de l’éditorial. L’ensemble de nos textes pourront donc, à partir du 1er janvier, être directement catalogués par les établissements partenaires, comme par les bases de données de serveurs commerciaux, et l’accès au texte provoquera l’appel de la notice d’accompagnement, même sans passer par publie.net.

Ce dispositif révolutionnaire proposé par l’immatériel permet donc d’implémenter le catalogue sur sites de bibliothèques de villes, via leur libraire partenaire par exemple, ou directement. Mais aussi sur les bouquets de diffusion numérique avec repérage via Google Books ou les autres. Ou, à micro-échelle, sur le blog même de l’auteur, et dans ce cas la ristourne se greffe aux recettes téléchargement, d’où l’importance du contrat que nous proposons aux auteurs, et pour lequel, là non plus, il n’y avait pas de précédent exploitable. La plate-forme plus le contrat permettent aussi, soit en discussion avec l’auteur, soit en discussion avec l’éditeur papier plus l’auteur, de coordonner une édition numérique et une édition traditionnelle, puisque côté éditeurs on commence à se rendre compte qu’il s’agit de métiers séparés, et que l’accompagnement web ça ne s’improvise pas...

Je garde nos inventions annexes, et ce qui en découle : pas facile, de notre côté, de gérer le vertige – on se contente modestement d’intégrer les petits scripts. Mais heureux de saluer, via post trop long, mais ça aide à faire le point, merci, ce dialogue Pierre Ménard / Philippe De Jonckheere pour lequel je n’ai eu, ce matin, qu’à intégrer le PDF dans notre serveur ftp et les robots immatériels...

Est-ce que c’est tout cela, qu’on doit nommer écriture numérique ? Comme disait mon ami Keith Richards : – Au point où c’en est, ce fichu truc (this fucking shit, darling), c’est beaucoup plus que n’importe lequel d’entre nous...



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1ère mise en ligne et dernière modification le 14 décembre 2008
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[1Beaucoup de noms cités, vous les retrouverez ici via publie.net live, ou avec extraits son dans Désordre.

[2Pour prolonger ce billet lire intervention de fond, comme à l’habitude, de Virginie Clayssen : Pas comme la musique, et notamment ce passage de Michaël Cairn qu’elle cite :


Si je dirigeais une maison d’édition, j’embaucherais une équipe d’éditeurs et d’écrivains de 25-30 ans, je leur donnerais un budget pour acquérir du contenu et je leur demanderais de construire une nouvelle activité de publication, sans tenir compte des contraintes liées au livre imprimé, ni des modèles d’affaires habituels, sans date de publication. Leur rôle serait de créer des contenus d’une valeur suffisante pour satisfaire un marché ciblé, d’expérimenter la manière de monétiser ce contenu et d’être capable de dupliquer le modèle. Avec l’aide - mais non le contrôle - de quelques managers expérimentés tels qu’il en existe dans toute maison d’édition, l’équipe n’échouerait pas. Et, oui, je ferais cela AUJOURD’HUI.

Au vocabulaire près (marché, ciblé, manager, qu’est-ce que ras-le-bol), on s’y reconnaîtrait presque... (et nous manque le budget, on fait sans !).

[3Qui ne connaît pas la célèbre et toute 1ère fiction fantastique de Borges ? Cet auteur qui décide de réécrire le Don Quichotte en explorant toutes les possibilités de variantes, de choix de vocabulaire, de bifurcations narratives, pour sélectionner à chaque étape la plus belle ou plus efficace ou plus arbitrairement folle possible, et se retrouve après plusieurs décennies, tout au bout d’une vie, avoir réécrit au mot près le Quichotte original...

[4Et je réinsère ici, pour mémoire, digression placée en commentaire dans le billet de Virginie Clayssen cité plus haut :


du coup on en arrive à un 3ème point, qui me donne assez le vertige, mais que je vois se profiler de plus en plus :

ce que la société en général, et la circulation culturelle en particulier, rémunère, ce n’est pas “le livre” de plus en plus absorbé par sa fonction de commerce - le récit ou le roman devenant, syndrome Dan Brown, objet de loisir du même type que les livres de cuisine (j’ai rien contre)

la diffusion Net ne confère pas à l’objet qu’elle diffuse (le texte numérique) la validation symbolique du livre

par contre, elle confère une valeur symbolique, pas seulement visibilité, à ce que l’auteur et un public peuvent construire dans un instant et un lieu donné

la relation gratuité-économie, dans le cas de la littérature, c’est de plus en plus le fait que l’auteur propose non pas un texte, mais la relation de ce texte au public, lecture haute voix, performance via vidéo son, ou ce qui tourne autour, stages, conférences, expos, plus le phénomène des mico “résidences”, présence de l’auteur dans un collège, une bib, une fac etc

c’est en partie effrayant, parce que le système des droits d’auteur est de plus en plus mineur, je ne parle pas pour moi,mais pour la plupart des 7000 auteurs répertoriés à l’AGESSA (droits d’auteur constituant plus de 50% des revenus) ; et ça prend une tournure quasi exhaustive pour les 30-35 qui arrivent

et d’un autre côté ce n’est pas du tout effrayant, puisque cela renoue avec vieille tradition de la littérature, des conteurs, du théâtre, et que ça nous réapprend le texte dans d’autres usages, où le corps, mais aussi la relation au public, redeviennent le prisme central

dans ce contexte, la diffusion en partie gratuite sur le Net (sur publie.net, on a le curseur à 1/3 du texte en accès libre ?), mais surtout que l’auteur s’affirme via site Internet (voir les Maïsetti Rilos Paillard Vasset et de plus en plus d’autres) c’est le biais de sa vie matérielle d’auteur - je ne développe pas ici, mais ce modèle je le vois en croissance exponentielle, et exemples tous les jours, assez pour rester plus que ferme dans l’idée qu’on ne mettra pas de drm à nos textes

elle rejoint ce que bouscule le Net, l’événement géo-localisé devenu partageable (voir les vidéos du mini festival “Ecrivains en bord de mer”, formidables, alors que des festivals autrement plus “gros” comme Manosque ou Bron, qui ne se donnent pas cette peine, passent derrière La Baule dans la vie Internet) et on peut le vivre aussi comme une chance très neuve

ça pose des tas d’autres pbs en cascade : la régulation par l’Etat, type CNL, devient progressivement inopérante (le Net, revues en ligne en particulier, pas pris en compte, le CNL devient peu à peu une boîte à subvention pour la survie de l’existant, et ça ne prend pas le chemin de l’ouverture), mais les secteurs artistiques qui sont entièrement sous la dépendance de l’aide État, voir les théâtres nationaux, c’est pas un modèle en temps de sarkozysme

autre pb en cascade : tout ce qui concerne les sciences humaines et sociales - pour un Gunthert, une forêt de colloques mal imprimés que personne ne lira, même s’ils viennent pleurer pour qu’on mette en ligne les sommaires de leurs livres et surtout pas plus, mais eux, les enseignants-chercheurs, n’ont pas à se poser le pb de modèles de circulation matérielle comme les auteurs, du coup invisibilité de plus en plus dangereuse, régulation absente (je parle de la littérature, et c’est pas Alexandre Fabula qui me contredira)




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