je suis Grec aussi

de l’emploi du terme "les marchés"


Lire le journal quotidien (j’appelle journal cette sélection numérique qu’on recompose chaque jour, des flux volontairement inscrits ou de ceux qui nous arrivent des réseaux sociaux : mais probablement le temps personnel accordé à l’information a dû rester stable, même si je ne m’en souviens plus très bien, des journaux en papier) de l’autre côté de l’océan c’est étrange.
On bénéfice d’un écart. On voit se composer des sujets qui deviennent principaux et étouffent tout le reste, les turpitudes catholiques (traitées comme s’il s’agissait d’une sorte d’inconscient collectif et que le catéchisme non digéré ne relevait pas que la mauvaise conscience bourgeoise et de la criminalité en bande organisée) remplacées par le nuage de cendres volcaniques, et là cette expression toute faite, reçue de façon absolument non critique, répétée à en vomir comme si c’était un fait aussi indubitable que la pluie (il pleut ce matin sur Québec) et le beau temps : les marchés.

Ainsi, je n’avais jamais appris l’existence de soi-disant agences de notation soudain devenues ce Dieu le père absent pour cause de pédophilie généralisée, et les agences de notation font l’objet de gros titres dans la même syntaxe où nul ne pouvait infléchir les pets géants de cette magnifique et sauvage Islande, qui nous réjouit tant à ne pas rentrer dans les petites normes de la consommation de vacances en club avec soirées festives incluses et probablement soirée danse folklorique pour les quelques milliers de troisième âge coincés en Martinique contre leur bon vouloir (la Martinique ou Essaouira rien que consommables – ou ici Québec charters directs Cuba, Cancun ou Punta Cana vous avez le choix–, sinon pour l’industrie du loisir consommable ?).

Ce qui m’amène à la Grèce : on la traite comme ça, la Grèce, surtout d’ailleurs nos voisins allemands. Clubs de vacances avec mur autour, accès plage direct, bar avec musique de nuit parce que c’est l’idée de la fête, et randonnée 4x4 vers les monastères ou les ruines : les Grecs n’ont pas besoin de 4x4 pour s’y rendre, mais ça fait partie de l’exotisme et ça isole des autochtones.

En pensant à la Grèce, ce n’est pas d’abord à elle que je pense, mais à un lieu frontalier : en Albanie, à Butrint, cet estuaire marécageux dans la mer ionienne, et la ville où Andromaque attendait, la scène est à Buthrot, écrit Racine. Ici, les pierres ont l’âge d’Homère (ou de cette tradition si ancienne qu’on résuma du nom d’Homère lorsque de corpus oral on disposa de la technique pour la fixer par écrit – un de ces petites secousses sismiques auxquelles il est bon de revenir en temps de mutation suivante, voir Pascal Quignard, Petits traités, tome 1 en Folio), le paysage bleu est celui exactement où se repérait Pyrrhus, et le vieux théâtre aux gradins de pierre aussi atteste que ce que nous demandons aux vers de Racine, pour interroger destin et temps, ils savaient aussi le demander. À Butrint, le temps, l’espace, l’origine, sont nôtres. La Grèce m’appartient car elle m’a fait.

Le fleuve et les cols qui séparent Butrint de la Grèce on les aperçoit : on a pris le bateau à Corfou, il nous a déposé en Albanie, un bus brinquebalant sur une falaise entre route et marais vous a déposé là. Les villages sont faits comme en Grèce de ces maisons à jamais inachevées, la poussière règne, l’eau est belle. On dit que le club Méditerranée a des projets là : ça lui coûtera moins cher qu’en Crète totalement bétonnée aux pourtours, et Butrint sera une bonne attraction pour les virées collectives en 4x4 avec audio-guide. On regarde à flanc de colline ces fortifications : on se souvient de Kadaré, on entend cette austère musique de Kadaré. L’Albanie nous est définitivement étrangère, elle est cette ligne de rupture du monde méditerranéen et de ce qui vint depuis très loin dans ces vieilles terres et montagnes, l’histoire romaine est remplie de ces invasions jusque très tard. Ce sentiment de l’Europe centrale je le reconnais aussi quand je lis Andrzej Stasiuk : ce sont les livres qui nous donnent et notre espace et notre temps, qui nous constituons ce que nous sommes.
L’Albanie, comme la Turquie au ban de l’euro, sont protégées des marchés et des agences de notation. Nous irons vivre en Albanie, nous lirons Kadaré sous les maisons détruites.

Et non pas la Grèce non plus, mais la Sicile : et après tout, qu’importent la Sicile ou Corfou, ce sont des routes droites sur l’eau depuis Gênes ou Venise, on vous embarque en masse et on regarde s’éloigner les toits de Gênes ou Venise, et ce sont soudain des siècles de villes et de routes qui fondent sous le très vieux soleil. Discussion il y a quelques jours ici, ou l’une disait que venaient à manquer les déambulations dans Paris et les étages fous de Gibert (s’ils nous les ont gardés) et me voilà surpris à répondre que moi c’était Rome et Venise qui hantaient – et combien nous les aimons, cependant, les villes américaines, dans le délabrement de Buffalo ou les étagements d’histoire de Providence. En Sicile, l’histoire de chaque pierre, et pas seulement à Segeste ou Selinonte, est celle de superpositions violentes, guerres totales et ravageuses. Sommes-nous fiers que notre histoire soit ainsi de destruction, crime et ravage ? Des princes français et allemands vinrent ensuite camper sur ces ruines. Sans doute nulle part comme en Sicile l’histoire d’Europe méditerranéenne est si radicalement continue, sous ciel fixe. Et nous sommes de ce trait, imparablement – il nous a rejoints même sur les rives atlantiques, pourtant de greffe plus résistante et d’autres croyances et pratiques dont les traces aussi viennent jusqu’aux temps présents. En relisant mon Enterrement de 1991 pour prochaine mise en ligne numérique, amusement d’y trouver une page sur comment dans l’enfance on recevait les grands débordements de mer par dessus les digues (ma mère était institutrice à l’Aiguillon-sur-Mer) et on revivait soudain sur une île : le saccage de l’urbanisme à bas prix, sur côte si fragile, attendait déjà le retour de la grande mer nettoyeuse.

Il faut se réhabituer à ces vieilles forces, qui n’obéissent pas aux agences de notation. Elles sont tout auprès de nous, elles sont sous nos pieds dans un afflux direct : ce que nous a rappelé le volcan d’Islande. Ici, dans le socle glaciaire de Québec, North comme cette ville s’appelle en anglais, le temps semble plus protégé, plus fixe. On peut rouler des heures sans ville, traverser une grande ville et voilà qu’elle s’arrête d’un coup. On appartient différemment aux villes, et d’en haut de la pente au-dessus de l’immeuble, on voit ces montagnes au fond, après quoi il n’y a plus rien que le Nord. Là où cesse la ville, continue ce fleuve dont ici ils ne prononcent jamais le nom (le fleuve, l’eau, ils disent), et ce qu’on voit, ce qu’on touche avec les mains, c’est exactement ce que virent Jacques Cartier ou ceux de nos vieux pays il y a 480 ans.

La Grèce : souvenir de route en corniche, longues heures, et de ces heures d’attente à Patras, avant le bateau du soir, le fouillis qu’est le déchargement de ces ferry comme remorqués sur roulettes à la surface de l’eau. La ville vide qu’était Patras, l’encombrement des terrasses blanches, et ce que nous recevons chaque fois de la Grèce : cette simplicité d’offrande, cette appartenance au temps et au ciel, la religiosité des pierres encore chargée des sacrifices inutiles, et les vers d’Euripide – je ne veux pas que les marchés insultent Delphes.

Ici, dans l’énormité des villes, on dirait des plaques d’industrie. Ce qui fascine de Buffalo à Détroit, via Milwaukee, c’est comment ces plaques peuvent tomber entièrement en ruine sur des kilomètres, et tout ce qui touche à l’acier, à l’ancienne industrie des voitures, comparé à ce qu’on surplombe des toits de Boeing à Seattle. L’Amérique se reconstruit à côté, laisse ces corps en ruine déambuler dans les rues de Buffalo, les foyers pour vétérans de ses guerres devenus sans-abri drainent au soir dans chaque ville de si étrange foule : l’Amérique est une Grèce d’anciens mercenaires et de zones détruites, simplement le processus est encore au présent.

Nous ne sommes pas indemnes de la Grèce, parce que nous la portons. Lisez-vous des textes d’auteurs grecs contemporains ? Vous croyez qu’il n’y en a pas ?

L’Europe n’est pas divisible, parce qu’elle est nos mains, et nos pieds, et notre ciel. Ces jours-ci, plusieurs de mes étudiants de Québec et Montréal, à peine la session finie, sont partis arpenter Paris pour la première fois, et je les suis via blogs : s’ils appréhendent l’Europe pour la première fois, ils iront aussi à Amsterdam, Rome ou Berlin, Barcelone. Même l’apanage de la langue commune ne peut plus rompre l’identité Europe (avec juste spécificité québécoise : la Scandinavie comme entité soeur, séparée – quand il s’agit des pays d’au-dessus l’Allemagne on ne dit pas Europe, mais Scandinavie, et quand d’ici on va à Paris on ne dit pas en France mais en Europe).

Toute l’eau de la mer ne suffirait pas à laver une tache de sang intellectuelle, disait celui qui avait trois fois traversé l’Atlantique, Lautréamont : l’expression les marchés est une de ces taches intellectuelles, maintenant de sang. On ne nous amputera pas de la Grèce, parce que ce pays, qui s’est bâti sur les routes de mer, n’a pas accès à l’industrie et au commerce qui ne conçoivent les peuples qu’en clients. Agences de notation : commencez donc par leur rendre les trésors pillés dans la plus stricte tradition coloniale, au Louvre ou au British Museum.

C’est pareil pour la culture : la Société des gens de lettres et le Syndicat des éditeurs n’ont pas honte de s’associer avec un soi-disant Syndicat des distributeurs de loisirs culturels pour du lobbying étatique. Je refuse qu’on me confonde ou qu’on m’associe en quoi que ce soit à un Syndicat des distributeurs de loisirs culturels, mais pas de problème c’est réciproque : désormais, c’est comme pour les Grecs, à qui on a concédé – diffusion dans tous les Auchan et les Leclerc – l’élevage de la daurade tout au long de leurs criques et côtes, la littérature c’est débrouillez-vous seuls (et c’est peut-être, après tout, notre meilleure chance ?).

Sanctifiez les marchés, eux s’en moquent bien, de la culture : le monde du spectacle vivant (comme si le monde tout entier, et les fantômes debout de Buffalo et Detroit, n’étaient pas ce spectacle vivant que nous sommes) s’effraie d’un seul coup du retrait étatique. On lui serrait la ceinture depuis cinq ans, c’est exactement depuis ce temps-là qu’ils nous snobent, les auteurs, puisque c’est ce qu’ils avaient sacrifié en premier, les lectures, les expériences avec texte. De même, ils se gardaient bien, les grands de la protestation scénique, d’intervenir dans l’espace citoyen : pas trop se faire remarquer. Maintenant qu’ils sont dans le mur, ils s’aperçoivent à nouveau de notre existence (et de celle d’Internet). Les agences de notation ne donnent pas une très bonne note à la culture ni à la littérature, savez-vous. On ne leur votera même pas de budget de secours (sitôt compensés, dans les grands journaux, par combien l’argent prêté rapportera d’intérêt) – acceptez qu’on ait pitié de la Grèce, c’est une bonne affaire. Et c’est aux riches qu’on prête, les travailleurs (ce qu’il en reste) sont priés de se serrer la ceinture.

Prendre conscience que la Grèce c’est déjà nous : plus de travail dans la culture, plus de partenariats avec les facs et les lycées, l’État qui se défausse sur les structures territoriales – allez, les Régions, faites donc... Bientôt instructions européennes des agences de notation pour se débarrasser de la littérature, cause mauvaise note sur les marchés : si on ne remet pas en cause le vocabulaire même de ces gens-là, trois ans de prison pour chaque emploi du terme les marchés (puisqu’on punit dur, en France, voir Pasqua), ce n’est pas de la Grèce, de notre mémoire, de notre ciel, qu’on s’ampute : c’est tout simplement de ce qui nous rassemble, nous permet de résister.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 6 mai 2010
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