Olivier Tacheau | De l’innovation en bibliothèque

conceptions neuves de la bibliothèque avec le numérique : pourquoi le jeudi soir je m’en vais à Angers...


Vous aurez remarqué (ou pas) le petit mot-clé à en haut à droite : BU Angers.

Chemin régulièrement pris depuis 3 ans, avec 2 visages pour interlocuteurs : pas de la même génération que moi, pas dans la même vie que moi, et pourtant ça se met en route tout seul – l’appui pour publie.net a été décisif.

Découvert cette bibliothèque par des plans sur un mur, puis encore vide, juste avant l’ouverture, et, depuis quelques jeudis, par nos nocturnes : ah bon, un atelier d’écriture en bibliothèque universitaire, ouvert à la fois aux étudiants, aux enseignants, aux personnels, et la bib ouverte jusqu’à 22h30 avec ordis à volonté, en plein centre-ville, gérée par des moniteurs étudiants ?

Olivier Tacheau en est le directeur, sa présence web a des contraintes de réserve qui ne sont pas les miennes : est-ce qu’on aurait fait chemin de la même façon s’il n’était pas fils de garagiste d’un patelin de Côte d’Or comme moi d’un patelin de Vendée ? Dans l’aventure web, les souvenirs du grand-père dépiautant une boîte de vitesse sont souvent d’une grande aide.

Pour Daniel Bourrion, comment ne pas mettre en avant à nouveau figure d’auteur (son site Terres, ses textes sur publie.net) et que ce n’est pas plus dissociable que ça ne l’est pour moi, de ce qui nous incombe côté transmission ou partage, voir son site Face écran.

Et des excuses aux autres visages que je découvre à la BUA : bien conscient, comme d’ailleurs à publie.net, que rien ne se passe si ce n’est pas un travail d’équipe – ils vont m’engueuler que je parle d’eux sans vous.

Le blog d’Olivier Tacheau, Le nombril de Belle-Beille, est suffisamment repéré dans le monde des bibliothécaires professionnels, mais peut-être pas par les visiteurs de Tiers Livre. Autre trait que je partage avec Olivier, de plus en plus réticent à colloques, tables rondes, journées d’études et tout ça, trop requis par l’expérience même, le faire. Si je me permets de reprendre large extrait de cette intervention à Lyon, qu’il met en ligne aujourd’hui, c’est à cause de ces jeudis en partage, et de l’importance des questions posées. On se reportera à sa propre mise en ligne pour le diaporama, les liens externes et les parties non reprises.

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Olivier Tacheau | De l’innovation en bibliothèque


1 – Des territoires
La bibliothèque est à la fois un espace physique et désormais un “amas” de services et de contenus en ligne plus ou moins bien délimitée. Aujourd’hui les enjeux liés à tous ces territoires sont aussi fondamentaux que complexes. Principale difficulté : créer, animer et faire coexister et se répondre ces espaces physique et virtuel, sans déséquilibrer l’un pour l’autre.

Difficulté d’autant plus grande que les conceptions et les représentations mentales de ces territoires et de leur fonctions s’avèrent éloignées d’un individu à l’autre, usager ou non de la bibliothèque… et a fortiori d’un bibliothécaire à l’autre !

Pour les BU, la piste héritée (privilégiée ?) depuis une vingtaine d’années : un territoire physique plutôt morcelé en BU, BIU, BUFR, Bibliothèque d’institut, de laboratoire et de département que le décret de 1985 et la création des SCD n’a pas réellement réduit. En face de cette complexité, comme pour la conjurer, on a pensé et créé un territoire unifié et rationnel, bref idéal, où tout se rassemblerait : le portail documentaire.

Pour contre-attaquer, il me semble qu’il faut prendre cette dichotomie à contre-pied à savoir, concentrer et réduire les implantations physiques, pour en augmenter la qualité, l’attractivité et l’accessibilité, et inversement, fragmenter et disséminer l’espace virtuel de la bibliothèque pour le projeter là où se trouve l’usager. C’est ce que nous faisons modestement à la BUA.

 

2 – Des publics

Je vous épargnerai ici le couplet sur la génération Y et les statistiques habituelles sur les digital native. Juste deux éléments pour nous faire réfléchir ici : les étudiants qui entrent en 2010 à l’université sont nés en 1992. Les MCF recrutés en 2010 au terme de 8 à 10 ans d’études sont nés entre 1982 et 84.

C’est peu de dire que nos lecteurs dont les 3/4 sont nés après 1990 n’ont plus le même rapport au savoir, à la connaissance et plus largement aux supports et aux outils de communication que la plupart d’entre nous. S’ils sont pour nous des extraterrestres, nous le sommes également pour eux avec notre jargon, nos procédures compliquées, nos règlements inutiles, nos consignes absconses et nos outils désuets…

Un simple exemple, alors que nous nous obstinons à envoyer des e-mails et des news-letters à l’adresse officielle de nos étudiants, sommes-nous conscients que la majorité n’utilise plus le mail pour communiquer mais seulement la messagerie instantanée, les SMS et prioritairement leur profil perso dans Facebook ?

Pour contre-attaquer, il me semble qu’il faut restaurer (instaurer ?) un dialogue avec nos usagers, en prenant un peu de risques d’ailleurs, parler leur langue, comprendre leur fonctionnement et accepter leurs différences, sans les juger ni les contraindre dans nos propres schémas, mais en simplifiant tout en réifiant l’environnement documentaire dans leur propre horizon. Un exemple à la BUA : l’utilisation institutionnelle de Facebook.

 

3 – Des bibliothécaires

Nous voilà au cœur du sujet ! Car les bibliothécaires sont bien souvent la ressource la plus mal exploitée lorsqu’il s’agit d’innovation et de mutation en BU loin derrière les constructions, l’équipement, le matériel, les budgets, les marchés, les groupements de commande, les conventions, le grand emprunt… etc (Ex : Learning center où l’on parle de tout sauf de la dimension humaine des projets). Et pourtant, cette richesse, négligée et laissée en jachère, représente la part principale de nos moyens ( Ex : à Angers on a 1,7 M€ contre 2,3 M€ pour la masse salariale).

Alors certes, on se préoccupe des notations, de l’évaluation, des mutations, des promotions, des réductions d’ancienneté, parfois même de la formation, souvent déléguée à l’extérieur au CFCB, mais combien de collègues démotivés, mal informés, peu associés au changement (cf. les blocages récents à l’élargissement des horaires…) sans parler du poids de la hiérarchie, de la routine, de l’occupationnel jamais remis en question, des enjeux de statuts et de catégorie d’emplois… bref comment combattre et riposter sans combattants ni guerriers ?

Pour contre-attaquer, il faut libérer l’intelligence et la créativité des personnels. Les rendre sensibles à la nouveauté, les acculturer et surtout les sécuriser face au changement. Enjeu : former les agents à rester compétents en se posant toujours les bonnes questions plutôt qu’à être compétents à un moment donné avec les bonnes réponses, vite périmées. Plus d’autonomie, plus de participation et d’adhésion de tous les personnels et à tous les niveaux, c’est ce qu’on essaye de faire à la BUA au-travers de plusieurs dispositifs.

 

4 – De l’innovation

Je suis toujours frappé de cette façon particulière que nous avons d’introduire et de conduire l’innovation en bibliothèque. Comme un fait isolé et isolable en soi ! Souvent confiée à un chef de projet ou une cellule spécialisée on évite pourtant rarement certains écueils : l’isolement, par défaut d’association (l’affaire de quelques uns), l’enlisement, par excès d’association (l’affaire de tous), l’essoufflement, ou ce que l’on pourrait également appeler le découragement (quand les pionniers n’arrivent pas à passer le flambeau…) et parfois l’enterrement pur et simple.

Pour contre-attaquer, il convient de passer d’une logique de rupture à une culture du changement permanent et continu (percolation lente). Pour se faire, l’innovation doit avoir une dimension collective, interactive et plurielle bénéficiant toujours à plusieurs secteurs et/ou fonctions de la bibliothèque ainsi qu’évolutive dans le temps, tous ces éléments devant être appréhendés et projetés en amont de l’action. L’exemple du Blog de la BUA procède de cette méthodologie.

 

5 – De l’expérimentation

Deux difficultés dans les BU françaises : faire petit d’une part et faire machine arrière d’autre part. En d’autres termes : refuser tout autant la réussite modeste et progressive que l’échec grandiose et définitif. Les exemples sont légions : des portails documentaires à la gestion pathétique des thèses depuis 10 ans, en passant par les signets de la bibliothèque, le prêt entre bibliothèques, la formation méthodologique des lecteurs faite par et pour les bibliothécaires, les chartes documentaires et autres plan de développement des collections, les périodiques scientifiques toujours papier et que plus personne ne lit…

Pour contre-attaquer, il faut apprendre à avancer, reculer, échouer, recommencer, capitaliser ses expériences et partager ses erreurs comme ses réussites. Pour cela, réserver par exemple 1% par an de son budget à des actions pionnières, et capitaliser cet effort pécuniaire avec d’autres, me paraîtrait assez raisonnable.

C’est ce que nous faisons à la BUA en essayant toujours que l’expérimentation profite d’une manière ou d’une autre : à l’usager, au bibliothécaire, à la tutelle en terme d’image ou encore au milieu professionnel en général (propension à essuyer les pâtres). Et il faut reconnaître que dans bien des cas, l’expérimentation bien pensée dure et rentre très vite en production…

 

6 – De la valorisation
Là je serai expéditif et excessif. Franchement, si les bibliothécaires sont incapables de percevoir et d’appréhender la richesse de leur fonds et plus globalement la chance d’un environnement informationnel et d’un monde de plus en plus documentarisé, et donc leur position heureuse dans cette infosphère en mouvement : de médiateur, sélectionneur, développeur, éditeur et co-organisateur d’un environnement original de savoirs, à la fois local et de plus en plus global… qu’ils changent de métier ou au moins qu’ils arrêtent de se lamenter et de pleurer sur leur sort.

Force est d’admettre que la valorisation ne fait pas partie de la culture majoritaire en BU, ou alors sous des formes assez archaïques et inopérantes. J’irais même jusqu’à dire qu’on a rejeté et qu’on rejette encore la valorisation, comme une fonction secondaire, relevant plus de la lecture publique, du documentaliste voire de l’ingénierie des connaissances.

Pour contre-attaquer, il faut s’emparer de la valorisation physique et virtuelle, des contenus et des services, maîtrisés et produits par l’institution mais aussi existant à l’extérieur. Cela implique des changements de compétence et de profil, et un questionnement profond sur la valeur ajoutée du bibliothécaire.

Un exemple parmi d’autres à la BUA, la politique des fonds spécialisés, vivants et toujours en développement, avec un lien très fort avec l’édition et les Presses de l’université d’Angers qui sont aussi sous la responsabilité du directeur du SCD.

 

7 – De l’hybridation
J’aurais un point de vue un peu divergent de la doxa habituelle qui caractérise la bibliothèque hybride : d’un côté traditionnel, de l’autre virtuelle le tout évoluant vers l’idée d’un troisième lieu où tout cela se mettrait en forme et en résonance. Ce qui me gène ici, c’est le caractère endogène et bibliocentré de l’approche et finalement notre seule capacité à nous hybrider avec nous-mêmes sous des formes différentes. Et par là, pour les BU, une vraie difficulté et une crainte à modifier leur code génétique en quelque sorte en s’ouvrant à des fonctions plus sociétales : culturelles, ludiques, associatives, événementielles… pour ne pas dire parfois sociales.

Pour contre-attaquer, il nous faut trouver des alliés objectifs – peut-être eux-mêmes affaiblis comme nous ? – pour construire une nouvelle forme d’utilité, qui ne serait pas seulement documentaire, mais sans doute plus large, et donc réinventer une visibilité autour de missions ou de fonctionnalités nouvelles clairement assumées.

L’ouverture sur la ville, avec la gratuité comme point d’ancrage, sous-tend par exemple la politique culturelle de la BUA et sa position, originale et reconnue, pour ne pas dire dominante, au cœur l’université mais aussi dans la ville d’Angers avec une Galerie, la Galerie 5, consacrée à la création contemporaine et bientôt une nouvelle Galerie en centre ville dédiée à la photographie.

 

8 – De la coopération

J’hésite entre pis aller, vœu pieux, quadrature du cercle, sacerdoce et gageure pour vous parler de la coopération en BU. Sans doute autant que partout ailleurs, la coopération y est très difficile mais elle est rendue de plus en plus complexe par les nouveaux territoires fictifs ou fictionnels que sont les PRES et paradoxale, par l’autonomie des universités et les lignes de concurrence et de compétition qui en découlent.

Autre fait notoire, la coopération s’avère souvent distanciée de l’usager et rarement centrée sur lui : plan de conservation partagée, négociation des ressources électroniques, formation du personnel, simplification de la facturation du PEB, le catalogage en réseau…

Pour contre-attaquer, il faut remettre l’usager au cœur de projets de coopération moins technocratiques et dont les retombées doivent être perceptibles et utiles à l’usager.

C’est ce qui a été fait avec Ubib.fr, initié et coordonné par la BUA au sein du Réseau des universités de l’Ouest Atlantique (RUAO), projet qui a la vertu de (re)mobiliser les personnels sur le renseignement bibliographique et s’impliquer dans un service dont l’usage est immédiatement palpable et évaluable.

 

9 – De la communication

C’est le talon d’Achille des BU qui bricolent le plus souvent faute d’avoir internalisé certaines compétences nécessaires en matière d’édition, de PAO, de web design, de vidéo,… et à la fois, l’enjeu n’est pas tant de faire des plaquettes, des affiches et des guides du lecteur sur papier glacé que de considérer l’action comme une forme de communication en elle-même.

On peut se représenter et schématiser tout cela en un triangle vertueux et réflexif où savoir-faire, faire, faire-savoir se tiennent et sous-tendent nécessairement l’action-communication en bibliothèque. Et très souvent, ce qui dysfonctionne, c’est l’absence d’un voire deux éléments ou la disproportion des actions. Trop communiquer sur une action banale est aussi grave que de ne pas bien ou assez communiquer sur une action géniale.

Pour contre-attaquer, il ne faut pas avoir peur de communiquer, de nous rendre audible, visible et lisible, sans galvauder nos missions ni nos actions. Mais encore faut-il que nous agissions, ce qui est la première étape de la communication qui dit encore le mieux ce qu’est ou n’est pas (ou plus) la bibliothèque.

 

© Olivier Tacheau - La bibliothèque contre-attaque – extraits.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 7 novembre 2010
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