nocturnes de la BU Angers | 04, je suis un monstre des solitudes

en simultané de notre atelier à la BU la plus ouverte de France, écriture libre...


L’animateur présente les différents registres et nappes qui font l’immense bonheur et intérêt du Journal de Franz Kafka : les notations directement quotidiennes, observations de rue, captations de scènes, silhouettes, conversations ; les notations concernant la lecture, Dickens, Tolstoï, plus théâtre, sans oublier la première fois que Kafka va au cinéma ; les notations concernant le rapport à l’écriture : ça marche, ça ne marche pas, les travaux en cours ; enfin ces récurrences qui participent de l’intention d’écrire : écriture directement narrative, conduite d’un trait, et non reprise (ou bien, si on doit la prolonger et la reprendre, c’est dans une autre série de cahiers).

L’animateur présente les habitudes physiques nécessaires à Kafka pour écrire : la courte phase de sommeil au retour des heures de bureau, en tout début d’après-midi, et ce qui s’en induit pour le Journal, rêve, perceptions corporelles ; le temps social de la fin d’après-midi, discussions littéraires, lectures publiques ; l’attente du soir, avec les parents qui jouent aux cartes dans la cuisine, la pièce traversée par les trois soeurs puisque celle où dort Franz en est le passage obligé. Enfin, la maisonnée endormie, quitter le canapé où il se tient assis pour se rendre à sa table.

L’animateur attire l’attention des participants sur une strate particulièrement importante dans le dispositif narratif de Kafka : l’écriture ne vient pas d’une inspiration, et si l’idée d’une mécanique n’est pas suffisante, elle est nettement plus générative. Ainsi, dans les différentes récurrences à quoi en appelle Kafka pour le déclenchement d’écriture (les mythes, l’arrivée dans un village, la métaphore animale), la plus fréquente consiste à simplement prendre son contexte immédiat – une chambre, une fenêtre sur rue, une table où quelqu’un écrit. On retrouvera ce dispositif quatorze fois, vingt fois (l’animateur en donne des exemples). Insister que des textes ultra-brefs (Mon voisin de chambre), comme des formats nouvelle (La Métamorphose) ou un roman tout entier (Le Procès) peuvent découler de ce même déclencheur.

L’animateur insiste sur le fait que ce processus de continuité et de dépli est à considérer pour notre propre lecture du Journal, la sélection qu’en a effectuée Max Brod, et ce qu’on peut en mesurer si on compare à la récente transcription des cahiers dits in-octavo.

L’animateur insiste que la plus grande force du fantastique en général, et de Kafka en particulier, c’est lorsque n’est pas perceptible la description immédiate du quotidien, et la distorsion qui la produira comme fiction.

Ainsi, dans le Journal, n’est-il pas possible de séparer ces nappes narratives de textes qui sont l’écriture au plus direct de ces perceptions, seul dans la pièce vide. Mais qu’elles sont bien sûr mises en tension par leur rapport à ce que Kafka demande à la littérature.

Ainsi, ces passages liés à ses perceptions sur le canapé, une bonne dizaine d’occurrences dans le Journal, dont voici le plus emblématique :

Vers le soir, sur le canapé, dans l’obscurité de ma chambre… Si la lumière du vestibule et celle de la cuisine tombent en même temps sur la porte vitrée, une lueur verdâtre, ou plutôt, car je ne veux pas déprécier la certitude de mon impression, une lueur verte se répand presque jusqu’au bas des carreaux. Mais qu’on ferme la lumière dans le vestibule et que celle de la cuisine seule reste allumée, alors la vitre la plus proche de la cuisine devient d’un bleu foncé, passe au bleu blanchâtre, si blanchâtre que tout le dessin du verre dépoli (têtes de pavots stylisées, lierres, divers carrés et feuillages, se dissout).
Franz Kafka, Journal, traduction Marthe Robert, Grasset, 1954.

Et par exemple, à quelques semaines d’intervalle, le 13 décembre 1911 :

Je n’ai pas écrit parce que j’étais fatigué et je suis resté couché sur le canapé dans la chambre chaude, puis froide, avec des jambes malades et des rêves dégoûtants. Un chien était couché sur moi, une patte tout près de mon visage, cela m’a réveillé, mais pendant un bon moment encore j’ai eu peur d’ouvrir les yeux et de le regarder.
Franz Kafka, Journal, traduction Marthe Robert, Grasset, 1954.

Et si on saute quatre ans au hasard, le 13 mars 1915 :

Une soirée : couché sur le canapé à six heures. Dormi jusqu’à huit heures environ. Incapable de me lever, j’ai attendu une sonnerie de pendule que ma torpeur m’a empêché d’entendre. Je me suis levé à neuf heures... Le sentiment parfois d’une détresse presque déchirante et en même temps certitude de sa nécessité et de la nécessité d’un but vers lequel je fais un pas de plus chaque fois que j’attire le malheur à moi.
Franz Kafka, Journal, traduction Marthe Robert, Grasset, 1954.

Ou encore le 17 mars 1915 :

Au-dessus de moi, hier, le roulement perpétuel d’une boule par terre, comme si l’on jouait aux quilles une fin qui m’échappe, après quoi il y eut encore le piano d’en bas. Hier soir, calme relatif, j’ai travaillé avec un peu d’espoir, aujourd’hui, j’ai commencé dans la joie, puis subitement des gens se mettent à parler, à côté ou au-dessous de moi, avec des voix si fortes et si changeantes que j’ai l’impression qu’ils m’enveloppent de toute part. Je me suis un peu battu avec le bruit, puis je suis resté allongé sur le canapé, les nerfs littéralement à vif ; passé dix heures, le calme est revenu, mais je n’ai pas pu me remettre au travail.
Franz Kafka, Journal, traduction Marthe Robert, Grasset, 1954.

Proposition d’écriture : se concentrer, chacun, sur ces moments où la solitude permet un rendez-vous plus intense avec soi-même. Ce qu’on choisit de ces situations, ou comme elles ont pu se révéler à nous-mêmes. Cela peut-être au milieu d’une foule ou au travail dans un café bruyant, cela peut remonter à l’enfance ou à une maison de longtemps disparue.

Dans cet exercice, on ne demande surtout pas ce qui se passe lorsque s’inaugure ce rapport privilégié à soi-même. Ni ce qui se passe dans la tête, ni à quoi on s’occupe.

M’intéresse au contraire, dans le premier texte cité de Kafka, dont on va se servir de matrice, la désoccupation, l’immobilité, la disponibilité aux perceptions extérieures. Dans les textes de Kafka, il y a les bruits, la variation des lumières, des détails minuscules comme une fissure au plafond, ou le dessin d’un tapis, peuvent prendre une importance considérable.

Souvenir, avec une classe de 4ème à Villepinte, de celle qui entrait dans la machinerie d’ascenseur pour atteindre le toit de l’immeuble, de celui qui s’était bâti un igloo au milieu du rond-point sur la quatre-voies, de celle qui se contentait de regarder l’ampoule de sa chambre, et l’autre la venue du soir sur les pans disparaissant de l’horizon ville, ou encore celui qui pensait le front contre la vitre, dans la foule serrée du RER.

Alors on rejoint le vieux projet flaubertien : faire de l’écriture avec rien. On va tenir l’écriture d’un texte uniquement avec l’impalpable de ces sensations. L’intensité qui sera portée par le lieu, par le temps évidé, par l’attention portée aux lumières, aux sons et leurs variations, viendra de cette intensité où on est par rapport à soi-même. Mais, ce faisant, l’animateur piège littéralement les participants et vous autres, lecteurs : on aura appris comment, en situation de prose narrative, on peut glisser de la situation et des personnages à ce qui n’est surtout pas de la description, mais donne sa couleur, son chant, son étrangeté même (le Golem de Meyrink, pour rester tout près de Kafka) à une prose. Sa capacité, littéralement, de suspens.

L’animateur finira son exposé introductif par une brève allusion biographique à Samuel Beckett, et le rapport de ses propres usages à telles de ces situations narratives, le locataire de Premier amour, le dispositif du Dépeupleur, et cette phrase de Comment c’est, hallucinante et profonde :

s’ils me voient je suis un monstre des solitudes il voit l’homme pour la première fois et ne s’enfuit pas les explorateurs ramènent la peau dans leur bagage

On invite les participants, dans le temps d’écriture qui déjà a commencé, à se faire eux-mêmes ce monstre des solitudes.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 18 novembre 2010
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Messages

  • Je me souviens d’une interrogation infantile (juvénile, plutôt, le langage passant par là) sur la perception des couleurs : « Comment être sûr que ma perception du vert, par exemple, est la même que celle d’autrui ? Certes, on peut se mettre d’accord pour dire "ça, c’est vert. Tu es d’accord ?", mais perçoit-on la même expérience ? »

    La métaphysique, ne serait-ce pas un stade infantile du rapport au réel ?

    J’ai ’fini’ de lire l’ontologie de l’œuvre d’art (Pouivet, Roger. Vrin, 2010), vilaine édition du point de vue de la maquette, piètrement éditée, mais bon livre, de mon point de vue. Peut-être à lire à rebours, de la conclusion au chapitre 6, au chapitre 5, au début ?

    ISBN 978-2-7116-2274-0

  • Dedans ça bat peut-être un coeur peut-être une pompe simple mécanique qui ne serait que mécanique dedans ça bat et puis ça grince ça tord tortille ça se gargouille comme tuyauteries ça craque et même du même bruit qu’une branche qui casse mais pas vraiment pas tout à fait parfois c’est presque muet pourtant c’est là dedans ça bat palpite et bruisse et souffre oui c’est cela bruits sourds d’usure ça ne bouge pas pas du dehors dedans ça bat peut-être qu’on peut entendre ça même du dehors si quelque passe là dans la rue ou de l’autre coté du mur blanc peut-il entendre peut-il m’entendre ?

  • Écrire chaque jour, obligation, colonne vertébrale, marquer le passage du temps qui dans ma solitude s’étendrait indéfiniment. Une idée qui vient de l’ouverture sur le jour dans la cour le matin, un mot entendu ou lu, et immobile j’attend un moment qu’une phrase s’esquisse, et une autre, et si cela se dessine, retrouver l’écran, ouvrir Open Office, commencer. Les mots qui s’enchaînent, ou rien, et l’abandon. La musique qui vient de la radio. Un frisson. La chaise qui racle les carreaux quand je me lève, et plus tard le souvenir d’un texte, le dos crispé, la nostalgie d’une saveur, les pieds nus sur les carreaux, le retour inconscient vers la chaise, ma place. Tassée devant l’écran, yeux levés, l’angle du plafond et du mur, et le haut cintré des volets intérieurs, une trace de poussière, l’idée paresseuse de l’enlever. Juste de quoi baisser les yeux, regarder les lignes commencées, en ramenant le fichier au premier plan, relire, changer un mot, chercher à raccorder sur la saveur évoquée. Sauvegarder, se lever. Faire du thé ou prendre un bonbon. Laisser rouler la pensée, ou le rêve ou rien, le froid ou la lumière qui descend, l’idée d’une photo prise le matin.
    Un peu plus tard, relire ce qui était là en massant mon genou, décider de le garder. Choisir une image ponctuation. Écrire, à la suite, la lumière qui descend, le thé, l’histoire que racontait l’image. Trouver que c’est mauvais, parce que avec les jours, les lignes quotidiennes, un besoin est venu que cela ne le soit pas totalement. Avoir mal ou faim. Garder, sans se réconcilier. Revenir aux textes des autres. Aimer ou non. Trouver une idée, la laisser se développer dans le vide. Une phrase à la radio, les yeux sur la boite tibétaine où il n’y a plus de crayon et le souvenir d’une colère. Une ligne rajoutée qui contredit ou conclut. Copier/coller sur Paumée.

  • Il y a une limite invisible, une ligne verticale qui coupe les fleurs et les feuilles en deux, par leur milieu ou aux deux tiers d’un pétale. Bien en face, les lés de papier peint se touchent si parfaitement et pas d’écarts ou impossible à voir. En s’inclinant, un long trait d’ombre, sol au plafond, qu’on dirait tracé à la règle, dû au relief du raccord. Gueules de loup tailladées réparées sur le mur dans ma chambre d’enfant, parme, fuchsia, verts, grenade et tiges dans le fouillis très ordonné, et le démenti répété de la limite du papier.

  • Toutes ces fois où je n’y arrive pas. Aux prises avec le vide je suis comme paralysée. Je peux rester des heures à contempler le plafond, allongée sur mon lit. Je sais exactement le schéma que suit la fissure qui part de la fenêtre, remonte jusqu’à l’angle, court là-haut, bifurque à droite, puis à gauche, pour former une sorte de Z dont les angles seraient droits. Le pire c’est que je ne m’ennuie pas. Non. Vu du dehors bien sûr, j’ai l’air de ne rien faire, allongée là, les yeux grand ouverts, qui contemplent le plafond blanc. Parfois, un sursaut de vitalité me pousse à incliner légèrement la tête à gauche. Ainsi je peux observer à loisir le bleu du ciel, modification notable de mon activité immobile.

  • si l’on me voit je suis un monstre de quoi

    l’oreiller se tasse un peu derrière l’épaule ; par la fenêtre ciel et tilleul rencontrent leur bleu vert, un avion, proche de son arrachage du sol, gronde ses basses, tremblement au ventre
    suis au radeau avec carnet, crayon, ordinateur, téléphone, de quoi rester au travail, et penser à colette

    sur l’oreiller, petite tache rose brune, vestige d’un peu de confiture de cassis tombée de la biscotte mangée un matin, à l’unisson des mésanges noires ou bleues ou nonnettes, de l’autre côté de la vitre

    point de persienne pour s’hypnotiser dans les rais de lumière, dans leur mouvement sur le mur des bergères, toujours immobiles
    point de tambourins transformés en veilleuse par des mains tendres et paternelles

    s’il me voit je suis monstre de quoi

    le grand tableau bleu foncé et vert d’eau posé contre le mur veille à son tour, et au-dessus d’une commode entichée d’un louis à chiffres romains, un miroir
    conduisant au souvenir d’un plus grand, apposé solidaire d’une grande armoire, dans lequel, au long de nuits interminables et dans une pénombre décidée, des ombres mouvantes étouffaient leurs cris

    contre la vitre, elle posait son front, regard vague dans la mélancolie, et des passants indifférents emplissaient le temps sur le trottoir d’en face ; une fumée, cigarette de l’ennui, jusqu’au rideau orange lançait des volutes au goût presque sucré
    la marque de son front sur la vitre s’est enfuie avec elle vers une éternité

    je suis un monstre de quoi si elle me voit

    monstre d’une écriture qui minuscule des restes et du fragile vivant

    Voir en ligne : semenoir

  • à lire sur bitume/bitume texte d’un des participants à l’atelier :

    http://www.bitumebitume.net/2010/11/18112010-vue-presente.html

    et bien sûr en profiter pour explorer tout le site...

  • Je suis un montre des solitudes....

    quand je plonge dans ma solitude
    je suis assaillie par ce qui me bouleverse en ce moment
    à n’importe quel moment
    à n’importe quel endroit
    mon coeur me fait mal,
    moins mal qu’avant il faut reconnaître,
    la piscine est un lieu où j’arrive à décrocher un peu.
    quand vais-je pouvoir me plonger en moi même sans être meurtrie,
    penser à rien, profiter du silence que je crée, être bien .....