les nocturnes de la BU Angers, 8 | je n’ai jamais décrit votre visage

un point essentiel pour le rapport de la prose aux personnages, à partir d’Edmond Jabès


Il disait : « Le visage d’un enfant, n’étant pas encore sculpté par le langage, est visage hors du temps.
« Le temps du visage est le temps de ses rides. »
Il disait aussi : « Le premier visage est tendre appel aux visages qu’il préfigure ; le dernier, la somme de tous nos visages flétris. »
Edmond Jabès,
Le livre des Ressemblances, Gallimard, 1978.

 

Hier soir encore, lisant Saint-Simon :

Elle était grande, un peu haute d’épaules, de vilaines dents et un rire désagréable, avec le plus grand air, le plus noble, le plus imposant, et un visage très singulier et fort beau. Personne ne parait tant une cour et un spectacle, et elle dansait fort bien.

L’enjeu : du visage il n’y a rien à dire (un nez, deux yeux et une figure), et pourtant c’est ce qui définit tout l’être. Comment le faire exister dans la phrase sans le décrire ? L’adjectif en soi ne dit rien, c’est la torsion des phrases en aval et en amont du visage qui vont le dessiner.

Au temps de Lavater et de la phrénologie, qui émerveillant tant Hegel aussi, Balzac s’y risquait – est-ce là qu’il est le meilleur ?

Au physique, Grandet était un homme de cinq pieds, trapu, carré, ayant des mollets de douze pouces de circonférence, des rotules noueuses et de larges épaules ; son visage était rond, tanné, marqué de petite vérole ; son menton était droit, ses lèvres n’offraient aucunes sinuosités, et ses dents étaient blanches ; ses yeux avaient l’expression calme et dévoratrice que le peuple accorde au basilic ; son front, plein de rides transversales, ne manquait pas de protubérances significatives ; ses cheveux jaunâtres et grisonnants étaient blanc et or, disaient quelques jeunes gens qui ne connaissaient pas la gravité d’une plaisanterie faite sur monsieur Grandet. Son nez, gros par le bout, supportait une loupe veinée que le vulgaire disait, non sans raison, pleine de malice.

Vous ne trouverez pas l’équivalent chez Flaubert. Pour décrire Charles Bovary, on décrira sa casquette, le détournement est célèbre, et initie le détournement du nom (Charbovary) :

Ovoïde et renflée de baleines, elle commençait par trois boudins circulaires ; puis, s’alternaient, séparés par une bande rouge, des losanges de velours et de poils de lapin, venait ensuite une façon de sac qui se terminait par un polygone cartonné, couvert d’une broderie en soutache compliquée, et d’où pendait, au bout d’un long cordon trop mince, un petit croisillon de fils d’or, en manière de gland. Elle était neuve, la visière brillait.

Enjeu essentiel, pas même besoin d’aller se référer à l’importance du portrait dans l’histoire de la peinture, à l’exhibition de son propre portrait dans les processus symboliques de pouvoir (fascination pour la Portrait Gallery de Londres, quand on y entre le matin et qu’on en sort seulement au soir).
Complexité du processus physiologique : deux zones derrière l’oreille, en peu en-dessous, décisives pour l’apprentissage de la reconnaissance des visages (ou le dysfonctionnement qui y est associé, la prosopagnosie – merci je connais). Faire l’expérience d’une photographie de classe tenue à l’envers : on ne reconnaît plus personne. À l’inverse, avec cinq tranches de visages découpées en quatorze archétypes (soit quand même 289 254 654 976 possibilités, la police arrive à établir un portrait-robot...

S’interroger sur notre propre fonctionnement de lecteur : quand nous lisons un roman, comment nous fabriquons-nous les visages ? (Protégeons-nous des films qui veulent adapter la littérature, et nous privent de l’indistinction des visages.) Écrire sur le visage, ce n’est pas écrire directement un visage, c’est construire l’espace pour que l’imaginaire du lecteur se l’approprie avec ses propres visages.

Un continent impossible pour la littérature ? Oui, si l’interdit même de représentation du visage, dans la théologie juive, a contribué à rendre plus complexe ce que nous installons dans l’être et sa représentation.
Continent ouvert pour la littérature, si notamment depuis les surréalistes (projection extérieure de l’intérieur depuis Max Ernst et les autres ?), cette représentation se sépare de la notion de sujet ? – dans Michaux (qui n’a jamais peint de visages, alors qu’il a peint tant d’idéogrammes), les références au visage – multiples, récurrentes, mais il est quasi le seul – deviennent le lieu même du passage au fantastique – exemple :

Dessinez, sans intention particulière, griffonnez machinalement, il apparaît presque toujours sur le papier des visages.
Menant une excessive vie faciale, on est aussi dans une perpétuelle fièvre de visages.
Dès que je prends un crayon, un pinceau, il m’en vient sur le papier l’un après l’autre dix, quinze, vingt. Et sauvages, pour la plupart.
Est-ce moi, tous ces visages ? […] Du pinceau et tant bien que mal, en taches noires, voilà qu’ils s’écoulent : ils se libèrent.
On est surpris, les premières fois.
[…] Visages de l’enfance, des peurs de l’enfance dont on a perdu plus la trame et l’objet que le souvenir, visages qui ne croient pas que tout a été réglé par le passage à l’état adulte, qui craignent encore l’affreux retour. [ …] Hommes, regardez-vous dans le papier.
Henri Michaux, Passages, Gallimard, 1950.

Ou Michaux encore :

Je connais si peu mon visage que si l’on m’en montrait un du même genre je n’en saurais dire la différence (sauf peut-être depuis que je fais mon étude des visages).
Plus d’une fois, à un coin de rue rencontrant une glace à un magasin, qui veut vous faire cette surprise, je prends pour moi le premier venu, pourvu qu’il ait le même imperméable ou le même chapeau, je sens pourtant un certain malaise, jusqu’à ce que passant à mon tour dans le reflet de la glace, je fasse, un peu gêné, la rectification.
Mon visage est un peu plus loin reperdu. J’ai cessé depuis vingt ans de me tenir sous mes traits. Je n’habite plus ces lieux. C’est pourquoi je regarde facilement un visage comme si c’était le mien. Je l’adopte. Je m’y repose.
Henri Michaux, Passages, Gallimard, 1950.

La peinture aussi a osé toucher au visage, le fragmenter et le distordre. Peut-être d’abord Francis Bacon, lire Logique de la sensation de Deleuze : le visage a perdu sa forme en subissant les opérations de nettoyage et de brossage qui le désorganisent et font surgir à sa place une tête.
Pas tant de livres, je mentionne toujours David Le Breton, Des visages, essai d’anthropologie, où chaque chapitre est précédé d’une épigraphe prise à la littérature, comme ce fragment de Borges :

Un homme se fixe la tâche de dessiner le monde. Tout au long de l’année, il peuple l’espace d’images de provinces, de royaumes, de montagnes, de golfes, de vaisseaux, de royaumes, de montagnes, de golfes, de vaisseaux, de maisons, d’instruments, d’astres, de chevaux et de personnes. Peu avant de mourir il découvre que ce patient labyrinthe de lignes trace l’image de son visage.
Jorge-Luis Borges, L’auteur, nouvelle édition, Gallimard, 1999.

Donc non pas de consigne, mais un territoire. Et une aide, cependant.
Après les quatorze tomes de son Livre des questions (repris Gallimard/Imaginaire), Edmond Jabès proposera en trois tomes son Livre des ressemblances. Même principe que le Livre des questions, des fragments séparés, interrogeant le livre, l’écriture, les êtres, parcouru de dialogues entre d’imaginaires rabbins, venus de la plus lointaine tradition des commentaires façon Zohar.

Et si les occurrences concernant le visage sont extrêmement nombreuses, aucun point d’unification qui les rassemble. Alors on est comme dans le petit paragraphe de Saint-Simon sur la duchesse de Villeroy : une présence qui se constitue par fragments et facettes d’une écriture fractionnée qui se tient à distance, mais multiplie les pistes.

Aphorismes. Rêves. Zooms visuels. Souvenirs. Dialogues. Évocations. Le temps aussi : le même visage dans les occurrences les plus lointaines de temps (quand on rêve des morts, on les voit à quelles périodes ?) L’important, dans l’exercice qu’on commence, c’est de se forcer au discontinu. Ne jamais déborder les cinq lignes, mais multiplier les incises de cinq lignes. On peut travailler sur un seul visage, et alors même un visage banal ou anonyme (penser comme c’est important dans la littérature : quel est le visage des personnages de Kafka ?, comme dans le cinéma : M. le maudit), ou bien sur une suite de visages (le fameux dîner de têtes de Prévert).

En tout cas, on aura mis la littérature à l’épreuve de ce qui ne se décrit pas.

Et quel miroir, que chercher son propre visage (attention : ce n’est pas de son propre visage qu’on écrit) à travers tous les visages du monde – et ceux, ou celui, qui nous questionne.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 janvier 2011
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Messages

  • 00 - Préambule

    Jamais pu, jamais su, jamais osé. Je me jette à l’eau et vais tenter de faire ma galerie de têtes qui ne seront pas à claques. Pas plus de cinq lignes pour chacune d’elles. Mais essayer de tout dire, de tout revoir, de vous faire imaginer. Car tout de suite ce sont les disparus, nos chers disparus, comme il faudrait dire, qui apparaissent. Mais les décrire, en vrai, comme ils étaient, comme ils sont maintenant dans ma tête ou comme j’aimerais m’en rappeler.

    01 – le premier qui me vient à l’esprit

    Un couvre-chef quelque soit le temps, ce chapeau dont je ne me souviens pas le nom, avec un ruban noir, style gros grain posé sur une tête bien proportionnée avec des joues où je n’osais pas déposer de bisous. Un chapeau feutre, cela doit être le nom, comme celui de Prévert devant son ballon de rouge… reçu en héritage, disparu dans un déménagement, le chapeau de Grand-père Fulbert.

    02 – le voisin du premier

    Un béret, lui aussi quelque soit le temps, que nous nous amusions à cacher quand il avait été posé sur une chaise ou sur le muret quand Grand-père François soignait les poules. Certaines fois, nous nous le lancions, tel un ballon de rugby, nous jouions, nous faisions fâcher Grand-père. C’était bon. Il criait pour rire, il prenait sa grosse voix, son visage s’éclairait. Je me souviens… les larmes montent tout doucement.

    03 – Tonton

    Je n’arrive plus à voir ton visage. Pourtant combien de fois l’ai-je regardé à la dérobée ton visage, Tonton, quand tu nous racontais des histoires, quand je classais avec toi des cartes postales, surtout celles publicitaires des 24 heures du Mans (je les ai encore, je ne les ai pas perdues). Pourquoi les traits se sont-ils estompés ? Une crinière blanche, la dernière image qu’’il me reste avant le grand départ que mon don de sang n’a pu empêcher.

    04 – L’inconnu

    Une tête toute petite sur un corps trop grand… des yeux bleus couleur de la mer qui bat les rochers de l’île de Sein… des joues creuses… auriez-vous faim ? des lèvres qui ne disent mot, elles restent closes… pourtant un sourire à faire fondre la banquise… des oreilles ourlées, belles, dont je mordillerais avec plaisir le lobe… pardon je ne peux… je suis trop petite et vous si grand… et surtout je ne vous connais pas… je vous ai croisé seulement…

    05 – Toi

    Tes fossettes, ton sourire… je suis tombée amoureuse… tes yeux verts qui tournent noirs quand tu es malheureux ou mal à l’aise ou colère… je reste amoureuse… tes sourcils qui se battent pour se rejoindre au dessus de ton nez où j’aime déposer un bisou tendre tout au bout… je suis toujours amoureuse… tournez-vous mon ami, votre nuque… j’aime l’embrasser… j’allais oublier votre bouche… chut ! Ne dites rien … propriété privée !!!

    • Immobilisé
      Au dehors
      Visage-signe

      pétrification
      d’algues et de sang
      sur le mur de sable

      Disque solaire
      Sur le motif
      La mémoire
      Tourne

      La pierre
      Un rythme
      De variation

      S’irise au
      Déferlement

      Le regard fixé
      Tient la nuit
      Dans sa chute
      L’eau menaçante
      l’horizon plié
      Traverse le gisant
      Couché

      Torsade d’un battant
      Immuable

      Ouvrant sur la
      Nudité

      Une espèce d’imbrication
      D’un en-soi hors de soi

      Où la chose ne se
      Fige

      L’espace intérieur

      sous les échanges bas
      attendant la trace

      L’élan ou la
      Vapeur

      La rencontre d’une forme
      A créer autre
      Forme

      Voile du visage
      S’embrouille
      La poussière
      D’os

      T’accueille
      Nacré

      Brèche sous
      Colonnes

      Ce geste
      De descente de
      Fleuve
      La réciprocité 

      Des prolongements ou
      Dénonciations de
      Paroles

      Et rejets
      Des limites

      L’attention au visage est-ce qui
      M’engendre

      Dans l’instant même du
      Renversement

      La ferveur des
      Conjonctions

      Lame des
      Milieux.

      E.S.

    • Visage appelle caresses de la main, main sur courbes effleure tour à tour des lèvres, joues, nez, fossettes, paupières : le palpable palpé. Le toucher comme reconnaissance apprentissages, de l’autre, de soi : qui respire, qui vit ? Des battements, un rictus, une ouverture, un mécontentement, autant de lignes qui parlent en se taisant. Effleurer le visage d’un mort qu’il parlerait tout autant. Quid de tout ce tout et rien que contient telle entité. Visage sans âge, visage jamais vu, visage défiguré, fantasmé, visage connu qu’on ne reconnaitrait plus à force de plonger son regard dedans. Le palper.

      A l’écrit comme en peinture visage échappe par sa scandaleuse liberté. En photographie : il n’aura pas fallu grand nombre d’autoportraits me concernant pour constater que plus je me photographiais, plus je m’échappais.
      Qui transparaît là, le quoi, l’entour, quelle face, intérieur/extérieur, quelle partie pour quelles marges, quel moment, quelle pensée ?

  • Pas mes yeux mais ta bouche pas mes lèvres mais tes joues pas tes lèvres mais ma langue juste ça dans les mots le tableau cette esquisse - à bien y regarder on verrait bien quelques plis des cicatrices un renflement par là une fossette ici des sortes de traces des vies d’avant mais rien de plus non vraiment rien de plus comme si nous échappait la matière première.

  • Avec l’âge, tel que je m’en souviens, il n’était pas devenu d’une beauté plus évidente, solaire, que sur les photos que je possède de lui, avant-guerre, photos sur lesquelles on le découvre charmant, classiquement, un visage ovale mais à l’allongement mesuré, une bouche souriante avec retenue qui prend toute la place, qui appelle la tendresse, visage assez semblable à celui d’un acteur qui avait alors un beau succès, sans être une vedette.
    Mais il était évident. Sa peau épousait son visage avec juste ce qu’il fallait de rides pour dire la vie, et sous le crâne rond, parfait, les joues étaient pleines sans excès.
    Comme son père et ses frères, avec moins d’exagération dans son cas, il était sourcils – sourcils devenus blancs mais fournis, et un peu frisés, accrochés au bord d’arcades profondes. Et dans ces creux d’ombre les yeux étaient petits, d’un brun un peu délavé, mais on ne les aurait pas voulu plus grands, et tout autour, comme un sertissage, les petites rides mélangeaient les journées en mer, et les sourires qu’il nous donnait.
    Un nez régulier, ni trop large, ni trop long, parfaitement proportionné, un nez sans histoire, utile, et qui occupait juste la place nécessaire à l’équilibre de l’ensemble. Et dessous la grande bouche, les lèvres avares de mots, mais expressives, et un peu tordues par tous les brûle-gueules et les noble pipes de bruyère de sa vie.
    Finalement il était beau, mais on ne s’en rendait pas compte, cela n’importait pas.
    Visage souvent dans l’ombre, en retrait, et que l’on savait là, pétri de lui, de sa bonté sans faiblesse.

  • Il n’a pas de visage. Il ne parle pas. Il est simplement là et le chasser est impossible. Tu te souviens de ce rêve que je t’ai raconté, cet homme qui vivait caché dans les combles, juste au-dessus de moi, et avait sans bruit foré des trous dans tous les plafonds, pour m’espionner ? C’est lui. Il se croit chez lui dans ma tête comme dans mes rêves. Parfois je devine du coin de l’oeil une silhouette fuyante : le voilà qui rase les murs et sort de ma maison. Il est vêtu de sombre ; je ne l’aperçois que de dos. Il est pressé : peur que je l’interpelle et le force à me révéler ses traits ?

    Il arrive qu’il soit plusieurs, anonymes indifférenciés qui traversent mon appartement comme une servitude. Ils passent.
    Dans une des maisons que j’ai habité en rêve, j’avais découvert qu’il dormait dans une pièce dont j’ignorais l’existence, et allait et venait à sa guise en empruntant une porte dérobée dont je n’avais pas moi-même la clé. Jamais je ne le vis en personne cette nuit-là ; mais les traces de son occupation des lieux, le matelas posé à même le sol dans un coin de la pièce, les signes de vie ne laissaient pas de doute.

    Une fois cependant je l’ai affronté de face. Dans ce rêve-là, il était allé jusqu’à voler mon identité. Rentrant chez moi le soir, je croisai un individu dévalant l’escalier dans une attitude coupable. L’homme qui venait de passer à côté de moi, et que j’avais à peine regardé, cet homme qui s’enfuyait en réalité de mon appartement était celui-là même qui m’avait pris jusqu’à mon nom. Faisant demi-tour je parvins à le rattraper et le saisis par le bras. Il se libéra facilement mais dut bien me faire face. C’est alors que je levai les yeux et contemplai le visage qu’il m’offrait enfin à voir malgré lui — il portait un masque de canard.

  • Quand je suis née
    Quand elle est morte
    Entre les deux
    Un seul visage
    Sa beauté

    Les cheveux
    Que je n’ai pas vus blanchir
    Depuis les premiers
    Trésors qui brillent
    Tu es belle mamie

    Ce dernier plan
    Qui ne s’efface pas
    La bouche ouverte
    Mon père qui lutte
    Pour fermer la mâchoire

    Le nez de plus en plus aquilin
    Les joues qui se creusent
    Les soucis, tu les exhibes
    En écarquillant les doigts devant
    Le visage que tu prétends cacher
    Tu es belle mamie

    Une photo d’elle à mon âge
    Aujourd’hui on dirait
    Glamour les cheveux
    Aux épaules, ondulants
    Elle est heureuse

    Douce la peau
    De plus en plus douce même
    Et ton regard qui nous pénètre
    En s’enfonçant
    Ton nom de jeune fille veut dire Faucon

  • " ai traversé " -

    on sait mal d’où

    on se raccroche

    seul

    on ne sait pas

    tous les visages

    ne suffisent pas

    tu me renvoies

    tu m’injectes

    m’insémine

    je ne le dirai pas

    foutrai le camp

    si je ne remplis pas

    je ne m’abandonne pas

    regarde

    regarde !

    c’est moi

    tu peux partir

    Voir en ligne : Je me sers de votre part

    • « Je n’ai jamais décrit votre visage », c’est toujours ce que vous me dites, comme pour me martyriser. C’est devenu votre phrase favorite .
      Vous m’en voulez hein ?
      Vous m’en voulez d’avoir ce visage, je le sais.

      Des fois vous me dites cette phrase calmement, seulement des fois. Souvent c’est terrifiant comme vous me le dites. C’est même incroyable comme vous pouvez me dire ça. « Je n’ai jamais décrit votre visage ». Je vous ai enregistré l’autre jour pour être sure. J’ai réécouté. Vous me dites ça comme si mon visage en portait la faute, comme si je vous donnais ce visage-là pour vous embrouiller exprès. Vous dites que je le bouge sans cesse de manière à ce qu’il vous échappe, de partout, que jamais rien de fixe ne se fasse voir en lui, que j’y mettrais même les fards pour vous renvoyer de fausses lumières. Vous l’accusez. Depuis des années vous le rendez coupable. Vous voudriez peut être l’avoir de marbre, tourner sur lui pour ne pas en perdre un seul espace ? Mais votre main n’est jamais assez rapide, les mots toujours plus longs à écrire que la pose du visage à se faire. Je respire. C’est ça votre reproche. Je respire tant et invariablement que l’air vous empêche d’en capturer la forme. Même doucement, quand je respire, les mots ne vous viennent pas correctement. Willy, vous avez perdu depuis bien longtemps vos mots, c’est ça que vous ne supportez pas. Non, vous ne décrirez jamais mon visage.
      Photographiez-moi.

    • Ce qui la traverse, c’est le froissement de la joue sous l’intensité du regard ; je m’approche d’elle et son visage vibre d’une pulsation qu’elle ne maitrise pas, magnésium et opium apaisent la vague mais jamais ne vient ce lac sombre et limpide qu’elle aimerait montrer au monde.

      Depuis l’enfance ce tic nerveux traverse sa joue, elle m’a dit souvent « je donnerais n’importe quoi pour que cela s’arrête » mais cela ne s’arrête pas. L’émotion du désir fait trembler sa paupière et son visage dissymétrique se tord, palpite, comme prêt à se déchainer, puis s’apaise, et danse de nouveau.

      Sous cette oeil droit une faille se propage, un tremblement intérieur qui la laisse nue ; elle ne peut rien me cacher, et mon regard toujours revient se fixer la, je perds de vue ses sourires je ne vois plus ses rides fines ou son rouge a lèvres rosé. Sa joue tremble, elle me laisse approcher.