nocturnes de la BU d’Angers, 15 | nuit temps zéro

une phrase qui ne finit pas, pour récit sur temps référentiel nul : ouvrir la nuit avec Bernard-Marie Koltès


Partir de la nuit. Déplier un seul instant de nuit, et laisse venir dans la continuité d’une seule phrase la totalité de ce qui nous traverse, et c’est cela qui s’appellera fiction.

Un texte dont la contrainte, c’est que l’événement réel qui lui sert de point de départ n’a pas de durée – ça existe ? Oui. Par exemple, Bernard-Marie Koltès, La nuit juste avant les forêts.

Moi je fais mon travail : il inclut, dans les différentes questions de grammaire narrative qui sont des passages obligés, la question du temps référentiel par rapport au temps récit.

Je développerai à l’oral, ici ce n’est pas le lieu. Suffisamment d’éléments chez Genette, Rancière, et désolé – écrire ça suppose d’en passer par cette appropriation autant théorique que technique, Eric Auerbach, Leo Spitzer, Foucault et Barthes, les pistes ne sont pas uniques, on peut passer par Paul Ricoeur, mais ça revient au même : après on oublie, on travaille avec ses mains.

Temps référentiel opposé à temps du récit : on peut travailler la parfaite synchronie, comme l’Ulysse de Joyce, dont l’action c’est 24h de la vie fabuleuse de Leopold Bloom, et il faut exactement 24h pour lire le livre en accompagnant chacun de ses mouvements.

On peut amplifier : Genette avait compté qu’il fallait 165 ans à Bouvard et Pécuchet pour accomplir la totalité de ce que Flaubert leur astreint pour leur retraite.

Mais il y a la piste ouverte par Marcel Proust : chaque période narrative est une nappe, fixée par le seul instant d’un changement dans le niveau de conscience, à l’endormissement ou au réveil. En travaillant sur ce seul instant, mais dans chaque période (Combray, Balbec 1, Balbec 2, Doncières...) biographique du narrateur, on associe à cette seule transition sans aucune durée référentielle la totalité des événements déployés dans cette longue nappe.

Pour le temps du récit, presque tous nos exercices ont été des approches de comment son architecture, sa répartition interne des tensions et des énergies n’était liée qu’à ce temps induit de lecture, et non pas le réel source. On a arrêté le récit sur des photographies, des dialogues, des visages, des objets – chaque fois, c’est mesurer concrètement comment, lorsqu’un récit est traversé d’un nom renvoyant à visage, personnage, chose, le récit pouvait quitter un instant sa référence initiale, et laisser s’ouvrir l’élément nouveau, dans la même tension de lecture.

C’est ce fonctionnement que reprend Koltès dans La nuit juste avant les forêts.

Circonstances biographiques de l’écriture : j’y reviendrai oralement, la formation de Koltès, les premières années avec le théâtre à Strasbourg, les premiers voyages au Canada, en Amérique du Sud, en Afrique, et puis cette mauvaise passe déprime et drogue, les 4 mois du voyage à Moscou en deux-chevaux – et cette commande par Yves Ferry d’un texte à dire seul dans un arrière-bar, lors du festival d’Avignon.

Dans Une part de ma vie (récemment repris en poche dans collection Minuit Double), il y a une remarque étonnante (parmi mille) de Koltès, qui dit que 10 ans après, lorsqu’il a entrepris d’écrire Solitude dans les champs de coton (entièrement bâti sur un échange de regard sans durée entre deux personnages, un mobile, un fixe), c’était pour voir s’il pouvait rejoindre volontairement ce qui s’était passé involontairement pour lui dans La nuit juste avant les forêts : temps référentiel nul, dépli du récit qui devient le temps même du spectacle.

Ce qui nous fascine dans ce texte, c’est comment l’interrogation même sur le statut de l’acteur, apostrophant le présent des spectateurs, se confond avec celui du personnage qu’il incarne : si cela devenait durée, l’acteur tomberait dans la représentation convenue, ne serait plus qu’un rapporteur d’histoire. S’il se confond avec cet instant départ à durée nulle du personnage – si quelqu’un passait à cet instant dans la rue, je lèverais la main et j’appellerais, alors sa propre apostrophe au spectateur qui lui fait face part de son point d’origine.

Alors, et sans que Koltès ait jamais dit ce qui en avait été intentionnel, dans ce qui est considéré comme son premier texte de maturité, une seule phrase continue, de 21 pages dactylographiées serré (j’en ai un carbone, offert par Serge Valletti, relique vénérée). Dans l’édition Minuit (qui est la troisième édition imprimée du texte, après première version dans collection Tapuscrits de Théâtre Ouvert, puis deuxième version dans éditons du théâtre Nanterre-Amandiers, enfin Minuit en 1998, après le grand Solitude, un an avant la mort de Bernard... – qui n’a pas changé une virgule au texte dans ces 3 éditions, 77, 82, 88...) un texte d’un seul bloc de 61 pages.

Au point même, ayant connu Jérôme Lindon, que je n’imagine pas qu’il n’ait pas tenté auprès de Bernard, respectueusement, timidement, quelque chose comme : « Mais à la fin, avant de fermer les guillemets, ne pourrait-on pas glisser trois points... » Non, le texte utilise tout l’arsenal de la continuité, tirets, parenthèses, deux points, emboîtements, juxtapositions, mais la phrase n’arrête pas. C’est cette continuité qui est la première haute leçon du souffle de ce texte, quand on l’écoute dit par Danierl Martin ou Denis Lavant.

Donc, un monologue. Et un monologue, c’est une loi propre. Ce à quoi le mental fait référence, on le sait évidemment – mais comment l’insérer dans le texte ? Le monologue emmène avec lui son non-dit, travaille par élision. C’est Virginia Woolf à qui on doit cette mécanique-là. C’est un point essentiel aussi de la narration théâtrale de Koltès : les tirades de Racine peuvent se permettre de résumer la situation, raconte-t-il dans Une part de ma vie, au théâtre aujourd’hui on ne peut pas.

Alors c’est un emboîtement fou. Cet instant de départ, on le recroise sans cesse, il est marqué par la nuit et la pluie, et on finira par la nuit et la pluie. Il est question de cigarettes, de chambres d’hôtel, de types qui vous ont piqué votre portefeuille dans le métro et auxquels vous n’avez pas répliqué, d’une fille croisée sur un pont – on a tous une énorme réserve de ces choses de tous les jours, que la convocation narrative vient brûler au même point de fusion.

Alors consigne : la phrase ne finit pas. Elle utilise tout ce qu’elle a dans sa boîte à outils, sauf le point, pour n’avoir jamais le droit de finir. Au début, des guillemets qu’on ouvre, à la fin un blanc suivi de guillemets qu’on ferme. Le texte : on a défini ce point zéro, ce temps référentiel nul, un instant. Autour de cet instant viennent converger tous les temps, la grande nappe des événements, lieux, visages, liés à ce temps zéro, qu’on pourra toujours retraverser pour que le texte rebondisse, que la phrase reprenne.

Cela peut suffire au monologue. Je l’ai pratiqué souvent. Mais si on rajoutait la nuit ? Si, ce soir, le thème c’était : la nuit. Parce que la nuit on peut l’ouvrir. Parce qu’elle reste la nuit même si on l’a ouverte. Parce que dans l’obscurité ouverte de la nuit et du monde, qu’on marche dans la ville, qu’on soit seul au bout de sa jetée comme Beckett en 1941, tous les fantômes peuvent venir converger.

Le matériau : c’est au fond de nous-même qu’on va le prendre. Mais dans ce point de fusion où on le brûle, sans jamais de durée possible aux événements convoqués, le personnage qui est pris, là, au monologue, c’est le personnage, c’est l’acteur, en tout cas un autre que soi-même. On invente la fiction par ce décalage même, la grille de surgissement brûlant dans leur profération même l’ensemble des scènes, lieux, paroles, pensées, images.

Alors oui, penser d’abord : nuit. Souvenir précis d’instants liés pour nous à la nuit. Et en prendre un, un seul. Dans le monologue qu’on applique à cet instant-là, on laisse tout venir. Après, la phrase s’en saisit dans sa continuité, les prend et les abandonne. La fiction naît de l’abandon même, mais c’est la nuit qui le permet. Ce soir, ouvrons la nuit.

Pour prolongements Koltès, je recommande évidemment le travail en cours (mais depuis longtemps amorcé) d’Arnaud Maïsetti, sa réflexion sur le lyrisme y est centrale, en particulier dans Seul, comme on ne peut pas le dire. Dans une option radicalement différente, depuis quelques semaines on suit la nouvelle écriture au jour le jour de Christine Jeanney, Journal du rat, dont le principe est l’opposition d’un paragraphe jour et d’un paragraphe nuit... Et constat que ça ne s’écrit pas du tout pareil, rythme, mots, syntaxes.

Avant de démarrer l’écriture, prendre dix minutes pour se concentrer sur cette notion de nocturne, ce que cela vous évoque, quels livres (ah bien sûr, l’entrée de Sancho dans le village de Dulcinée du Toboso, premier nocturne en prose...), quels fragments de récits... Où est la lumière de Beckett, dans quel jour ? C’est cela aussi qu’on va ouvrir, en ouvrant le temps.

Extrait : voici Daniel Martin, mis en scène par Michel Didym, 1993, sur le début du texte – ce sont deux amis, manière de les saluer. Lire Combat avec la scène, éditions du CNDP, Théâtre aujourd’hui, 1996. Vous pouvez même leur emprunter le rythme, l’essoufflement. Mais pensez qu’on écrit pour un texte long...

- A l’écoute : Daniel Martin, La nuit juste avant les forêts, début du texte, extrait, 3’14.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 24 mars 2011
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Messages

  • « claque la porte, je ne sais pas si je pourrai ressortir de ce dehors en cercle, cette terrasse au bout du monde, mais c’est quoi le bout du monde, certainement pas sa fin ou son début ou quoi que ce soit qui ressemble à ici, à ce gouffre de plénitude où tu ne cesses de tournoyer avec tes rugissements de plaisir, tes soulèvements de vertige, j’en reçois des claques sur la gueule qui me réveillent au bout de mes fatigues, mes colères, de ton sel j’apprends toujours à faire place nette et les touristes sont partis dans les sentiers avant la nuit, m’ont laissée seule encore avec toi, qu’on parle, il faut qu’on parle, ça fait longtemps qu’on ne s’était pas ; ils ont photographié le soleil, toujours la même photo du dernier roc, à bout portant, le soleil dans l’objectif, toujours la même carte postale, le même poster, le même souvenir, d’en haut souvent, je confonds les têtes des gens avec celles des oiseaux, des craves, les amoureux dans les rochers qui regardent le soleil tomber dans le vide derrière toi, cinglés d’assister à la chute de leur désir dans la nuit qui boit tout, même les faisceaux du phare le plus puissant sont engloutis dans tes beaux yeux noirs, grands vides qui roulent dans le cosmos tu sais, j’ai peur, même si j’ai des antennes radar de sémaphore sur la tête et le plus puissant des gardiens des bouts du monde de la planète, qui ne peut pas avoir de bout, dans le dos, j’ai froid, le foulard jaune — si je te dis qu’il est jaune, orange même — sur les épaules, j’ai peur de disparaître à l’intérieur de ces trous noirs qui me happent, parfois aussi la Jument, son œil rouge qui tourne autour de sa tête me fait froid et les étoiles tournent dans mes yeux, je ne suis pas insubmersible, la nuit j’ai peur de disparaître sans savoir où l’on va, les vagues, elles, elles s’en foutent, elles se fracassent et se diluent, je ne sais pas pourquoi on les distingue de ta masse et de la lune, mais franchement peu m’importe de disparaître une heure ou un siècle à l’intérieur de tes trous noirs qui me happent parmi les perséides, on n’a pas toutes les nuits la chance de faire dix vœux à la minute, mon foulard jaune aspiré avec la poussière d’ailleurs sous ta porte qui claque et claque, sur la terrasse me laisse, prisonnière de ta rondeur »

  • .. je suis certaine que c’est comme ça, je n’étais pas là je t’assure, je ne guettais pas, pas comme les autres, parce que tu es sûr qu’ils ont vu et qu’il l’on entendu quand elle a ri, quand elle est sortie de sous l’arbre, elle s’est retournée un peu pour t’attendre, et puis elle est montée vers la lumière de la terrasse, parce que toi, dans ce sacré bosquet, plus noir que la nuit, tu es immobile, tu ne respires pas, tu ne veux pas être là, que l’on sache que tu es là, tu avais pensé que c’était l’endroit pour lui parler, comme ça sans se voir, libérés, et oser, pas grand chose, qu’est ce que tu as dit, rien, ou presque, et bredouillé certainement, et il n’était pas temps encore des gestes, de te forcer à des gestes, comme ils t’en avaient mis au défit, tu t’en souviens – cette odeur, pourtant, ça sent bon cet arbre, qu’est ce que c’est, pourquoi elle n’a pas senti, elle aurait dû, un peu troublée, même elle si intouchable, si « adulte », ça y est tu l’as dit, tu ne voulais pas, mais c’est ça, peut-être, surement, qui les excitait et qui t’as plu – mais tu ne pensais pas aux autres qui attendaient à ce moment là, quand tu parlais, vite, parce que tu avais peur, et parce que tu voulais qu’elle sache, qu’elle te voit – tu ricanes un peu, te voir, dans cette nuit, mais tu sais bien que justement tu y comptais sur cette nuit pour qu’elle te voit – et tu te demandes s’ils t’attendent, et ce qu’elle a dit... tu espères que rien, qu’elle est rentrée comme ça, comme si elle venait de nulle part, ou que ça ne comptait pas, ou qu’elle ne tenait pas à en parler, et elle a souri à cet homme, et dit quelque chose, comme une phrase raccrochée à une conversation qu’ils auraient pu avoir, et s’il a posé une question tout de même, elle a répondu « rien, une sottise... » en souriant, et « j’ai soif, vous voulez bien ? » - et toi, devant le bosquet, parce que tu es sorti, et tu regardes la terrasse, la véranda, les lumières – et il y a une fille assise sur la margelle de pierre, une qui s’ennuie sans doute, qu’on n’invite pas – toi c’est comme si tu l’avais entendue, et tu sens que tu trembles, un peu, de rage ou de honte, tu ne sais pas, et tu voudrais être à côté d’elle et dire quelque chose de drôle, et qu’elle aime ça, et que ses yeux brillent, mais bien sûr là ce n’est pas le moment, ce ne sera d’ailleurs jamais le moment, et puis tu n’es pas drôle, enfin pas comme il faudrait avec elle.... tu dessines dans la terre avec ton pied des signes que tu ne vois pas, et la musique n’est que coups de basse, et comme tu ne le supportes plus, tu tournes le dos à la maison, à cette bande de... tu n’es pas content d’avoir pensé cette bande de, c’est sot, c’est d’un gamin vexé, tu n’es pas un gamin vexé... alors tu descends lentement entre les buissons devinés, parce que maintenant tu vois les différences de noirs, et le chemin en pente très douce, et au bout il y a la plage, et la mer, et tu commences à l’entendre, ou tu le crois, mais en fait c’est encore un peu de leur musique et puis les branches, tu continues à avancer, la lune est sortie de derrière ce qui te la masquait, et la terre est un peu argentée – tu te calmes, tu l’entends maintenant la mer – tu dévales le petit talus, tu fais rouler des pierres, tu souris, tu t’assieds sur le sable, un peu avant l’humide, tu tiens tes jambes contre toi, tu te demandes comment retrouver les autres demain, et puis cela t’ennuie, tu regardes la mer, très noire et frémissante, les rochers de chaque côté qui la ferment comme une coquille ouverte sur le large, la raie frissonnante que dessines la lune, tu es triste, et calme, ça sens le bois pourri, tu es merveilleusement triste, tu t’allonges, tu t’endors en pensant que tu diras que tu avais trop bu - j’étais dans un état, je ne sais plus - même si ce n’est pas vrai, puisque..

  • Avant de me lancer, et de prendre au mot la proposition (oui, comment ne pas se sentir dévisagé par ce texte, et l’approche que tu en proposes…) - juste petite note de bas de page, ou en marge. À propos de ce que tu notes, justement :

    Alors, et sans que Koltès ait jamais dit ce qui en avait été intentionnel,

    Oui, il n’a jamais dit d’où cela lui était venu, cette Nuit. (Sauf qu’il a souvent redit que c’était un texte pour Ferry, un cadeau d’amitié, qui répondait à une ancienne promesse, du temps de Strasbourg, et quel cadeau) - mais dans les Lettres, on trouve quelque chose qui fait étrangement écho.

    Je ne sais pas s’il y a vraiment une origine à la Nuit, si on est autorisé à lui en chercher une ; oui, le texte excède évidemment tout ce qui pourrait la rabattre à l’expérience. Mais aucun texte chez Koltès qui ne soit pas né de la vie, qui n’était exigé par la vie, une rencontre, de la lumière et des bruits. (et puis, comme l’écrit Bataille : « Comment nous attarder à des livres auxquels, sensiblement, l’auteur n’a pas été contraint ? »)

    Cette lettre, la voilà (un extrait). Elle date du 26 avril 76, un an tout juste avant l’écriture de "La Nuit juste avant les forêts" — écrite à sa mère, évidemment : manière de s’écrire — de dire aussi la fraternité blessée de l’adresse, de toute adresse ?

    À part cela, mes trois jours à Paris ont été très tumultueux ; j’ai bien besoin de ces trois semaines de solitude pour mettre mes idées au clair ; j’espère que personne ne viendra, je le recevrai très mal. Ce serait long, compliqué de t’expliquer, surtout je ne sais par où commencer, surtout enfin je n’ai pas encore bien clarifié les choses.

    En bref : Je me suis trouvé en contact, - pour la première fois peut-être, en tous les cas d’une manière aussi violente - avec ce qui doit constituer le plus bas niveau de la classe exploitée, ou du moins celui qui m’a le plus bouleversé, sans doute parce qu’ils avaient moins de vingt ans, qu’ils me ressemblaient sur le plan des aspirations, et qu’enfin ils portaient la marque horrible d’une vie détruite déjà, sur leurs visages.

    Te donner les détails serait trop long, inutile peut-être ; mais disons qu’il s’en est suivi une conversation de toute une nuit, jusqu’à dix heures le matin, qui m’a fait un choc tel que je n’arrive pas encore à calmer mon esprit. Je n’ai pas pu ouvrir la bouche ; pour la première fois depuis que je suis parti, je me suis senti « du mauvais côté », et, enfin, j’ai fui comme un voleur, avec une honte dont je n’arrive pas encore bien à voir quelles en sont les causes.

    Tout cela ne t’intéresse peut-être pas outre mesure, mais comment pourrais-je ne rien t’en dire, alors que cela est, pour moi, essentiel ?

    Tout, pour moi, s’était mystérieusement clarifié, sur tous les plans : il n’y a pas d’issue possible hors d’une adhésion complète à la cause et au mouvement de la classe ouvrière, de tous les exploités en général - les raisons, je t’en ai donné quelques unes déjà, mais elles sont plus nombreuses encore, toutes décisives ; cette conviction-là, je l’avais, je l’ai encore plus que jamais ; cela seul peut donner un sens à mon travail, travail qui est l’unique raison de vivre.

    Mais il y a que, ce soir-là, je me suis senti de l’autre côté - la sensation la plus angoissante que j’ai jamais ressentie.

    Pourquoi ? Me suis-je demandé. Pourquoi maintenant, alors qu’ouvertement je veux me mettre de leur côté, alors que, sincèrement, je veux me mettre à leur service ?

    J’ai alors senti le poids énorme de mon individualité : non, je ne serai jamais comparable à ces exploités-là, jamais ma situation aura de mesure commune avec ceux dont la vie est détruite avant vingt ans par le travail, et qui n’ont pas, faute du luxe de la culture, tous ces refuges dans l’esthétisme, dans l’art, dans toutes ces nourritures pour ceux qui ont le temps.

    Dans cette vision manichéiste du monde que j’ai de plus en plus, que tous les événements confirment, - pour parler en termes de métaphysique, qui te sont plus proches que le langage marxiste ! : la part du bien est claire, sûre, bien délimitée, mais celle du Mal est imprécise, elle se déplace à tout instant, elle vous englobe sans qu’on s’en rende compte. Ainsi, ces exploités de vingt ans, c’est la part malheureuse, c’est - toujours métaphysique ! - la part de Dieu, sans conteste possible. Mais si, de l’autre côté, Rotschild, de Wendel, l’argent, et tous ses profiteurs, sont le mal incontestable, nous, où sommes-nous ? Je me dis : je suis au parti communiste, j’ai choisi mon camp ; mais quand la situation me catapulte à la figure les vrais exploités, je vois l’énormité du luxe de mon existence. J’ai choisi mon camp, me dis-je ? Mais en cas de catastrophe, sur quelle solidarité compterais-je, sinon sur celle de l’argent, et pourquoi pourrais-je y compter, sinon à cause de mes origines ?

    Sur quelle solidarité, eux, peuvent-ils compter ?

    J’ai eu le sentiment, enfin, que dans la lutte des classes, le combat ne se fera pas que entre nous contre les grosses puissances d’argent mais aussi entre les vrais exploités et la frange intermédiaire dont je suis.

    Je fais là, à l’intérieur d’un cadre « politique », exactement un trajet qui ressemble, chapitre après chapitre, à « la nuit obscure » de Jean de la Croix, avec la monstruosité du mal qui augmente sans limite au fur et à mesure où l’on veut s’engager dans le sens inverse.

    Je ne sais pas quelle nouvelle décision sortira de cette expérience. Je prends mon temps pour ne pas faire de connerie, mais il en sortira une, cela est sûr.

    Une première chose est sûre : je ne peux plus continuer à vivre comme cela, de la « solidarité de la classe » que par ailleurs je combats. La première chose que j’en retire, pour à la fin de mon scénario : si je parviens à vivre immédiatement avec ce que j’écris, O.K ; si j’obtiens le travail au cinéma à Pralognan, OK ; dans ces deux cas, je ne dis pas que le problème sera réglé, mais du moins me sentirai-je plus justifié vis-à-vis des travailleurs. Si aucune des deux solutions ne se réalise, à la rentrée, août ou septembre, je vais travailler, et en usine ; mon absence de qualification me mettra du moins au plus bas de l’échelle, et là, je verrai au moins plus clair. En attendant la fin de mon scénario - comment faire autrement ? - je continuerai honteusement à exploiter ma situation de bourgeois ! Du moins, je réduis strictement et formellement mes ressources à toi. J’ai écrit à Alain, Nicole, le lendemain même, que je n’accepterai plus un sou d’eux ; cela me semble une évidence telle que j’ai vraiment un sentiment de culpabilité de ne pas l’avoir fait avant ; mais mieux vaut tard que jamais ! Quant à toi... tu es mon seul recours dans ce désarroi, je ne parviens pas à me décider à abandonner mon scénario pour travailler tout de suite, donc je te garde comme appui... Pralognan en particulier ; pour l’argent, continue au rythme que tu avais auparavant ; c’est à dire rien pour le moment, et je t’en demanderai lors de mon prochain voyage pour prendre le train. Si je vois que mon scénario a des chances de marcher, et que le travail à Pralognan marche, je ferai un emprunt pour me mettre sur pieds, prendre intégralement le chalet à ma charge tant que j’y suis, et peut-être me sentirai-je mieux. Cet été de toute façon, je prendrai les décisions adéquates.

    Voir en ligne : carnets

  • C’est parce que j’habite en face que j’y passe l’œil, y’a ma fenêtre qui est juste devant alors forcément faut que j’y passe ; j’y passe souvent mais parce que ma chambre, et puis la cuisine aussi, en plus les livres, ceux de l’autre ( moi je les lis pas tout ces machins, j’aime pas trop ça, ou c’est plutôt que je sais pas trop bien comment qu’on lit bien comme il faut) ; là j’y passais depuis une heure devant ma fenêtre, je regardais parce que d’un coté j’aime ça, c’est plutôt que j’aime pas faire le reste alors je fais ça : je regarde un peu, des fois une heure, des fois deux ou trois et puis la nuit aussi des fois...ça fait des plombes qu’il fait nuit noire halogène, parce qu’il peut pas faire nuit ici, t’aura toujours le lampadaire pour te rappeler je sais pas trop quoi mais on sait bien que c’est la nuit, moi je le sent bien , évidemment c’est pas le même poids qu’on a sur le bout de la langue quand il fait nuit, y’a le trou de la langue qui s’épaissit, on peut mieux se parler, en dedans je veux dire ; parce que moi je parle pas, d’un coté j’aime ça c’est parce qu’on n’emmerde pas mais c’est plutôt que j’ai pas trop de monde à qui parler, sauf à l’autre mais c’est pas pareil, parler sur des rails c’est pas parler ( elle y pige rien que je lui parle plus depuis dix ans mais c’est comme ça, c’est comme ma mère, et puis mon père aussi ) des plombes que je mate le seul endroit où passe des gens, ouais un vieux rade un peu chicos , je sais pas j’y suis jamais rentré parce que les gens qui rentrent dedans c’est pas les mêmes, moi je peux pas ; ça fait quatre ans que j’habite là, à ma fenêtre j’en ai vu des gros bourgeois venir s’encanailler sous mon monocle, j’ai des photos dans mon crane ; "à l’autre rive" que ça s’appelle, j’dis que ça s’appelle mais on bouffe plus la lumière rouge que ça distille qu’on ne lit les mots ( moi je sais pas trop bien lire alors je préfère bouffer les couleurs, moi je dis que ça se vaut bien ) nous autres , les gars de la 9ème on appelle ça "chez Ophelia", tout le monde sait bien que c’est la vieille Ophelia qui tient ce bordel, moi je sais pas j’y suis jamais allé mais je l’ai déjà vu, c’est pas le truc, moi je m’en fou de la vieille, c’est un gars de la cinquième qui me disait l’autre matin qui faut lui dire "Madame" en pliant le genou, moi mon genou je le plie devant personne, même pas pour cueillir une fleur comme dit l’autre gars qui passe des fois à la radio, un peu tout le temps, ouais je l’aime bien ce type là mais la vieille Ophélia moi je la regarde même pas, j’suis pas de ceux là, ni des autres d’ailleurs, moi j’suis de ma fenêtre comme elle dit l’autre ( c’est la dernière fois que je l’ai entendu parler qu’elle m’a dit ça ) mais ouais de ma fenêtre je les vois rentrer chez l’Ophélia, des gars bizarre s’en est blindé : des zonards qu’on réussit à tirer un peu de pognon, des ptits caïds et puis des gros aussi : "Louis la passoire" moi je l’ai déjà vu y entrer chez l’Ophélia avec deux nanas gaulés comme les pin-up que les gars de la 9ème vont voir sur grand écran pas loin d’ici, chez le vieux Joseph, un bon taré celui là ; et puis les mariniers y viennent souvent aussi, faire murir leur tronche sous les néons rouges de chez la vieille, les éclusiers c’est pas le même genre de types, c’est bizarre pourtant mais c’est pas les mêmes, ceux là y’a de la poésie sous leurs paluches ; je sais pas, c’est pas pareil quoi... mais celui là je sais pas d’où il est sortit, je l’avais jamais vu avant que maintenant...nan je sais pas un truc bizarre qui vient de me passer dans toute l’échine c’est que j’ai vu ces yeux à lui, il s’est tourné, y’avait une fille sous sa main gauche et sa main droite dans son veston, à l’intérieur et lui il m’a regardé de tout en bas et il m’a vu en haut sur ma fenêtre, j’ai voulu me rallumer une clope, comme ça, mine de rien mais il me regardait toujours et la souris qui lui tenait le bras elle comprenait pas bien mais lui il continué à me regarder ; je sais pas ça a duré plusieurs secondes peut être mais on m’avait jamais regardé avant et moi j’ai jamais trop regardé en fait, chez l’Ophélia, c’est en face de ma fenêtre mais y’aurait un champ de colza je l’aurais regardé pareil, enfin non je pense pas mais ce regard là... et puis dans son veston je sais pas trop ce qu’il y tenait mais je crois que c’était pour moi, c’est que je me souviens plus trop si il l’avait déjà la main dans son veston ( l’autre jour y’a un gars de la première qu’on a couché dans le sapin : une balle entre les deux yeux ) moi je sais pas c’était ptet pour la fille mais il m’a regardé et puis moi je l’ai vu ou c’est ptet l’inverse mais ça fait quand même six ans que j’habite là, ou bien quatre ans je sais plus trop et j’avais même plus de clope et puis y’a l’autre qu’est pas rentré et pourtant je lui aurais bien parlé à l’autre parce que ça fait longtemps que je lui ai plus parlé et que, finalement, j’aurais bien voulu qu’elle m’apprenne à lire ou je sais pas qu’on aille voir un film avec Mac Queen chez le vieux Joseph ou bien une gaufre mais j’ai plus de clope et l’autre gars là, il est rentré tout de suite après, après avoir dit un truc mais là j’ai pas pu voir mais la souris elle s’est marré et moi ça me fait gerber les lampadaires et les néons rouges et ma fenêtre... je lui aurais bien parlé, là maintenant ; et la fenêtre je l’ai fermé et puis les livres

  • « À se serrer sous les draps comme tu peux pas imaginer, sous les draps, les yeux comme des soucoupes, c’était terrible ces histoires là, terrible ; et dans le noir total, les yeux ouverts sur rien, enfin, sur le noir bizarre, celui de la nuit dans la chambre, dans la chambre c’est piqueté de minuscules petites choses blanches, pas beaucoup, et quand tu les fixes elles s’échappent, blanches ou grises, et on ne sait pas si c’est de la poussière de noir ou quelque chose qui serait collé à la rétine, qu’on ne pourrait pas fixer du coup, parce qu’on ne peut pas voir dedans notre œil bien sûr, mais est-ce qu’on sait si on ne trimbale pas des saletés microscopiques collées, qui nous suivraient et on ne saurait pas que c’est dans notre œil, pas la peine de chercher dehors, enfin, c’est pour te dire, ces nuits-là, serrée sous les draps, rigide, yeux grands ouverts ; à la même heure, une fois par semaine, je crois, le dimanche, et ça durait une heure ces histoires, une heure entière et je m’endormais comme une souche après ça ; « Elle est là ! Je l’ai vue ! » ça criait ; des histoires de fantômes dans un château, la dame blanche, « Comme elle est belle ! », on entendait une voix, je te jure, une voix jeune, une voix de femme ; une voix de jeune fille, qui avait vu et qui voyait, l’enregistrement sans trucage au moment où elle voyait, où elle avait vu, le sifflement quand un micro avait cédé sous la chaleur, des milliers de degrés lancés, ils l’avaient dit, comme un jet de cocotte minute qu’une forme gazeuse avait craché, une forme, un brouillard gris, une forme belle, des histoires à dormir debout, tu sais (cette expression idiote, dormir debout c’est quand on s’ennuie à mourir, et pas là ) et le silence dans la radio, seulement des souffles, des bruits de salive légers, mes yeux grands et moi écarquillée à m’agripper au prochain bruit, au prochain grésillement, tu vois, la suite qui arriverait, la fin, le générique, une chanson de Sylvie Vartan, n’importe quoi pour que le réel se taise, que l’irréel se taise et que la forme reste sage, confinée et muette au plafond de ma chambre, que la forme me fuit ou reste collée à ma rétine mais qu’elle se taise et qu’elle soit sage, même déployée sur le moucheté de la nuit, tu comprends »

  • "Elle a ouvert les volets et là elle m’a vu, derrière la clôture du champ, en flagrant délit de tentative de retour d’une longue et bien pénible fugue, qui fut en même temps un souvenir mémorable et dont la noirceur et les péripéties m’auront marquées parce que pendant cette nuit j’ai fais tout ce qu’il ne m’étais pas permis de faire sans même en avoir conscience le plus souvent et que j’étais libre, totalement libre, et donc aussi libre de me faire planter et que ça probablement elle ne l’aurait pas supporté elle qui sans arrêt tentait de me canaliser, dans ma chambre, dans la salle de jeu mais pas dans le salon et certainement pas dehors la nuit, quand rien ni personne n’est plus là pour nous surveiller et nous restreindre, et évidemment quand elle m’a vu elle n’a sûrement pas pensé à tout ce que j’avais pu traverser, champs de maïs, ville déserte, routes nationales, collège vide, mais plus probablement elle a pensé à voir ma mine déconfite et mes vêtements salis " mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de cette gamine" et la colère l’a probablement submergé, enfin c’est ce que j’imagine parce que moi sur le coup j’ai eu un choc terrible de me dire que j’avais tellement quasiment réussi, que j’étais tellement proche du but et que la nuit était presque terminée mais que malgré tout, tout était fichu, tout mon plan venait de tomber à l’eau, tout ça à cause de ce maudit chien qui n’a pas arrêté d’aboyer et qui à alerter toute la maisonnée et que j’aurai bien aimé pouvoir museler mais j’étais du mauvais côté de la clôture et j’avais surtout l’air bien bête et pas de muselière de toute façon, alors quitte à prendre du temps à faire les choses bien il aurait plutôt fallu que je contourne la maison autrement et que je passe par les sapins parce que là au moins personne ne m’aurait vu, et comme en plus j’avais pas pu prendre mon vélo à cause de ce maudit cadenas qui était apparu sur la porte du vieux hangar, j’aurai pu passer inaperçu aux yeux de tous sauf peut-être d’Allan mais franchement lui, à la réflexion, qu’est-ce qu’il aurait bien pu dire s’il m’avais vu passer devant sa fenêtre, si encore c’était arrivé parce qu’à mon avis à cette heure là il dormait encore et qu’il n’en aurait sûrement rien eu à faire ce drôle de petit gars, mais allez savoir il était tellement imprévisible, comme la fois où j’ai failli l’embarquer dans une virée, d’ailleurs c’est vraiment étonnant la naïveté de cette vieille femme acariâtre derrière qui j’ai fait tant de bêtises, elle et son dos large, sa voie aigüe et son air insupportable qui aujourd’hui encore me fait détester les rousses aux cheveux courts et les bruits de talons hauts, des bruits qui me donnent envie de cacher toute forme d’activité et de me présenter au garde-à-vous, rien de suspect, rien de mauvais, tout va bien, le soleil brille, et les champs de maïs sûrement encore, eux que je n’ai pas dérangé pendant toutes ces années, oui tout le monde dort, la lune brille et je dors dans ma chambre aux volets clos, qui ne sont pas maintenus ouverts de force, et que je n’ai pas oublié de fermer, l’air de rien pour m’échapper, une de ces nuits, au lieu de dormir, quand même à la réflexion, comment ai-je-pu me passer de temps de sommeil, tout ce temps passé dehors à vagabonder, alors qu’eux dormait en attendant le jour où ils pourraient m’épingler et découvrir la supercherie de ces nuits, nuits de gravier qui crisent, nuits d’éclairages automatiques qui se déclenchent, nuits de chiens qui aboient, nuits de volets qui s’ouvrent, nuits de sapins traversés, nuits de champs et de terre déplacée, nuit de sabbat, nuit de bonheur et certainement pas de solitude nu d’échappatoire, parce qu’après tout, revenir a toujours fait partie du jeu, même a regret, sauf cette fois peut-être où je m’étais mis en tête de partir pour de bon et de vivre enfin mon aventure, parce que la leur franchement, je m’en balance bien, je l’ai choisi mais je la regrette, je m’en suis lassée alors pourquoi pas tout plaquer et traverser le département, la nuit comme le jour, aller récupérer mon frère et nous casser, je sais pas où, sûrement nul part, mais franchement partir était devenu urgent des fois, et je me demande parfois combien de fois j’y ai pensé, même si bizarrement quand je repense à cette époque maudite, je pense à cette maudite clôture, probablement parce que c’est ce jour là, à cause de ma pure bêtise, qu’ils ont craqué et décider qu’ils en avaient ras le bol et qu’ils étaient au bout du rouleau de toutes les choses à essayer avec moi, alors autant tout arrêter et me laisser fuguer, pour de bon, bien encadrée, vers un ailleurs contrôlé parce qu’apparemment fuguer c’était tout ce qui m’intéressait "

  • « de cristal, nuit des actualités cinématographiques, archives des vitres brisées, des étoiles peintes, des livres jetés dans le feu, la pellicule est inflammable comme ce qu’elle montre, a gardé en mémoire, le bruit et la fureur, on ne joue pas avec ce mot, le déchaînement comme si l’absence de lumière autre que les bûchers permettait son éclosion aux forceps, tout cela serait de l’histoire ancienne, des archives d’il y a des millions d’années mais le temps en viendra à bout, Henri Langlois en savait quelque chose, la cinémathèque est dans la tête, les boîtes métalliques sont des roues d’infortune, elles étaient entassées dans un fort militaire, je passe tout cela en revue tandis que tu dors dans cette chambre d’hôpital, la tête prise dans un turban qui me fait penser à Apollinaire, une seule lumière rouge scintille régulièrement dans le noir et le bip régulier du moniteur qui ausculte ta tension ou ton rythme cardiaque, nous sommes enfermés comme dans un abri anti-atomique, les minutes et les secondes sont comptées, je ne les additionne pas, elles filent comme des petits météores qui mitraillent ton lit avec ses fils électriques, ses prises de courant, je ne dors pas contrairement à toi, je veille sur ton sommeil et dois donc rester les yeux ouverts, je n’ai pas d’allumettes pour les paupières ni d’amulette pour conjurer le sort, tes cheveux noirs ont disparu sous ce casque de coton blanc, mais la sinusoïde rouge sur l’écran bleuté me dit que tu es bien vivant, tu es peut-être parti dans un rêve, tu planes sans doute à dix mille pieds, tu frôles des oiseaux (jusqu’à quelle altitude peuvent-ils voler sans masque à oxygène ?), leur empennage est immense et caressant, Leonard de Vinci s’en souvient, tu es pris soudain dans un courant ascendant et comme aspiré par une divinité supérieure mais c’est la musique d’en bas que tu préfères, tu n’aimes pas trop les trompettes célestes sauf bouchées, tu es devenu toi-même un petit avion de papier qui supporte la traversée des nuages, le brouillard qui n’en finit pas, et tu as oublié d’allumer tes phares, dehors tout est calme, j’ai baissé le rideau, si la nuit tous les chats sont gris c’est qu’ils boivent plus que de raison, le navire night navigue souplement, il épouse les vagues du temps comme des rides maritimes, et voilà que tu es redescendu maintenant de ton escapade au-dessus de la terre et ton lit ressemble alors à une frêle barque sur le Nil, le pharaon brille de tout son or, il éclabousse l’obscurité de son éclat imparable, il suffit maintenant de te laisser emporter sur le fleuve, regarde ces roseaux et ces bambous qui peuvent se transformer en flûte, tu adores tant la musique qu’il faudrait qu’elle ne te quitte jamais, c’est ton amoureuse, on l’appelle parfois mélopée, elle peut faire entendre - au milieu de l’aplat noir dans lequel nous sommes fixés tous les deux - un autre son de cristal »

    Voir en ligne : L’Irréductible

  • les très belles contributions de Julien Vallée et Laura Bécognée ci-dessus rédigées directement dans l’atelier, à compléter sur Diafragm.net par celle Seb Ménard, C’était une nuit d’août...

    merci spécial à Pol Corvez

  • Nuit de la Saint-Jean ce soir ? non erreur de calendrier ; je plonge tout d’un coup dans la nuit des temps ; j’ai perdu l’heure et la tête en même temps, j’avance, je recule la petite aiguille, je ne sais plus ; la nuit est blanche sans étoiles ce soir, car la lune est pleine, elle est la super lune, elle se rapproche de la terre, elle va entrer un jour en collision avec elle un jour, je le sais, mais je serais mort ce jour-là, cette nuit-là ; la lune a peut-être rendez-vous avec le soleil ; la nuit est si blanche que je lis sans lumière au pied de l’olivier ; toute la journée, j’ai fait du broyat de branches d’olivier je suis cassé ; la lune est trop pleine comme mon cœur qui souffre de ton absence ; je rêve d’une longue nuit dans tes bras ; la nuit nous portera conseil ; la nuit est noire ce soir, car la lune a disparu et les larmes brouillent mes yeux, car eux veulent que tu nous oublies, mais tu ne le feras pas, car tu me manques comme la lune manque au ciel ce soir ; le ciel est orphelin ; il fait nuit noire ; et si demain la nuit était orangée, car il va faire du vent, le vent commence déjà à souffler ; Trèfle s’époumone au beau milieu de la nuit, mais dis-moi le coq, c’est la nuit que se passe-t-il ?

  •  " avenue qui coule jusqu’au bout de la ville au moins qui n’a sans doute pas de fin pas de fin logiquement elle se reboucle donc sur elle-même à faire le tour de la terre elle doit revenir mais dans mon dos alors c’est elle encore derrière ne pas se retourner ne pas tourner les yeux ne pas se laisser tenter par cette vérification vaine d’une hypothèse qui n’intéresse personne les réverbères ont l’air franchement louche franchement triste presque comme s’ils dégueulaient une lumière usée une lumière de seconde main une lumière lasse d’elle-même autant que moi le suis de moi et je ne parle pas de cette fatigue qui me monte le long des jambes au point qu’on dirait une marée qui va me noyer à se demander si je sais nager encore j’ai su on m’a appris il a longtemps un grand prenait la main d’un petit et hop tout le monde à la baille j’ai pensé y mourir en garde une haine de l’eau et puis des grands quelle connerie quand même de penser apprendre quoi que ce soit à qui que ce puisse être comme ça passons ah si quand même souvenir des bulles le monde n’était plus dessous l’eau que bulles comme c’est idiot d’avoir mémoire de ça cette fois passons passant qui tout au bout là-bas traverse mais c’est au rouge enfin pour lui et peu importe à cette heure-là que lui et moi et nos ombres creuses dans toute la rue s’il le fallait je pourrais même lui parler mais quoi lui dire et puis à qui il n’y a personne à ma main droite grogne le fleuve je l’entends même s’il s’essaie là à discrétion je le devine de temps en temps j’ai sur les lèvres son haleine verte cette sorte de caresse molle de vase qui arrive sans que je l’entende et vient seulement me bousculer et puis s’en va et c’est comme s’il y avait là quelque sirène me chuchotant viens te baigner viens donc dormir entre mes bras froids et lascifs je n’écoute pas je marche toujours dans cette scène où ne m’attendent que des murs morts des arbres noirs dessous leur ombre je suis une ombre à mille yeux je pourrais bien marcher comme ça jusqu’à en perdre la raison ce qu’il m’en reste je ne dors pas je ne dors jamais j’ai peur de ça de ce qu’il y a dedans mes rêves "

  • J’aurais pu te dire : attends moi et on prendra le dernier métro ensemble mais je ne savais pas encore combien de temps j’aurais envie de danser, de continuer à danser – parce que j’étais venue pour ça ce soir, surtout et juste pour danser : bouger, onduler, sauter, sursauter, me déhancher, faire tourner l’espace autour de mon corps, par mon corps et pour mon corps et
    infliger le vent à la tête – mais je t’avais juste dit : je crois que j’aimerais rester un peu dans l’ambiance et tu étais reparti (te resservir un verre, je croyais) alors que je me rehaussais sur la pointe des pieds cherchant l’équilibre dans l’élan, l’oubli dans le mouvement et que surtout je ne savais pas comment te dire : reste, reste pour l’instant, je ne sais pas encore ce que je veux sauf danser et surtout je veux que le temps ne ressemble surtout pas à un quotidien connu et parcouru, je veux qu’il s’allonge inconnu, plein de je ne sais quoi, possibles, libertés et c’est bien pour ça que je rentre à pied, pendant les heures où les transports en communs n’existent plus vraiment réellement, que les taxis sont in-attrapables et de tout façon hors de mon budget – il y a bien sûr les vélos à louer à essayer, encore faudrait-il savoir comment ça fonctionne et si j’ai les bonnes cartes avec moi, en même temps ça a été fait pour les touristes
    dans les grandes villes, et puis – zut parce que je pourrais marcher à tes cotés, sillonner l’obscurité et le silence des avenues – des artères même comme ils disent – avec toi et qu’en fait j’ai voulu continuer à rester danser, à rester dans l’indécision, du tout possible, à flotter et
    voilà que je cavale, seule, pour retrouver des mur connus – que j’aime bien, c’est pas trop le problème mais que ce soir, j’avais pas trop envie de reconnaître comme ça – non, plutôt envie de pas rentrer du tout dans mon univers mais d’en découvrir, d’en rencontrer un autre, tiens même de le partager, l’ouvrir – entredéchirer du connu, du quant à soi – j’adore toujours
    regarder la lune quand j’arrive au pied de cette rue, de cette intersection, enfin une certitude à partager en plus du silence, le faux - parce que le jour n’est pas encore là, on s’imagine que c’est le néant que tout le monde dort, absent, comme si les ampoules ne bzzzit bzzzit pas, comme si la tension électrique , on l’entend pas – on la ressent encore plus, celle qui zigzague
    des pylônes à sous terre et qui ressort, qui nous entoure, qui nous sature et puis les sirènes de flics qui trouent la nuit, le plein et le bruit des pas solitaires, surtout quand on marche pas trop droit – mais toi est ce que si je t’avais dit, comme ça avant viens on laisse passer le temps des noctambules avertis et obéissants, t’aurais souhaité errer dans la nuit – qui est presque plus jamais noire à force de lampadaires et de sécurité, la fameuse qui se traduit en termes de visibilité assurée – hum comme si le fait de pouvoir voir garantissait qu’on sache regarder vraiment, appréhender l’univers, l’entourage – tu l’as pas vu toi que ma réponse à ta question, elle voulait pas dire : va-t-en je veux rester danser toute seule mais attends après danser on pourra renter, seuls, marcher dans la pénombre.

  • “J’ai pris des amphetamines et c’est idiot car je n’aime pas les drogues, ça me fait mal au ventre, mais je déteste encore plus le noir, le noir complet me fait peur, et à cause de cela, je suis condamnée à vivre dans les villes, les grandes villes ; où la nuit n’y règne jamais tout à fait bien que là comme partout ailleurs le parquet craque, je l’ai entendu, quelqu’un vient de marcher dans la pièce, quelqu’un que je ne vois pas mais que j’entends parce que la ville s’est arrêtée, mais pas moi, moi, je continue les yeux ouverts, m’enfonce dans les sons de la nuit : craquements du bois, de structures d’immeubles et de meubles, ronronnement du frigo, cliquetis régulier du compteur à gaz, je deviens dingue à écouter ce papillon de nuit cogner contre l’ampoule, obstinément, il me rappelle ma propre obstination : écrire, écrire, écrire, dire quelque chose, pas n’importe quoi, occuper cet espace de vertige, sympathiser avec les ombres, les êtres de papier qu’on couche via le clavier, me coucher, oui, m’oublier, m’abstraire du monde, de la solitude du monde, de mon angoissante solitude car la nuit est hantée par ceux qui n’existent pas, plus, et cherchent un peu de lumière un peu de ton énergie un peu de toi, de nous, si tu savais, tu ne dormirais pas, mais tu veillerais ; rappelle-toi, l’ex-mari de ma belle-mère a été fauché en plein sommeil, comme du foin, pieds nus en pyjama, je trouve ça dérisoire, risible, mais ça rassure les vivants qui pensent : quelle belle mort, il n’a rien vu venir, il n’a rien senti ; ha ha ha, comme si on ne sentait rien, comme si c’était une écharde qu’on t’enlevait du pied, ou une aiguille d’accupuncture, c’est la mort putain et la nuit effraie parce que le temps ne s’y comptabilise plus, on ne le divise pas en heures de travail, petit-déjeuner, déjeuner, dîner, sieste, rendez-vous ; il n’y a pas de rendez-vous et s’il y en a un, fuis, cours d’une pièce à l’autre, marche dans la ville ; moi, je ne le fais pas, pas assez, je ne tiens pas à faire de mauvaises rencontres, alors je me barricade chez moi avec la nuit, je surfe sur la toile, j’écris, je marche d’une pièce à l’autre et bois une tisane très chaude, brûlante, ça n’empêche pas de dormir, mais ça ne fait pas dormir, la nuit te laisse vivre sans aucun ordre préétabli ”

    Voir en ligne : La nuit ne se divise pas