nocturnes de la BU d’Angers, 17 | Marco Polo en Maine-et-Loire

du côté de Walter Benjamin et Italo Calvino, sur l’utopie de la ville


Il sera donc question de la ville, et de l’écrire.

Petit rappel historique d’abord : la ville dans la littérature, c’est loin. L’entrée à Venise chez Commynes. Le Paris de toutes les langues dans le Gargantua (et quelle grande ville, qui devait bien atteindre les 15 000 habitants).

Le virage c’est Balzac. Non pas la ville comme arrière-plan (de Goriot à Bette), mais quand brutalement elle devient sujet : dans La Fille aux yeux d’or, la rencontre brève et anonyme, le trajet les yeux bandés – et, symboliquement, quand la ville devient acteur elle-même de la fiction, la fiction répond par l’inceste. C’est cette même trame qui provoque un des sommets des Tableaux parisiens de Baudelaire, avec Un éclair, puis la nuit.... C’est cette séparation, cette érection-sujet de la ville qui devient le thème explicite du poème. Baudelaire le dit parfaitement :

Quel est celui de nous qui n’a pas, dans ses jours d’ambition, rêvé le miracle d’une prose poëtique, musicale sans rhythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ?
C’est surtout de la fréquentation des villes énormes, c’est du croisement de leurs innombrables rapports que naît cet idéal obsédant.

Ce virage, il reviendra à Walter Benjamin de le théoriser. Je prendrai un peu de temps pour quelques repères concernant Benjamin : si sa thèse n’avait pas été refusée par l’université, aurait-il été mis en condition arbitraire d’une oeuvre bâtie sur ces essais de commande, et qui peu à peu, s’assemblant en constellation, deviennent nouvelle figure de l’oeuvre, susceptible par son éclatement même de rejoindre de façon plus aiguë son objet propre ? Sans le nomadisme forcé de Benjamin, aurions-nous cette suite de textes frontières, sur Paris, Moscou, Marseille, la ville devenant donc sujet explicite de sa propre énonciation ?

Enfin, lorsqu’en 1935 Walter Benjamin refuse la fuite hors Europe, et s’enferme à la Bibliothèque nationale dans les écrits mineurs du XIXe siècle, pour retrouver toute la pensée souterraine qui organise l’utopie de la ville, pouvons-nous séparer le monument fascinant qu’est le Passagen-Werk, dans son expansion, sa scénarisation, son éclatement, ses mille directions recopiées, de ce recours aux livres contre le dérèglement du monde ?

Benjamin se suicide à Port-Bou en 1940, Georges Bataille sauve ses fiches cartonnées, et voici un des livres majeurs, mais indirects, sur la ville.

Passons 30 ans : nous voici dans les années 70. Les grandes tours, le bouclage des villes par rocades et périphériques. Les concepts de ville-nouvelle. Bobigny avec ses dalles mortes et sa conception architecturale basée sur la guérilla de résistance. Le dessin féodal appliqué au béton pour l’installation de Cergy-Pontoise. Les villes-utopies naissent bien plus tôt, elles ont leur cartographie, leur histoire picturale (villes à l’arrière-fond de la peinture du Quattrocento). Évoquer les cités radieuses, lumineuses de Le Corbusier. De la ville cloche sous-marine sous la Baltique qu’a rêvée Himmler, où mourront 35 000 déportés russes (et dont Armand Gatti porte le souvenir), aux fausses îles marines de Dubaï, on n’est pas guéri.

La littérature n’est pas principale dépositaire de ces approches. Je prendrai aussi quelques minutes pour un livre essentiel, le Delirious New York de Rem Koolhas, sur les parcs d’attraction clos de Coney Island servant de modèles aux implantations des blocs de Manhattan.

C’est dans ce contexte, en 1972, qu’Italo Calvino propose ses Villes invisibles. On connaît le Devisement du monde dicté par Marco Polo à un compagnon de cachot pendant sa détention à Gênes (on sait moins que sa première rédaction fut... en français).

Italo Calvino reprend le dispositif, mais l’inverse. Kubilaï Khan demande à Marco Polo de quel monde il vient, pour que la Chine lui paraisse si étrange. Si Marco Polo se contentait dans les Villes invisibles de raconter les villes de l’Europe médiévale, ça ne tiendrait pas une minute. Calvino fait répondre Marco Polo par une suite presque exhaustive, mais chacune devenue allégorie ou métaphore, des utopies contemporaines de la ville.

Villes verticales, villes superposées, villes des morts, villes du désir, villes continues, villes cachées, ce sont pas moins de 56 utopies brèves qu’il développe. L’important : à contre de ce mot délire (mais légitime chez Koolhas parce qu’il parle du New York réel), Calvino ne développe ses inventions qu’à partir des frictions réelles de la ville au présent. Respirer, se déplacer, parler, habiter – tout est concret.

Ci-dessous, quelques extraits. NOTE à l’attention de nos aimables lecteurs : il semble que pour d’obscures questions de droits non renouvelés les éditions du Seuil aient laissé échapper l’oeuvre d’Italo Calvino, pourtant historiquement liée à l’histoire du Seuil, et que Gallimard se prépare à une réédition. Donc, les Villes invisibles sont devenues marchandise rare, et même un collector : quand vous les apercevez en librairie, n’hésitez pas, achetez, spéculez.

Consigne donc d’évidence : la ville est nommée, les fonctions critiques, ou l’enracinement dans les problématiques directes de nos villes réelles sont repérables. Ensuite, c’est la fable. Partir sur une suite de villes, ou bien en travailler une seule : mais la loi du fantastique, c’est que tout est crédible. Tout est dans le détail. On construit, on précise, on montre, on installe. C’est la logique qui emporte l’invention.

Italo Calvino, Alain Robbe-Grillet, Juan Goytisolo : "Le roman est mort, prions pour lui." Majorque, 1959.

 

Italo Calvino | Les villes invisibles (traduction historique de Jean Thibaudeau, extraits)


À Eudoxie, qui s’étend vers le haut et vers le bas, avec des ruelles tortueuses, des escaliers, des passages, des masures, on conserve un tapis dans lequel tu peux contempler la véritable forme de la ville. À première vue, rien ne paraît moins ressembler à Eudoxie que le dessin du tapis, fait de figures symétriques qui répètent leurs motifs le long de lignes droites ou circulaires, tressé à coups d’aiguilles en couleurs éclatantes,dont tu peux suivre la trame alternée tout le long de l’ouvrage. Mais si tu t’arrêtes pour observer attentivement, tu te persuades qu’à chaque point du tapis correspond un point de la ville et que tout ce que contient la ville est compris dans le dessin, les choses y étant placées selon leurs rapports véritables, lesquels échappent à ton oeil distrait par le va-et-vient, le grouillement, la cohue [...]

À Bersabée se transmet cette coryance : qu’il existe, suspendue dans le ciel, une autre Bersabée, où flottent les vertus et les sentiments les plus élevés de la ville, et que si la Bersabée terrestre prend pour modèle la Bersabée céleste elle ne fera plus qu’une avec elle. L’image que la tradition en donne est celle d’une ville en or massif, avec des boulons d’argent et des portes en diamant, une ville-joyau, toute en incrustations et en enchâssements, telle qu’un maximum d’étude et de labeur peut la produire en s’appliquant aux métaux les plus précieux. Fidèles à cette croyance, les habitants de Bersabée tiennent en honneur tout ce qui évoque leur ville céleste : ils accumulent les métaux nobles et les pierres rares, ils rejettent les effusions passagères, ils élaborent des formes composées rigoureusement [...]

Au centre de Foedora, métropole de pierre grise, il y a un palais de métal avec une boule de verre dans chaque salle. Si l’on regarde dans ces boules, on y voit chaque fois une ville bleue qui est la maquette d’une autre Foedora. Ce sont les formes que la ville aurait pu prendre si, pour une raison ou une autre, elle n’était devenue telle qu’aujourd’hui nous la voyons. À chaque époque il y eut quelqu’un pour, regardant Foedora comme elle était alors, imaginer comment en faire la ville idéale : mais alors même qu’il en construisait en miniature la maquette, déjà Foedora n’était plus ce qu’elle était au début, et ce qui avait été, jusqu’à la veille, l’un de ses avenirs possibles, n’était plus désormais qu’un jouet dans une boule de verre [...]

Aucune ville plus qu’Eusapie n’est portée à jouir de la vie et à fuir les problèmes. Et pour que le saut de la vie à la mort soit moins brutal, ses habitants ont construit sous terre une copie exacte de leur ville. Les cadavres, séchés de manière qu’il en reste le squelette revêtu d’une peau jaunâtre, sont portés là-dessous pour continuer leurs occupations d’avant. De celles-ci, ce sont les moments d’insouciance qui ont la préférence : la plupart sont assis autour de tables servies, ou disposés dans l’attitude de qui danse ou joue de la trompette. Mais pourtant tous les commerces et métiers de l’Eusapie des vivants sont en activité sous terre, ou du moins tous ceux que les vivants ont tenus avec plus de satisfaction que d’ennui : l’horloger, au milieu de toutes les horloges arrêtées dans sa boutique, approche une oreille parcheminée d’une pendule désaccordée ; un barbier savonne d’un blaireau l’os sec des pommettes d’un acteur, tandis que celui-ci repasse son rôle en fixant le manuscrit de ses orbites vides. Sans doute les vivants sont-ils nombreux qui demandent pour après leur mort un destin différent de celui qui fut le leur : la nécropole est envahie de chasseurs de lions, de mezzo-sopranos, de banquiers, de violonistes, de duchesses, de filles entretenues, de généraux, en plus grand nombre qu’en compta jamais ville vivante [...]

La ville de Sophronia se compose de deux moitiés de ville. Dans l’une, il y a le grand-huit volant aux bosses brutales, le manège avec ses chaînes en rayons de soleil, la roue avec ses cages mobiles, le puits de la mort avec ses motocyclistes la tête en bas, la coupole du cirque avec la grappe de trapèzes qui pend en son milieu. L’autre moitié de la ville est en pierre, en marbre et en ciment, avec la banque, les usines, les palais, l’abattoir, l’école et tout le reste. L’une des moitiés de la ville est fixe, l’autre est provisoire, et quand le terme de sa halte est arrivé, ils la déclouent, la démontent et l’emportent pour la replanter sur les terrains vagues d’une autre moitié de ville [...]

Si touchant terre à Trude, je n’avais lu le nom de la ville écrit en grandes lettres, j’aurais cru que j’étais arrivé au même aéroport dont j’étais parti. Les banlieues qu’on me fit traverser n’étaient pas différentes des autres, avec les mêmes maisons jaunes et vertes. Suivant les mêmes flèches, on tournait autour des mêmes parterres sur les mêmes places. Les rues du centre montraient dans leurs vitrines des marchandises, des emballages, des enseignes qui ne changeaient en rien. C’était la première fois que je venais à Trude, mais je connaissais déjà l’hôtel où par hasard je descendis ; j’avais déjà entendu et prononcé les mêmes dialogues avec acheteurs et vendeurs de ferraille ; d’autres journées pareilles à celle-ci s’étaient terminées en regardant au travers des mêmes verres ondoyer les mêmes nombrils. Pourquoi venir à Trude, me demandais-je. Et déjà je voulais repartir. – Tu peux reprendre un vol quand tu veux, me dit-on, mais tu arriveras à une autre Trude, pareille point par point, le monde est couvert d’une unique Trude qui ne commence ni ne finit : seul change le nom de l’aéroport [...]


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1ère mise en ligne et dernière modification le 7 avril 2011
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