nocturnes de la BU d’Angers, 18 | l’intuition, un dépli

à suivre Marguerite Duras sur la tombe du jeune aviateur anglais


Il y aurait une écriture du non-écrit. Un jour ça arrivera. Une écriture brève, sans grammaire, une écriture de mots seuls. Des mots sans grammaire de soutien. Égarés. Là, écrits. Et quittés aussitôt.
Marguerite Duras, La mort du jeune aviateur anglais.

mise en ligne un tout petit peu anticipée à cause de l’ami Seb Ménard qui ne peut nous rejoindre que tard...

 

- A l’écoute : François Bon lit Marguerite Duras, La Mort du jeune aviateur anglais, un extrait d’Ecrire, © éditions Gallimard, 63’.

Qu’est-ce qui provoque, mystérieusement, irrationnellement, cette sensation qu’on ait à écrire ?

Avec La tombe du jeune aviateur anglais de Marguerite Duras, on tient un texte de miracle, qui va s’en tenir au dépli de cette intuition – et l’état achevé du texte sera ce mouvement même de la rejoindre.

Une possibilité, de suite : écouter le texte (lecture à La Baule, Écrivains en bord de mer, 2007), ou emprunter à la bibliothèque le DVD paru en 2010 aux éditions des Femmes, Écrire, avec le film-entretien de Benoît Jacquot.

D’abord, là où je ne peux pas aider : un lieu, mais même pas un lieu, un point précis de ce lieu, une perspective, le goût de l’air ou du vent, une lumière, un arbre, le seuil d’une porte, la qualité de silence d’une chambre, une sensation en voiture – le point de départ c’est une rencontre dans le réel, qu’on l’ait provoquée ou attendue, ou bien qu’elle nous prenne par surprise.

Tout part de là : ce que nous associons, mais de façon muette, sans rien savoir de ce qui viendrait, du fait d’écrire à ce lieu ou point ou objet précis, simplement une pulsion d’écrire. Simplement : qu’écrire serait possible.

Toute la séance, donc une heure d’écriture, va être d’accueillir cette intuition dans l’amont d’écrire, sans commencer ce qui en serait l’écriture.

Au final, et dans la diversité de ces objets et lieux d’élection pour chacun, ces démarches de dépli seront devenues le texte même.

Pas le lieu ici de développer, c’est ce que nous partagerons dans l’exposé live : il y a probablement deux grandes phases dans l’écriture de Duras, avec une bascule vers le début des années 70 (L’Amour), où elle prend ses distances avec le dispositif romanesque, et trouve un nouveau point de développement de l’oeuvre dans la rencontre des personnages fictifs et des personnages réels, interrogeant ce passage même, et donc son écriture. Avec L’homme Atlantique) et quelques autres textes, son propre dispositif d’écriture, l’appartement au 1er étage des Roches Noires à Trouville, devient par lui-même le dispositif de la fiction.

Ce texte de l’ultime période, La tombe du jeune aviateur anglais, est un livre à soi seul. Les éditions de Minuit n’hésitent pas à faire coïncider la forme matérielle distribuée – le livre –, à l’unité d’écriture. La logique commerciale de Gallimard (ce n’est en aucun cas un jugement) les pousse plutôt à rassembler ces textes dans des entités (le Folio Écrire accole ces deux textes immenses, Écrire et La tombe du jeune aviateur anglais à d’autres textes de moindre intérêt pour privilégier le format du livre).

Ce qui est important, dans l’approche de ce texte, c’est de mesurer par exemple en quoi l’indécision formelle (cette intuition me mène-t-elle vers un livre, ou vers un film ?), dans l’espace même de sa question sert à maintenir à distance l’intuition de sa réalisation formelle, d’interroger comment l’intuition peut catalyser en oeuvre.

Tout au long du Jeune aviateur anglais, Duras traite d’une évidence : de cela, il y a quelques années, elle aurait fait un livre. Mais que ce livre elle ne le fera pas. Il y a peut-être l’énergie et l’âge, mais c’est secondaire. Ce qui l’intéresse, c’est la relation qu’elle entretient avec l’intuition même, par le fait même qu’elle ne la réalise pas, la scrute en tant que telle. Et le livre, elle le fait : c’est ce texte lui-même.

M’intéresse l’évidence du dépli :
- dimension 1, l’information. On décrit. On précise. On est presque comme un guide touristique. La pelouse, le clocher, la stèle, tout nous sera visualisé par les mots, progressivement, implacablement.
- dimension 2, l’enquête. Elle ira à la pharmacie, et parce que la pharmacienne reconnaît madame Duras, elle y collectera des éléments précis : le vieil homme qui venait sur la tombe, et ne venait plus. Elle ira au bistrot-restaurant, et elle apprendra ce qui s’est passé en juin 1944, le jeune parachutiste tué sous son parachute même.
- dimension 3, ce qui la relie elle-même à cette intuition. Et là, c’est central (dimension qui n’appartiendra peut-être pas à l’espace public de la lecture, mais, ne serait-ce que sous forme d’annotation, de censure brisée, on devra réaliser pour soi-même). Dans les dates sur la stèle, et que l’Anglais enterré là avait 20 ans, la mort de son propre frère, qu’il est enterré sans linceul ni cercueil, que cette image la hante et probablement hante bien de ses livres auparavant : ici, elle reprend ce qui lui est insupportable à affronter. Ce qui explique l’intuition mais la pose comme indissoluble énigme, c’est le secret qu’elle ne peut affronter quant à son frère, et qui lui permet d’écrire sur le jeune aviateur anglais.
- dimension 4, l’écriture. Si c’était un film, on raisonnerait de comment on ferait ce film. Si cela devenait un livre, voilà comment serait ce livre. Ce qu’il raconterait, du vieil homme qui venait et ne vient plus, de cette journée de juin 1944, du village lui-même, ou de ce qu’on pourrait reconstituer, fictivement ou pas, de la brève biographie d’un destin tragique, celui qui finit ici par la stèle et les deux dates.

Ma consigne, délibérée, arbitraire, mais que je voudrais quasi autoritaire, comme vous le proposerait un coach littérature, c’est que vous respectiez ces quatre dimensions, qu’elles soient explicitement visibles dans le texte. Qui va donc s’écrire de façon fragmentaire, passant d’un registre à l’autre, mais on pourrait numéroter ces fragments 1a, 1b, 1c, 2a, 2b, 3a, 3b, 4a, 4b, 4d etc... Et même pas de cinquième dimension, même pas de se mettre à écrire à propos de ce lieu. Tout le poids de la consigne : sur cette intuition qu’ici il y a à écrire, qu’on est en possession d’un thème, d’une piste, on se tient à distance, on reste dans l’amont, et tout ce qu’on écrit s’exprime selon ces 4 registres déterminés plus haut. À preuve, qu’on peut vraiment classer comme ça chaque paragraphe du magnifique texte de Duras, qui certes n’est pas l’obéissance à une consigne d’écriture.

Pour finir : ces fragments sur l’écriture elle-même. Parce que Marguerite Duras touche à une fibre autobiographique la plus centrale, mais plus indicible, de mort et d’horreur, d’amour infini aussi, ce qu’elle dit ici sur l’écriture est un des sommets rétrospectifs de tout son art : et notamment ces phrases sur la non-grammaire, les mots égarés.

À vous. Quelques extraits ci-dessous. NOTA : on est dans du fragile, du sensible, du précieux. N’écrivez pas à la hache. Touchez le tissu (c’est l’étymologie même du mot texte).

Extraits en désordre, vous y reconnaissez mes quatre registres ? Pas si facile, tout est toujours plus fluide, plus musique !

*

A toi, lecteur :
Ça se passe dans un village très près de Deauville, à quelques kilomètres de la mer. Ce village s’appelle Vauville. Le département, c’est le Calvados.

Vauville.
C’est là. C’est le mot sur le panonceau.

*

J’entends de nouveau les chants des petits enfants de l’école communale. Les chants des enfants de Vauville. Ça devrait pouvoir se supporter. C’est encore difficile pour nous. A ce chant des enfants, j’ai toujours pleuré. Et je pleure encore.

*

Tous les gens du village connaissent l’histoire de l’enfant. Et aussi l’histoire des visites du vieil homme, ce vieux professeur. Mais de la guerre ils ne parlent jamais plus. La guerre, c’était pour eux cet enfant assassiné à vingt ans.

*

On devrait pouvoir faire un certain film. Un film d’insistances, de retours en arrière, de redéparts. Et puis l’abandonner. Et filmer aussi cet abandon. Mais on ne le fera pas, on le sait déjà. Jamais on ne le fera.

*

Je me suis dit qu’on écrivait toujours sur le corps mort du monde et, de même, sur le corps mort de l’amour. Que c’était dans les états d’absence que l’écrit s’engouffrait pour ne remplacer rien de ce qui avait été vécu ou supposé l’avoir été, mais pour en consigner le désert par lui laissé.

*

Les arbres morts, les prés, le bétail, tout ici regarde vers le soleil du soir à Vauville.
Le lieu, lui, reste très désert. Vide, oui. Presque vide.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 14 avril 2011
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Messages

  • merci pour la mise en ligne en avance - difficile se passer séance atelier ! - voilà ma tentative - à tout à l’heure !

    Voir en ligne : un dépli dans le diafragm

  • Au bout, avant le signal, après les anneaux vides - les canots sont sortis en ce creux de l’après-midi - alignés le long de la petite jetée qui s’écarte de la pointe, qui ferme ce bassin, à l’écart du port de plaisance et des voiliers - si confortables, brillants qu’ils ne se distinguent des vedettes que par les mats - tout au bout, à côté d’un rond de cordages bruns, inutiles, soigneusement lovés, la petite barque peinte en un dégradé de bleus, avec l’immatriculation en noir et le nom « la petite Hélène » en rouge foncé – un nom presque classique – juste un peu décalé.
    Le chemin qui dégringole, dans l’axe de la jetée, et, sur la croupe, la maison. Blanche la maison, avec les deux pignons, normale, assez grande, avec même un étage, une maison de patron de pêche. En grimpant on la voit mieux, elle est vide, ou elle le semble.
    Elle est vivante, mais vide. Une barrière, un buisson tordu, le jardin s’il y en a un doit être derrière. Une porte dans la barrière et à côté, couché sur le mélange de terre et de pierres, un petit vélo.
    Et puis des notes de musique qui sortent d’une fenêtre ouverte, à l’étage, un air connu et que je ne reconnais pas, et puis un silence, et des notes détachées, comme au hasard, maladroites.

    Derrière les fenêtres du rez-de-chaussée aucune vie perceptible. Juste cette fenêtre et deux voix maintenant, une grave, très, un peu grondeuse avec un peu de sourire dedans, et plein d’années et de tabac ou autre, et une petite aiguë, flûtée, un enfant, un garçon peut-être.
    Un grand-père et son petit-fils, restés seuls.
    Les autres, les parents, les aînés sont dans le village, ou là où ils le doivent, ils travaillent. J’imagine. Je ne pense pas me tromper. Ou ça n’a pas d’importance.

    Une maison pour une famille, une grande, je me dis, une grande famille. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que j’aimerais. La maison, et puis la famille, pas vraiment grande, mais des enfants, plusieurs, pas trop, mais plusieurs, comme les autres. Et un père pour eux.
    Et le grand-père il est là, alors je prends le grand-père. Et je l’aime bien, parce que, c’est sûr, il m’aime bien aussi. Il serait musicien, pas de métier, mais musicien quand il revenait de mer. Il aurait aimé peut-être. Et il sait l’histoire de la maison, et du père. Et ils m’ont acceptée.
    La maison n’est pas très riche, il me semble. La peinture des boiseries est un peu écaillée, pas trop. On la refera cette année. Des soucis mais pas trop lourds, et partagés.
    Une maison où passer sa vie, rire, se disputer, faire la cuisine, pas très bien mais assez pour qu’ils soient heureux.
    Une famille, des histoires, et nous recevrions, écririons, visiterions mon autre famille, celle de l’enfance, ou plutôt les familles qui en viennent. Nous échangerions. Il y aurait des petites discussions mais en fait nous nous entendrions bien, comme ça, entre familles, comme nous nous entendons bien quand j’arrive chez eux, mais là ce serait entre familles.

    Me la raconter cette famille, les jours de cette famille – me la raconter, l’écrire peut-être, pour qu’elle soit, un peu, un peu mienne. Si je savais écrire. Pas d’importance, ce serait pour moi, ce serait vrai pendant que j’écrirai. Bien ou mal écrit, et si je ne pouvais pas faire qu’elle soit vraie pour autres que moi, ce ne serait pas grave, pas vraiment.
    Mais en l’écrivant, en voulant la faire vraie, même si je me moquais de voler celle de ces gens qui vont rentrer là, je la figerais, je la tuerais. Et puis, tu sais bien, tu ne saurais pas l’écrire.

  • c’est un reflet seulement derrière la masse noire des têtes gens pardessus sombres moustaches voiles qui couvrent chaque cheveu derrière l’église droite comme un i derrière des arbres derrière l’école où tu n’es pas cette fois pas pour une fois tu ne vois pas pourquoi ce que tu fiches là et ce reflet en plein tes yeux tu es aveugle mais par moments et ce reflet sur le vernis ;

    au vu des dates tu comprendras plus tard seulement ce qui se passait ce jour-là et par hasard encore ce serait au tombé des mots d’une conversation anodine elles le sont toutes celle-là bien moins ;

    pas parler de tes morts, parler de la morte d’avant qui est celle qui te donne vie et place et qui mourant te pousse à la lumière ;

    il nous faudrait de longues phrases pour dire comment l’on entre dans le temps pour en sortir cela qui se cache dedans comme ces bêtes à dents de faucilles qu’on imagine tassées au fond des trous le long des berges de très longues phrases qui seraient juste le reflet du chemin que l’on fait ;

    l’école aussi tu comprendras où elle était qui ce jour-là faisait la classe qui également allait mourir bientôt n’en savait rien encore tu comprendras en même temps de quelle école il s’agissait ;

    derrière toi ça se renifle ça verse ses larmes tu ne vois pas qui ça peut être tu le devines pas réellement de grand mystère et ce reflet qui ne cesse pas sur le cercueil ciré de frais ;

    le problème de l’écrire, c’est de sentir sans cesse que ça coule de toutes parts et déborde tout pas ce qu’on dit mais ce qu’on tente de dire à croire que les mots que l’on pose sont percés et dès l’origine ;

    parce qu’on ne parle pas d’elle, on peut parler des autres qui viennent après et c’est juste après soi avant il n’y a rien il n’y a qu’elle et on était pas là ;

    il y aura plus tard au cimetière toujours le même la tante qui s’effondre telle une madone sur le cercueil tu trouveras cela (déjà) légèrement exagéré mais personne pour te demander ce que tu penses là ;

    sans doute qu’elle était juste derrière toi dans sa petite tombe toute personnelle juste à l’entrée et qu’en sortant ce serait l’arrêt obligatoire décidément tu n’es jamais sorti de ce cimetière ;

    ce serait une vieille femme qui t’aiguillerait vers le noeud de la chose cachée dans ce jour-là mais elle n’en saurait rien pour elle juste un café et une part de tarte de plus dans la longue chaîne des parts de tarte ;

    finir là, ça serait ce qu’il faudrait pour pouvoir s’en libérer, de l’écrire, mais tu sais bien que c’est juste impossible puisque tellement d’années après tu n’as toujours aucune réponse à ces questions que tu ne poseras pas.

  •  

    On est dans la chambre du mort, on y est peut-être depuis quelques minutes. Mais le mort ne l’est pas, mort — il respire, respire le plus lentement du monde, et c’est sans doute à ce moment là que le souvenir commence, quand je comprends que le mort est seulement mourant. Ma main est posée dans celle d’un adulte, serrée, tous autour parlent dans la langue étrangère de ce pays ; je ne comprends rien. On ne parle pas, on murmure, et ces mots sont plus étrangers encore. De lourds rideaux jaunes et rouges sont tirés contre la fenêtre, mais laissent passer un peu de lumière, c’est-à-dire : un peu de poussière. Plus on s’éloigne de la fenêtre, plus il fait sombre. Et le lit est posé à l’endroit le plus éloigné de la fenêtre. On reste combien de temps ? Le temps de saluer le mort (celui qui va mourir.) On sort soudain lentement. Je descends les escaliers et part en courant respirer la chaleur dehors.

    Des années plus tard, l’image revient — mais comme altérée par autre chose qui lui fait écran. Désormais, je sais bien ce que c’est, veiller un mort. La veille d’un mort, dans ces régions du sud qui vivent encore la liturgie de leur terre, c’est chose banale. Il y a un mystère qui ne se résoudra jamais, c’est le lieu où je suis, et le nom du mort. Le visage est invisible aussi, mais c’est celui de tout les morts ; il n’y a pas d’énigme autour de lui. Il a le visage de qui va mourir, exactement comme on se le représente — un masque de peau tendue, des lèvres gercées, des yeux clos, sans terreur. Si je reviens sur l’image, il n’y aura que la chaleur, et la noirceur du lieu qu’on tient à distance de la lumière au-dehors pure, transparente, assoiffée. Et moi, au milieu, qui ne reconnais personne ; un oncle, une tante, un père. Peut-être ; je ne revois rien. Moi au milieu, retrouvé ici sans me souvenir de l’heure précédente ni du soir qui a suivi — l’annonce de la mort peut-être. Impossible de retrouver. Je reste avec la soif et ce silence étouffé.

    Longtemps que je remets en cause cette image — un rêve, peut-être, ce ne peut-être qu’un rêve, ou la fabrication d’un souvenir à partir d’autres images. Mais non. La précision du décor (j’ai encore dans la bouche la soif, et devant moi le tissu de ces rideaux, je peux en mesurer le poids rien qu’en fermant les yeux), et le souffle d’un mourant (est-ce que cela s’invente ?), la densité du silence qu’on chuchote. Quand il faut s’endormir et qu’il est impossible, humainement, de lutter contre la veille, enfant mais plus âgé, cette image revient, elle dure. Elle prend l’espace de toute une nuit. Et quand il faut la creuser, savoir qui, où, quand — non ; un mur. Toujours ce qui fait écran, et que j’ignore.

    Il faudrait écrire, maintenant, puisque je sais que commence là le souvenir ; je veux dire : non les autres, mais la faculté de se souvenir, rendue possible, imminente, là — et pour être plus précis : juste après. Il faudrait écrire, mais non pas le mort lui-même, lui compte si peu dans le souvenir : non, ce qu’il faudrait dire, c’est ce qui a fait écran longtemps et qui s’impose désormais à moi comme la condition même de ce souvenir, et celle de l’écriture, de toute. Ce serait cette langue bruissante autour qui ne cesse pas, plane au-dessus du mourant. Comme un chant (ce n’en est pas un, mais c’est ainsi que la langue Corse m’apparaît, toujours, et peut-être cela vient-il de là) — une sorte de prière mais toutes tissées dans les banalités. Non, il y avait de la gravité, mais pas de tristesse, dans cette chambre et ces voix, une tâche à faire, veiller le mort, et on pouvait le faire en se donnant des nouvelles : celle du temps qu’il fait, la santé des enfants. Cette chambre du mort, est-ce qu’elle n’est pas devenue, pour moi, ensuite (mais déjà) la chambre d’écriture — et ces voix, les échos de ce que le livre viendrait recueillir, tendues au-dessus du corps immobile et encore chaud de celui qu’on veille sans le voir ? Silence parlé de l’intérieur de lui-même, en lequel il faut se tenir pour écrire, je veux dire : profondément. Ce qui commence après n’est pas seulement la suite de ce lieu, il est aussi sa reformulation, et tous les récits que je serai capable de rejoindre ne pourront aller que vers là, d’où ils viennent.

    Voir en ligne : carnets

  • Réécrire ma propre histoire peut paraitre monotone, ennuyeux à mourir, ou plus exactement donner l’impression que je repasse par le même chemin, ce qui n’a rien d’excitant, mais c’est faux : ma mémoire est un monde à elle seule, et ce monde est rempli de jungles insondables, peuplées de souvenirs sauvages et fuyants.

    J’avance dans ma mémoire comme dans un territoire nouveau. Elle a ses propres villes, avec leur organisation propre, ses autoroutes et ses chemins escarpés. Il y a aussi des déserts, vides en apparences, mais emplis de vies cachées sous le sable et la roche. Parfois je suis le cours de rivières charriant des poissons d’espèces encore inconnues. Je fais des découvertes parfois fascinantes, et à l’approche d’une falaise, il m’arrive d’avoir un point de vue magnifique sur une vallée, un point de vue que je sais ne pouvoir avoir qu’une seule fois.

    Je connais aussi mal ma mémoire qu’on pourrait prétendre connaitre un désert parce qu’on a déjà vu un grain de sable ou un morceau de roche. Après tout, dans toute ma vie, je ne suis jamais passée qu’une seule fois par le même chemin, à un instant donné. C’est en admettant que je n’ai jamais de certitude sur rien, puisque je ne fais jamais la même chose deux fois de la même façon et au même moment, que je sais avec force que ma mémoire n’attend plus que mes pas pour la traverser et la cartographier. Mais je prendrai aussi soin d’y laisser des parts de mystère, des continents où je ne marcherai pas, pour ne pas céder à la tentation de celui qui pense tout connaitre et n’attend plus rien du monde.

    En quelque sorte, traverser ma mémoire, loin de permettre de récréer ce monde ci, ou de le retraverser, me permet de créer un troisième monde : le monde de celui qui traversait sa propre mémoire pour la découvrir.

  • C’est un lieu qui n’existe pas, je parle d’un lieu posé sur un lieu qui n’existe pas, je parle d’un lieu qui glisse. Il glisse sur des kilomètres de caillasse et d’herbes, des lignes, de longues rainures de fer sous des roues de métal, je parle d’un compartiment de train dans lequel je suis assise.
    C’est un train, c’est vraiment arrivé ce train, sans rien de particulier qu’un voyage, partir d’un quai, descendre sur un autre quai plus large et rempli de passants, passagers, foule, des gens indissociables, indissociés, qui pourraient s’avaler l’un l’autre et se régurgiter sans que ça fasse de différence, il le faudrait pourtant, je le devrais, je devrais voir de chacun les aspérités, les cheveux courts et gris, pattes et barbe, des lunettes, le dos de la main lisse, la main ridée et ce que ça suppose de vie à l’intérieur, de vie derrière qui la mène là, qui le mène là, sur ce quai là, le jour où je descend du train.
    Mais je ne veux pas descendre, ce n’est pas l’arrivée qui compte, c’est le survol. On passe sur les cailloux sans que ça frotte, ou tellement peu, différemment, il n’y a pas de cahots comme on pourrait le croire, juste un balancement, lancinant, c’est une berceuse étrange.
    Une berceuse réelle, car elle berce, mais pleine de la dureté du monde, pas de mensonge. C’est un voyage au centre malgré les détails. Bien sûr, je vais me raccrocher au vol d’oiseaux, à l’assemblage crochu des routes et des maisons, les voitures à l’arrêt, un cycliste, une camionnette, des allées, des troènes et des bacs en plastiques, les étendoirs à linges, pyramide inversée et creuse qui tend les bras, bien sûr que je m’arrête à ça pour me tenir.
    Je pourrais en parler longtemps et j’en parle, je note sur un carnet des phrases, une boîte aux lettres, une caravane, un banc vide sous un cerisier, j’amasse. Je me cale, je vise la concentration, j’accumule, des vues de trois quart d’une église, des silos, des bardeaux entassés sous les murs ou au pied, je perce des secrets, je crois percer, et j’attends de sentir en m’appuyant dessus ce que va provoquer le goût des choses, un comblement, de ce qu’on ne peut attraper, la texture et le sens, la vue panoramique, le dessin des fils électriques au ciel, mes petites armes.
    Petite, je détestais toucher le sable. Je hurlais, il paraît. Posée au centre d’une serviette, à la plage, j’y restais, sans déborder. Le vertige de tenir dans la main ce qui fuit, et ne pouvoir en retenir qu’un grain et qu’est-ce qui reste. La mort, ma mort, mes morts devenus sables, tous sables, ils l’étaient déjà avant.
    Alors, retenir en mon centre, assise dans un train, en sachant d’où je viens, tout ce que je ne peux pas saisir.

  • 1. La table fraîchement repeinte au bondex. Les agapanthes. Une petite cour. Les volets bleus. La densité du ciel de septembre. Ce bruit de couteau qui gratte le radis. Nous sommes à Ouessant, à la sortie du village de Lampaul. On ne se connaît pas, le couple et moi. Ils sont ensemble, soudés à la vie à la mort. Je suis de passage, invitée à prendre un thé dans le jardin après leur avoir été présentée par ar Koz, l’Ancien, qui vient de s’éclipser par la ruelle. Il est quatre heures de l’après-midi. L’Ancien tenait à me faire rencontrer l’Écrivain. On ne se connaissait pas il y a une heure à peine, cette femme, cet homme et moi, alors pourquoi ai-je l’impression que seul le bruit du couteau qui gratte la peau des radis nous prouve que nous sommes vivants ?

    2. Le crissement que fait le couteau de la femme contre la peau du radis me dit qu’elle aime cet homme au bout de la table. Qu’elle ferait tout pour lui. Pour qu’il écrive dans l’air du large, et réussisse de nouveau à croire que le ciel n’est pas un mur.
    Il a passé la moitié de sa vie en prison. Elle a acheté cette maison pour lui. Pour sa sortie. Dans un petit village avec la mer qui, tout autour, claque.
    Il a ce sourire en coin. Elle a ce regard de petite fille. Il a ce regard fraîchement repeint au bondex. Elle a ce parfum de bruyère au bout des cils. Je ne cherche pas à savoir pourquoi il en a pris pour 25 ans. Je veux bien voir le carré de mer qu’il aperçoit depuis son petit bureau quand il écrit.

    3. Il ne serait pas capable d’écrire dans un sémaphore avec 180° de vitres. Il a besoin de se sentir à l’étroit, avec juste ce qu’il faut de bleu pour ne pas perdre de vue ce corps dans lequel il réapprend la sensation du vent. Mais je n’ai pas à me mettre à sa place pour raconter son histoire. Il l’écrit très bien lui-même. Je n’ai pas à savoir ce qu’il ressent pourtant, je ne peux rien contre mon désir de mettre des mots sur la sensation de ce bruit du couteau qui racle la peau du radis.
    Dans la cour, il fait plus frais. La femme a recouvert l’assiette d’une serviette. On s’accorde tous les trois pour dire qu’on l’aime, ce monde, et que sans doute on le pleurera à l’heure de le quitter. Dans un dernier sursaut, on cherchera à agripper celui où de celle qui se trouvera à nos côtés, et qui nous repoussera. Un réflexe de vivant, je dis. L’homme répète : un réflexe de vivant.

    4. Et s’il fallait écrire. Raconter pourquoi ce couple me touche tant. Je deviendrais un radis écorché par la lame d’un couteau de cuisine, dans la main d’une femme au parfum de bruyère, blancheur crue sous peau mauve encore rugueuse de terre, manquant cruellement de sel. Quand on me demanderait "de quoi ça parle ce que tu écris ? ", je répondrais : d’amour.

    • Et les parapluies s’ouvrent . Deux sur la première marche , un sur la deuxième et deux sur la troisième marche .Les têtes se relèvent lentement , regardent le ciel , les nuages noirs , la pluie d’hiver . Je me prépare , je me dis tout ce que tu vas voir maintenant considère le comme un film , un film qui va se dérouler là sous tes yeux , une porte ouverte sur une minuscule entrée trois marches d’escalier , un bout de jardin long rectangle et vide et une dizaine de personnes . Alors je regarde l’homme qui parle à la femme , l’immobilité de l’enfant , la jeune fille qui se rapproche de l’homme et lui parle doucement . Et la voiture arrive .Je vois les corps s’arrêter de bouger , les têtes se baisser . Un homme descend de la voiture , suivi d’un autre homme suivi d’un autre et un dernier , ils avancent vers nous . Ils portent un costume d’un vert affreux . Les corps s’écartent , ils montent les trois marches , franchissent le seuil de la maison . La pluie ne cesse pas de tomber , elle est blanche la pluie et froide sur ma main qui tient un livre , livre de couverture blanche .Les quatre hommes en costume vert affreux , réapparaissent , ils portent le cercueil brun de mon père . Le silence est profond comme est profond et sombre ce jour de décembre .Les quatre hommes sont suivis d’autres personnes , dont une femme , ma mère qui semble si petite à force de pleurer .

      Je sers fort le livre blanc .Je lis d’une voix sans sanglot « Nadie nos contara la historia de los cuerpos ausentes sine la voz de nuestro proprio cuerpo que arde como un gran fogata de mateza ».Et le livre blanc je l’ai jeté avec une fleur rouge . Et le livre est resté ouvert .

      Et plus tard je suis partie à la recherche du chemin qui a conduit mon père à la frontière française et plus tard j’ai compris que ce chemin .

      Les mains sur ta bouche ta bouche froide l’air froid glisse à l’intérieur de la racine l’air froid glisse à l’intérieur de la racine du premier mot les mains sur ta bouche sur l’air froid l’air froid garde la nuit la nuit du premier mot de la bouche parlante l’air froid brûle sous la peau du mot la peau du mot dépossédé l’air froid arrache les fils du mot dépossédé l’air froid l’air froid affame la peau du mot dépossédé tu cherches le mot le premier mot entendu le premier entendu sur tes mains sur ta bouche froide le premier mot froid de la bouche parlante de la bouche parlante pleine de l’air froid de l’air froid brise le premier mot brise le premier mot sous la peau du mot l’intérieur vivant du premier mot sous la peau du mot l’air froid refoule la lumière du premier mot de la bouche parlante , de la bouche parlante de l’homme en noir devant la baraque en U.

      Voir en ligne : http://effacements.blogspot.com/

  • lire le texte d’AnCéT – sur diafragm.net le texte inclut liens extérieurs vers images ou autres textes...


    À soixante kilomètres au Nord de Jérusalem - en pleine chaleur - la route traverse les montagnes - il y fait chaud la ville est à flanc de colline dans la vallée qui garde toute la chaleur et sue - des maisons beaucoup de maisons en pierre blanches - de haut immeubles parfois - une ancienne arène romaine recouverte d’herbes plus ou moins hautes - une vieille ville des boutiques toutes fermées le vendredi - la mosquée principale est dans la vieille ville là-bas il y a du monde le vendredi même sur le trottoir des hommes sont sur leur tapis de prière - les ruelles les marches aucun terrains plats - quelques gamins dans les rues - une rencontre un homme te présente sa famille

    tu veux comprendre tellement de choses tu n’oses pas vraiment poser de questions - ils te parlent ça vient simple dans les échanges pas besoin de poser de questions en fait tu écoutes - tu as déjà entendu tellement de choses et vu dans la ville les photos des martyrs de l’Intifada - eux te racontent leur vision de gosses le couvre feu l’impossibilité d’aller à l’école pendant des mois -il te montre sa cicatrice il avait huit ans et les soldats lui ont tiré dessus - il avait peur - et aujourd’hui il y a des maisons en ruines ça se voit elles sont là en ruine depuis un temps assez long - et si tu demandes pourquoi on te répond : ils ne veulent pas qu’on y touche alors ça reste comme ça

    parce qu’avant de partir on a fait une photo de famille instantanée tous ensemble et qu’il l’ont gardée et parce que tu as une photo instantanée de la famille coupée mais quand elle est arrivée - tu ne sais pas comment dire ça ne se dit pas

  • A toi, lecteur :

    C’est un immeuble assez récent. On sort du métro (la sortie du côté de la boulangerie), puis on prend la première à droite, une rue très longue, avec des petits bouis-bouis de chaque côté et des caisses de plastique remplies de fruits.
    C’est par là qu’on arrive à l’immeuble.

    Quand il m’avait dit l’histoire, je m’étais imaginé un bâtiment sombre et humide. Il m’avait raconté les cris, les éclats de voix, et je voyais cela dans l’ombre. Il m’avait raconté la détonation, sèche, brutale, et je pensais qu’il en resterait quelque chose, une odeur peut-être. Non : c’est un bel immeuble blanc, propret, avec des affiches de la ville scotchées sur la vitre de l’entrée. Dans le hall, un petit panneau de liège sur lequel sont indiqués les jours de sortie des poubelles. Une lettre du syndic où on peut lire, en gros, QUE LES VELOS SONT INTERDITS DANS L’ENTREE.

    C’est au deuxième étage que ça s’est passé. La porte n’a pas encore été refaite. La voisine était là, c’est elle qui avait témoigné la première. Tout le monde avait dit la même chose : ils s’étaient réveillés en sursaut, il faisait encore nuit. Des bruits retentissants, on aurait dit des meubles renversés à terre, et après chaque bruit, des rugissements et puis un cri aigu. Ca s’était accéléré et cette fois les voisins étaient vraiment réveillés. La police et ses lumières bleues, les coups contre la porte et les yeux écarquillés collés contre les petits trous pour voir. Quand ça s’est terminé, m’a dit mon ami, la jeune femme était morte. Il y avait eu un petit encart dans les journaux, et tout avait repris comme avant dans l’immeuble. Les vélos interdits dans l’entrée, les poubelles à sortir et les chiens à promener.

    En passant devant la porte défoncée du deuxième étage, en voyant la poignée attaquée, j’ai su que je ne dormirais plus. Paula aussi, c’était arrivé un matin lugubre – et je n’arrivais pas, en dépassant cette porte, à m’imaginer les chocs, la pluie de poings qui s’était abattue. Quelque chose qui ne pouvait pas être. Paula, son chat à garder et ses projets jusqu’au prochain siècle, Paula et son amour toujours, Paula qui attendait ses résultats. Rentrée de soirée au petit matin, quelqu’un était là dans le hall – cette porte du deuxième étage s’ouvrait grand sur mes souvenirs défoncés.

    Il aurait fallu écrire autre chose qu’un encart dans le journal. Mon ami me décrit sa voisine du dessous – comme j’aurais voulu la connaitre… Il faudrait écrire sur elle et lui rendre corps, tenter de dire avec des mots cette vie qu’on a fait claquer de tous ces coups. Mais ce mal de ventre et cette mâchoire bloquée. Peut-être un film, mais alors qu’on commence par un plan fixe sur cette porte défoncée… un plan fixe. Bien sûr, il faudrait rester sur le palier, écouter les mots des voisins, transformer les dépositions en oraisons mais… un plan fixe sur cette porte-là, défoncée.

  • Tellement pesait ce qui était absent, pourtant les mêmes mots, toujours les mêmes mots opiniâtres et ordinaires. Impossible de s’exprimer par cette même gestuelle du sentiment. Inutile. Tout. Et la fracture dans leur pensée, dans leurs yeux soudain plus sombre, même cri, elle se serait écrite – en moi- mais là... La longue table était -elle- rivée au sol. Au dehors il pleuvait dans les ornières, et sur la grange triste. Sans lumière, monotone – une de ces peintures veuve, où s’enroulent les paroles authentiques dans les espaces dérobés, les silences. Ces vides entre deux masses – Qu’on appelle orages- explosent parfois, ou seulement menacent. Les éclairs délivrent, l’intenable tension se résout par elle même et l’on préfèrera le sommeil au poème. Ce n’est pas une voix – notre rage est satisfaite quand ce n’est pas une voix mais ce hurlement de douleur – un coup de tonnerre. Comme si cette douleur se manifestait hors de l’homme, déjà, brutalement, primitivement, dans un râle universelle.

    Ce n’est pas écrire, c’est peindre... où alors restituer les moindres renversements de leurs intonations, et ces lueurs arrachées au jour, arrachées à la nuit, dans leurs yeux, les éclats d’une force surhumaine. Ce n’est jamais assez, c’est toujours trop, tellement pesait ce qui était absent dans leurs voix orphelines. Il faudrait un éclair, juste un coup de tonnerre

  • Un collier de maisons couchées de chaque côté de la route. Trois mouettes brassent l’air humide, se posent sur le panneau Degiville. Le clocher austère surpasse les toits, collé à ses flancs : le cimetière.

    Des tonnelles superposées, la petite terrasse du café. J’y entre. Le cafetier bâille aux corneilles. Les flippers et juke-box sont éteints et une serpillière tordue jusqu’à la dernière goutte pend sur le rebord d’un seau jaune.
    Pas de cris d’enfants, de rires d’enfants. Un silence surnaturel qui empêche de parler. Je montre la machine à café, lève l’index.

    Le cafetier met en route la machine. Il connaît l’histoire, comme tous les habitants du village, qu’ils aient vécu ici pendant la guerre où qu’ils aient été trop jeunes pour l’avoir vécue. La chose ne peut se dire. Poids mort. Bouscule le présent, enterre l’avenir. Fin. Non-recevable. Le jus est noir. La main pèse. Le sucre blanc.

    Panneauter la tombe, la zoomer. Silence épais. Dates gravées. La silhouette souvenir de cet homme âgé, un peu cabossé. Et puis encore ces visages fermés sur une histoire close qu’on ne voudra pas réveiller…

    Plutôt écrire. Il longeait la route jusqu’au cimetière sans se retourner ou regarder de côté. Cela frappait cette raideur de la nuque. Il s’arrêtait au café, buvait un coup, repartait d’un pas ferme… On pourrait commencer à remplir l’espace entre ces deux dates, entrer dans la stèle, rendre la mort à la vie… Dire la mort, dire la douleur et la peine, revenir à la naissance.
    Ses premiers pas.
    Les maisons couchées
    Le rire des mouettes
    La machine à café

    Voir en ligne : Essayer de dire sans dire

  • Il y a l’église, massive, autour de laquelle s’organise le village. Avant de pénétrer dans les ruelles qui s’ouvrent en étoile sur la place, entrer dans l’église, y marcher, prendre le temps d’y avoir froid. Pousser la porte, et l’envahissement de soi, immédiat. C’est une atmosphère particulière, une église. Une atmosphère de grotte. On passe un seuil et ce qui est derrière la porte lourde n’existe plus. Tout est suspendu.

    Les pas résonnent sur la pierre. Je m’arrête à chaque autel, me familiarise avec chaque statue. Plus loin un reliquaire ; des os dans un étui de verre. Une porte s’ouvre, qui ne mène pas au dehors, le pas rapide d’un homme. Il s’installe au petit orgue, n’a pas un regard pour moi. Je n’existe pas, je ne le dérange pas. Soudain les notes s’élèvent de l’instrument hors d’âge. Je m’assois. Ecouter. Il répète, reprend indéfiniment la même phrase, butte au même endroit, recommence, encore, et encore. C’est une ivresse, ce son trop métallique et sans justesse. Une note magnifique de fausseté au beau milieu de la phrase me blesse à chacun de ses retours. Je l’attends. Je savoure l’interruption pour la reprise qu’elle amène. Recommence. Reprends du début. Je sens monter en moi la note et c’est encore cette brisure de la mélodie qui emporte tout le morceau vers le mineur. Tout mène à ce trébuchement. Tu penses : « Tout a commencé par une faute de français ».

    Il y a de ces moments qu’on voudrait figer. Le rai de lumière traversant le vitrail, les motifs rouges qu’il dessine sur les dalles. Garder l’instant intact. Penser qu’on aimerait être capable de dire cela, la pureté, la coincidence merveilleuse du rai de lumière et de la musique, la fixité de la tâche rouge au sol et le mouvement résolument ascendant de la phrase jusqu’à cette fausse note qui a l’intensité d’une brûlure en soi.

    Il faudrait un prétexte, l’instant ne suffit pas au récit. Imaginer ce qu’a fait cet homme juste avant, ce qu’il fera juste après. Que la scène de l’église soit centrale. Que tout y mène, et qu’après elle plus rien ne soit pareil. Qu’il s’y passe quelque chose d’irrémédiable. Imaginer ce que cela pourrait être, pour cet homme, quelle décision majeure pourrait se faire jour en lui pendant qu’il joue, quelle pensée se former, au rythme de ses inlassables reprises. Ou alors, que la musique soit l’entracte ouvrant sur un tout autre tableau : avant elle, ce qu’a fait l’homme, qui le mène à cette minute, après elle ce que fera cette fille qui l’écoute, figée dans la contemplation des reflets d’un vitrail sur la pierre nue.

    A moins que cette scène ne soit que le prétexte au récit d’un souvenir. Il y aurait la musique en arrière-plan, et la mémoire qui tournoie au rythme de la phrase, le vertige d’un souvenir lié à une église, à la chapelle d’un séminaire peut-être, à une nuit passée entre deux toits ; il faudrait dire l’ivresse et la magie, le mystère de la langue allemande, la lueur du chandelier découvrant ce labyrinthe de charpente, la vue sur Vienne depuis le cadran de l’horloge, les ombres immenses, le tremblement des flammes. Dire la fulgurance de cette nuit, et l’explosion de ta chute, l’instant d’après.

  • dans une ville à l’est. ça se passe. en silésie orientale. la ville s’appelle Żagań

    *
    ça se passe dans un train, en banlieue parisienne, dans une ville qui s’appelle lozère. vert. des arbres. des fruitiers en fleurs. de l’odeur de grésil au passage à niveau

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    c’est à fontainebleau. service militaire. le train. elle vient le voir

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    ça se passe aussi à orsay, banlieue parisienne. même heure. même train. même jeune homme

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    froid. faim. godillots. fils DEUX MILLE et de fer

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    écrasé l’homme. le char roule

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    tout inventer. car tout est vrai

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    les noisettes dans les vosges. ils s’appellent l’un l’autre p’tite tête

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    il pleure. ça arrive

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    l’odeur du tabac. le jaune de nicotine. index. sorte de naphtaline pour kolinski

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    cuvette. compte-goutte. brucelle

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    tu inventes les fusils mitrailleurs et les miradors. tu inventes les types qui lui apprennent la balalaïka. c’est au retour qu’il l’achète et qu’il en gratte mediator

    *
    il revient un été. retrouvailles de l’amour dans la librairie, au milieu des livres. tu l’inventes qui monte les marches de l’escalier serré sur lui-même. est-elle là-haut. l’attend-elle en bas dans la boutique.

    Voir en ligne : Żagań, un dépli