moi en esquelette (des arts & sciences)

(ou : quoi faire de son vieil accélérateur de particules ?)


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Vous descendez du RER à Orsay, vous suivez le chemin de la fac par derrière (pas par devant), quelques rues à prendre, un faux jardin japonais, et vous découvrez le L.U.R.E., le laboratoire pour l’utilisation du rayonnement électromagnétique. Dans son grand tambour, il était révolutionnaire – mais c’était il y a longtemps. Un autre bien plus grand a été construit, mais directement sur le plateau, le Synchrotron Soleil, et puis bien sûr le complexe international du CERN, pile sous la frontière entre Genève et la France (j’y suis allé aussi, avec Hubert Reeves).

Quoi faire alors de l’accélérateur de particules qui ne peut plus servir ? Bien sûr d’abord un travail pédagogique, qui peut se révéler fondamental et ouvert, oui bien sûr rendre hommage : voir site SciencesACO.

Mais, comme finalement de tant de maisons d’écrivains ou de bâtiments dont héritent les pouvoirs publics n’importe où – un petit peu d’art... ou mieux, ici, d’arts et de sciences ? Vrai que je n’y crois pas beaucoup. C’est en amont [1] qu’on a à porter la sape. Là où les scientifiques garderaient goût de la littérature, et là où les littéraires ne paniqueraient pas à la réversibilité du temps ou à l’existence comme probabilité statistique. C’est dans cette fissure que je veux être. Dans mes outils numériques je régresse : j’ai Proust dans mon Kindle. L’art numérique me déçoit, je préfère transpirer avec des tambours. Ça me regarde. Mais c’est très bien qu’on parle partout d’arts et de sciences, qu’on ait des budgets culture dans les facs de sciences (il resterait quoi, sinon, pour ce peu qui est vital à faire) où on n’enseigne pas la littérature, de toute façon c’est pas dans les facs de lettres qu’on ira parler de la matière et du vivant. Et puis ça ne me regarde pas, les facs sont tranquilles dans leur coin et nous intranquilles dans le nôtre.

C’est de toute façon réussi, les arts qui se font science ou le contraire. Ça fait des belles lumières par terre, quand on pose le pied dedans ça déplace le faisceau... Et bien sûr des tas de concepts intéressants, jouer avec des vitesses de caméra, avec des compressions d’images. Et faire le plouc ou le blasé serait encore pire que tout, de ces expériences naissent nos usages les plus modestes et ensuite banalisés.

Enfin bon, c’est beau de venir voir le vieil accélérateur de particules pris en charge par la collectivité, et que grâce à ça, Printemps de la culture compris, il n’ait pas été vendu au poids de la ferraille comme la centrale thermique de Gennevilliers ou posé en extra-terrestre sur le milieu d’une pelouse à la Villette ou laissé tout nu sur sa rue comme le haut-fourneau U4 à Uckange. Les recherches et découvertes qui ici se firent ont permis les avancées ultérieures, elles ont fait basculer des pans entiers de savoir – on protège bien aussi la villa romaine, certes moins belle, et le bâtiment extérieur est bien beau aussi, même avec un peu d’herbe pour cheveux.

Et puis, pour moi, ce sont les mêmes visseries, tuyauteries inox, pompes à vide et canons d’électrons avec quoi j’ai gagné ma vie autrefois, on passe en douce la main sur les boulons pour retrouver le toucher de la mécanique.

Mais on a bien joué, tous les deux, avec... non, je dis son nom dans les autres billets mais pas celui-ci, je veux pas lui créer d’embêtements. L’imagerie médicale fait des prouesses. Les jeux vidéo aussi. Alors mêlez-les deux et vous avez ça. La petite caméra détecte à l’infra-rouge vos mouvements et votre position. L’ordinateur calcule dans ses bases d’imagerie médicale ce qu’on peut voir dans les dedans, selon ce mouvement et position. Voilà comment on joue au fantôme et qu’on se dissèque soi-même, même si ce n’est pas son vrai soi-même dans l’image et qu’on revit dans le macchabée d’un autre.

C’est ouvert jusqu’au 31 mai, retrouvez le programme sur culture.u-psud.fr. En fait, les grands messes littérature (voir Lyon, Assises Internationales de la Routine) me font exactement le même effet, alors rien de grave, un partout.

Et puis ne croyez pas ce que je dis, il y a des Mac dans tous les coins et recoins, des concerts, un concours d’écriture poétique avec prix de 300 euros et des tables rondes autant que vous en voulez, très sérieuses.

Amenez-y les enfants, vraiment. Et bien apprécié la scénographie toute en détails, parfaitement pertinente là où imaginaire et architecture industrielle se rejoignent – ça aussi, c’est l’amont arts & sciences. Et bien sûr commentaires largement ouverts ci-dessous puisque vous ne serez pas d’accord.

 

[1L’initiative s’appelle Printemps de la Culture et je mesure bien, à S(Cube) qui en est partenaire, l’implication, la ténacité pour construire, justifier les trois sous qu’on dépense, les démarches qu’on défend. Seulement, cela qu’on nomme culture en tant que construction sociale s’est initié dans son acception politique avec Malraux puis industrielle et commerciale avec le disque, avalé ensuite par le cinéma, dans une poignée de décennies qui n’en justifie pas pour autant la nécessité ni la pérennisation. Les travaux d’Artaud, période Mexique, sur comment nous avons eu besoin de nommer un concept d’art pour l’isoler du religieux sont tout aussi décisifs : dans la grande autonomie de nos disciplines, c’est même là où on n’a plus recours à la notion d’art qu’on les met à nouveau en travail. L’exercice de la science, tel qu’on le découvre dans les labos, est évidemment et partout un manifeste de culture, sans qu’il soit besoin de le nommer comme tel (au contraire, installer tous les écrans, sigles au-dessus des portes, pour que l’évidence scientifique occulte l’interrogation culturelle), et un art au sens le plus originel puisque c’est la relation de l’homme à ce qui l’environne et le fond qu’on déplace et reconstruit. C’est le geste, qui est savant, et dans leur fondement, où même elles ne se sépareraient pas, la littérature et la philosophie sont ici ce qui nomme la langue et la met en travail. C’est dans cette intersection, et non pas dans les lointaines périphéries de l’arborescence, que nous avons à recréer le chantier commun : que la langue prouve savoir ici interroger et participer de l’invention (des concepts, des expériences, des projections), tandis que ceux qui inventent la science réapprennent la liberté de la fable, et sachent celles qu’ils convoquent ou déploient. En serions-nous-là si ces pratiques même, qu’elles soient sciences, médiations culturelles ou littérature, ne s’étaient pas tant cloisonnées elles-mêmes dans leurs propres frontières, ce cloisonnement, qui laisse leurs frontières ouvertes, les laissant dériver ou s’ancrer comme autant d’objets qui ne se rejoignent pas ? On est si loin de textes même aussi élémentaires désormais que le Discours de réception du Nobel de Saint-John Perse.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 25 mai 2012
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