« meilleures ventes »

du livre et du désir, ou de la littérature Smarties


On ne peut pas s’en déprendre : où il se vend des livres, on s’imagine que c’est de la famille. Une partie un peu amoindrie, ou qui a un peu raté son chemin, mais de la famille quand même. Je ne crois pas avoir jamais acheté de livre en supermarché, ou alors comme ça, l’été, dans une rocade de passage, un polar de complément. Je ne sais pas si ça leur sert à grand-chose : oui, parce que les vendant même prix qu’au centre-ville, chez les libraires, mais bénéficiant de remises nettement supérieures, ça rapporte une marge bien supérieure aux surgelés. On voit rarement pourtant des livres mêlés aux surgelés, à la caisse. Disons que c’est un peu comme la musique de fond : il faut que ça fasse ambiance, le supermarché à l’image de la maison, avec son coin meubles, son coin apéritifs, et donc un coin livre qui fasse appel aux utilitaires qu’on vend derrière (la série "Pour les Nuls" – reçu hier une lettre de First Editions demandant autorisation de reproduire un texte de publie.net dans Poésie pour les Nuls, pas répondu).

Mais est-ce que le livre est objet alors de désir, et non seulement de fonction ? Si c’est meilleure vente, peut-être qu’on peut l’acheter en confiance pour offrir à la vieille tante en maison de retraite, qu’on ne va pas voir souvent et qui aime tant lire ?

Je ne sais pas ce qui motive à acheter une meilleure vente. Dans 15 jours, ça sera l’irruption de la rentrée littéraire en bloc, et les excellents comme Échenoz et ses éclairs viendront se poser là quelques semaines comme si de rien n’était. Aux States, ce goût des couleurs, par quoi la meilleure vente doit d’emblée se plier à l’art coloriste du supermarché, trancher sur le carrelage et faire bien brillant, c’est encore plus accentué. Je ne me crois pas aigri : j’en ai eu ma part, me souviens même, ravitaillant ma petite famille, que les mômes consciencieusement chopaient mes bouquins et les plaçaient en plein à la place de la vente n° 1, je suppose que c’était remis en place le lendemain et de toute façon ça ne faisait pas bouger les stocks – Échenoz, on l’achète en librairie, pas en surgelés.

C’est plutôt cette distance, qui m’interroge : le pas envie. Même à l’étranger, jamais pu nous empêcher d’entrer dans les librairies de rencontre. La semaine dernière encore, dans ce minuscule village de Banon, réputé pour son fromage de chèvre, entre Digne et Apt, au-dessus de Forcalquier, où on peut bien se douter que chaque visiteur à une heure trente de petite route (nous aussi), cette incroyable librairie tout en dédale, Le Bleuet – et bondée. Mais justement : le livre, s’il est devenu notre désir, c’est pour l’imaginaire qu’il porte, ses caves et greniers, ses temps secrets. Comme on n’avait que le livre pour les fournir, on les a identifiés au livre, et on en veut à ceux-ci de ne les pas contenir.

La vie des idées, le rapport direct au monde, à l’information, mouvement et choc, émotion et confrontation, écoutez quand vous vous baladez, n’importe où, rue, terrasses, famille, les mots web, les mots Internet, et faire en sorte que ce qu’on y propose, nous, ne ressemble pas à ce présentoir – quand bien même Internet regorge aussi de ce genre de présentoirs, et que c’est à nous d’y construire les chemins de l’écart, les petites routes qui mènent à Banon d’où on rapportera du Jaccottet, du Bonnefoy et des Du Bouchet, plutôt que les meilleures ventes – qui à Banon ne s’affichent pas sur le vide du monde surgelé.

Librairie Le Bleuet, Banon (04), 100 000 livres dans un village de 800 habitants.

Dans la grande cacophonie des débats actuels (une voix qualifiée, celle de Charles Kermarec, Brest/Dialogues), ce qui m’étonne c’est précisément qu’on l’interroge toujours lui d’abord, le présentoir du supermarché. Même le piratage, nous dit l’excellent Aldus, s’en va d’abord pirater les meilleures ventes...

Il y a des voix dissonantes, elles donnent de l’air : ainsi Laurent Margantin, qui réincarne la voix aigre de Reger, le narrateur du fabuleux Maîtres anciens de Thomas Bernhard : La rentrée littéraire est une extinction de la littérature. Il y a – je crois dans la deuxième vidéo – un très beau passage de Hervé Le Crosnier sur le fait que le lecteur n’est pas un client.

Merci à Hubert Guillaud, Constance Krebs, Thierry Crouzet et d’autres (notamment blog Vincent Monadé) d’avoir contribué à ma page de la semaine dernière sur le Prix unique du livre numérique on s’en fout complètement (à dire désormais en un seul mot) : près de 4000 personnes, en 10 jours, y ont passé plus d’une minute, c’est quand même étonnant.

Pour le reste, méfiance : voilà qu’hier, sous forme de teasing, on vous donne comme un miracle la dernière phrase de tel livre d’artillerie lourde. Les meilleurs journaux professionnels, ou les poids lourds de la critique, c’est de cela qu’ils vous informent : voir Livres-Hebdo et son sondage : 13 romans tirés à plus de 50 000 exemplaires. Quel est celui que vous attendez le plus ? Bien justement, non – je crois qu’à Ouessant vais emporter Don Quichotte. Ce que j’attends de la littérature, c’est qu’elle m’attrape où je ne savais pas. Il y a les Sebald, Agamben, Emaz et tant d’autres...

13 livres tirés à plus de 50 000 exemplaires, et le reste qu’importe ? Il reste une trentaine de places pour se glisser hors de la surproduction massive qu’ils assument, à moins de 2000 euros la facture d’imprimerie pour tirage de mise en place (je cause large), peu importe qu’au bout des 3 mois de retour (la trésorerie y gagne, de toute façon), on n’en ait que 90 ou 150 payés, pourvu qu’un sur les dix rattrape les autres. Alors où, le désir du livre, la reconnaissance même du travail ?

Pas grave, avec la richesse des échanges web on est ailleurs, mais c’est ainsi, on n’arrive pas à faire le deuil, et le présentoir du supermarché en est l’emblème du pire.

Je travaille à un texte pour l’expo Kertesz du Jeu de Paume, avant-hier (retour Québec, plein de tâches qui s’entrechoquent), contraint d’attendre 1h centre-ville livraison de verres de lunette (oh, plaisir de la vie des miraults, quand la ville ensuite devient nette !), j’entre à la Fnac : rayon photos, rien que des manuels sur la photo numérique facile. Je rentre dans une des librairies tout public de la rue principale : devant le rayon photo/cinéma, deux livres d’acteurs célèbres de la série télévision Plus belle la vie, pas eu le courage de fouiller mais de toute façon rien sur Kertesz. Les libraires ont beau avoir la meilleure volonté du monde, ils ne peuvent vendre que ce que leur propose l’édition, et désormais le web a tellement mieux, plus pointu et mouvant à offrir, quand on sait s’en servir.

Hier sont arrivées les caisses, et aujourd’hui il s’agissait de faire place, dans nos livres retrouvés, à ceux rapportés du Québec : à côté de qui s’en iraient voisiner Gabrielle Roy,Hector de Saint-Denys Garneau, Pierre Nepveu, François Dumont ou Jean Désy ? On n’a pas fait le deuil de cette force de vie que ramassent les livres – Gabrielle Roy, qui paiera éternellement je ne sais quel pêché d’étrangère plus son sexe, et n’aura pas droit à la Pléiade quand c’est un auteur de telle stature... Est-ce que ce n’est pas ça, qu’il faudrait vendre au supermarché, et ferait le mieux sens pour ceux qu’on y voit, et la pauvreté écrite dans ce qui se dépose sur le tapis ? S’il n’y avait qu’ainsi que ce monde marche à l’envers.

Là où leur en veut le plus, c’est peut-être en cela : qu’ils nous font perdre même le désir du livre – on le reconstruit ici, ça s’appelle Internet mais ça ne propose plus exactement des livre : cela seulement, nos sites.

 

Tours, présentoir allée centrale d’hypermarché : et moins de 500 références derrière ?

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1ère mise en ligne et dernière modification le 11 août 2010
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