fiction | quoi faire de son chien mort ?

étrangeté radiophonique pour 4 acteurs (et un chien mort)


à l’écoute (26’)


- Quoi faire de son chien mort, version audio


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Quoi faire de son chien mort ?, 26 minutes, est une proposition de fiction radiophonique, à la suggestion de Lucien Attoun pour son émission de France Culture Radiodrames, et réalisée par Christine Bernard Sugy en avril 2003, avec des acteurs d’exception : Christine Murillo, Martine Pascal, Nicolas Devanne et Jean-Baptiste Malartre, que je remercie. Cette écoute est bien sûr réservée à l’usage personnel.

- Quoi faire de son chien mort ? a d’abord été publié aux éditions Les Solitaires intempestifs, merci à François Berreur.

- c’est Google qui vous envoie ? CHIEN MORT _ MORT DE SON CHIEN _ QUE FAIRE DU CHIEN MORT _ CHIEN MORT QUE FAIRE _ QUOI FAIRE DE SON CHIEN MORT : cette page est consultée par des dizaines de personnes qui arrivent, jour après jour, via ces requêtes (plus de 10 000 en ce début 2014). Je m’excuse auprès d’elles : il s’agit ici d’une fiction radiophonique, qui a démarré par la brève vision, un après-midi, attendant en voiture à un feu rouge, d’une dame tenant un chien mort dans ses bras. Les requêtes Google, leur régularité, prouvent cependant qu’il s’agit bien d’un point de friction sensible de notre société. Ce qui n’empêche pas le texte de comporter nombre d’informations utiles, quand on doit se débarrasser d’un chien mort. Donc bienvenue, et profitez des conseils ! Meilleures pensées.

requêtes mensuelles pour cette page sur Google, mai 2008

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- 1, comme on est démuni dans ces situations-là

- 2, une dame qui portait un chien mort dans ses bras...

- 3, c’est là qu’on aurait besoin d’aide

- 4, c’était à un feu rouge dans la ville

- 5, on doit prendre connaissance des chiffres

- 6, et apprendre le vocabulaire

- 7, le petit chien est mort

- 8, tout est une affaire de confiance

- 9, et puis plus rien que cendres

- 10, juste une silhouette qui s’éloigne

 

François Bon | Quoi faire de son chien mort ?


 

Pour quatre acteurs et un chien mort.

1, comme on est démuni dans ces situations-là

ACTEUR 1 – Quoi faire de son chien mort ?

ACTEUR 2 – On est dans la ville, on est d’un coup confronté au problème. Le chien est mort, quoi en faire ?

LA FEMME – C’est que ça m’est réellement arrivé, vous savez ?

TRAGÉDIENNE – Si démuni on est soudain lorsque l’imprévu vous assaille.

ACTEUR 2 – Un drame ce n’est pas plus : la mort, la ville, un instant qui tout rassemble.

ACTEUR 1 – Divertissement oui, pour les autres. Et pour soi-même, tiens, trouve donc la solution.

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2, une dame qui portait un chien mort dans ses bras...

ACTEUR 2 – Au début, juste cela, silhouette d’une femme. Dans un escalier d’immeuble, avec la lumière jaune de verrières, et portant dans les bras, rassemblé dans un tissu, peut-être un vieux châle, son chien mort.

ACTEUR 1 – C’est une scène silencieuse, une scène de cinéma plus que de théâtre. Une porte fermée, la charge qu’on met en place. Espérer parler, et personne à qui parler. Attendre avant de se risquer dans la rue, et puis finalement s’y risquer.

ACTEUR 2 – Au théâtre elle aurait ainsi passé au lointain, descendant trois marches avec un projecteur face à 40 points, juste disparaissant à jardin, sa charge dans les bras, avant qu’on commence peut-être par le surgissement de la tragédienne au premier plan, elle droite, s’adressant face.

TRAGÉDIENNE – Et pour dire quoi ? Qu’est-ce qui me concernerait d’une femme descendant un escalier avec un chien crevé dans les bras ? Et elle est comment, cette femme ? Vieille, jeune ? Bavarde, silencieuse ? Haute, mince, grosse, vive ? Au théâtre on voit… Là dans votre histoire on ne voit rien… On va où, là ?

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3, c’est là qu’on aurait besoin d’aide

LA FEMME (MONOLOGUE) – Qu’importe qui je suis, qu’importe où que j’aille. Qu’importe la ville, et la direction prise dans la ville.

Importe la lumière : celle d’un après-midi de fin d’hiver. Importe le bruit d’ambiance, celui-là, même, écoutez : une indifférence, la présence d’événements loin, moteurs ou vagues sirènes, fonds de machines, mais rien non plus d’agressif, tout est loin, tout est morne.

Un feu rouge, vous attendez, les voitures démarrent ou s’arrêtent, vous passez. Un longue avenue droite, rectiligne.

Qui je suis, comment je suis ? Qu’importe. Vous ne me connaissez pas. Et j’ai assez à faire avec ma propre charge qu’à regarder qui me regarde. Le chien est lourd dans mes bras.

Qui je suis ? Vous passiez, peut-être. De très haut dans le vacarme des deux cents chevaux de l’autobus diesel qui vous emmenait (mon mari conduisait des autobus, je sais les moteurs des autobus), ou bien dans une de ces voitures qui au feu vert s’élancent.

Peut-être vous ne m’avez même pas vue.

Peut-être, quelques secondes plus tard, l’image d’une femme qui attendait au passage piéton vous est-elle demeurée dans la tête à cause de l’attente, de la posture, et que vous-même vous avez inventé : un chien mort, elle portait un chien mort dans ses bras.
Peut-être vous serez vous retourné, de toute façon il était trop tard. Oui, une silhouette qui attendait, oui une charge dans les bras. Mais l’expression : chien mort, qui vous est venue, êtes-vous sûr ?

Mais oui, c’était vrai. Je portais dans les bras mon chien mort. Je l’avais enveloppé d’un châle, un vieux châle rouge. Je ne pensais pas qu’on le remarquerait. Mais quelle importance, m’auriez-vous parlé, m’auriez-vous arrêtée, m’auriez-vous proposé de l’aide ? Je n’avais pas besoin d’aide. Ou peut-être si, mais je l’aurais refusée. J’aurais refusée la vôtre.

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4, c’était à un feu rouge dans la ville

TRAGÉDIENNE – J’étais, c’est vrai, en voiture. J’avais mis, dans la voiture, de la musique. Le feu était rouge, et machinalement on a les yeux sur la lumière, qu’un reflet me gênait pour voir et dont je guettais la bascule. On retrouverait même, à simplement en parler, la position des mains, que dans l’attente on remonte sur le volant, un peu haut, et la vitesse enclenchée, le pied gauche sur l’embrayage. Et la tête ailleurs, les pensées sont usées, ce sont des demi-pensées, pensées pour la route, pour le temps mangé de la voiture. Je revenais de la radio, j’avais enregistré une émission : il s’agissait de théâtre, on prend un rôle de tragédienne, on en découvre les mots, on s’y applique du mieux qu’on peut, on boit ensuite un café avec l’équipe, le réalisateur, deux acteurs, l’autre actrice et puis on reprend sa voiture et dans l’après-midi on roule, et en redémarrant ce fut instinctif, cette silhouette, là plantée juste au bord, cette manière comme… Comme rigide, oui, un peu trop de lenteur, une manière pour la charge d’être repoussée en arrière et moi passant devant, par la vitre mi ouverte de la voiture, du tissu rouge échappé la vision toute proche d’une tête de chien et avoir pensé : chien mort. Pourquoi, juste cette fixité ? Ça n’avait rien duré, ça n’avait duré qu’une seconde et à la radio c’est sur cela aussi qu’on avait travaillé : une image, un instant entrevue, aussitôt disparue, et si par les mots on remontait toutes les pistes à cet instant et depuis cette image possibles ?

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5, on doit prendre connaissance des chiffres

LA FEMME – Moi je ne savais pas comment dans ces cas-là on fait. Je ne m’étais jamais trouvé à marcher dans une rue avec un chien mort dans les bras. Vous faites ça souvent, vous ? J’étais allé là où on allait pour le soigner, les vaccins, et quand deux ans plus tôt une voiture, là, au même carrefour, l’avait heurté et qu’il s’était traîné ainsi le bassin. On avait bien cru le perdre, tiens. Et la voiture ne s’était même pas arrêtée. Repartie en tournant à droite. Quand on tourne à droite on ne voit pas ce qui est là tout près du sol : un enfant, ç’aurait été pareil. Vous vous seriez arrêtée, vous ? Là-bas ils voulaient bien, ce n’était pas très loin, la jeune dame était sympathique. Ils m’ont dit : même pas d’imprimé à remplir, vous payez quatre cents francs, on le porte à brûler, soit demain soit après-demain. Ils ont une pièce pour ça. Elle a ouvert la porte. Ils avaient du vieux matériel, et sur une table de bois, avec une toile cirée, un chat tout raide. Puis de l’odeur. Tout dépend du poids, m’a dit la jeune dame : si c’est moins de 40 kilos ou plus, c’est légal. Elle m’a fait le calcul : le poids moyen d’un chien est de 20 kilos, celui d’un chat, 3,5 kilos, cela signifie se débarrasser au bas mot de 100 000 tonnes métriques d’animaux morts par année ou l’équivalent de 4 Titanic pleins. Mais on n’y va quand même pas tous les jours, m’a dit la jeune dame, c’est loin, en voiture. Alors moi je n’ai pas voulu. Je reviendrai, j’ai dit. J’ai insisté : — Il n’y a pas de papier à faire ? Non, elle m’a dit, puisque vous gardez la facture. J’ai dit : — Mais vous le porterez avec l’autre animal, là ?

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6, et apprendre le vocabulaire

ACTEUR 2 – Elle marche. Elle voit : Maison du Chien. Là aussi elle est déjà venue, une fois ou deux. Les colliers, à changer une fois l’an, la laisse, un peu moins souvent, ils achetaient en supermarché. La toilette du chien, ils y procédaient eux-mêmes, l’enfermant par surprise dans la douche, parce que la bête n’aimait pas ça. De toute façon, un chien d’appartement, pas besoin de le laver si souvent, elle disait.

ACTEUR 1 – Tu veux la liste ? J’ai la liste, là. Animachic, Toutou Chic, Toutou Much, K’niche, Tic et Puce, Au Poil Fou, Câlin Canin, Canin Malin, Magichiens, Cath’Pattes, Coif’Tout, Canin Paradis, Dog Star, Dandy Dog, Estetic’ Chiens…

ACTEUR 2 – Ça va, je suppose. Puis Maison du chien, c’est aussi bien ?

ACTEUR 1 – Attends, j’ai encore : Séduction Canine, Nom d’un chien, Canichic, Le Cœur en Plus…

ACTEUR 2 – Oui, mais elle, dans son quartier, c’est Maison du chien. Elle avait toujours son chien dans ses bras. Je lui ai proposé de le poser, même cela elle n’a pas voulu. Je lui ai dit : — Mais vous êtes toute blanche, vous avez l’air si fatiguée… À la Maison du chien on a tous les rayons habituels : épilation petites races, c’est notre spécialité. Tontes et shampooings, nourriture santé, et librairie : on est très fiers de notre rayon librairie, à la Maison du chien, beaucoup de gens viennent pour nos livres. La dame a dit qu’elle était cliente, moi je ne l’ai pas reconnue. Elle m’a montré l’inscription sur la porte : « Point conseil ». Et puis elle m’a demandé si un chien mort, on le lavait. J’ai dit que c’était rare, mais que bien sûr on pouvait l’envisager.

ACTEUR 1 – C’est ce magasin à un coin de rue, vitrine bleue ?

ACTEUR 2 – À côté d’un Lavo’matic, et d’une boutique de téléphones portables. Mais celle-là elle a fermé, il y a six semaines, c’est à vendre, mais ça m’étonnerait qu’ils vendent. C’est une clientèle de quartier. C’est le hasard : mon beau-père qui avait lancé ça, pour sa fille, qui était coiffeuse et n’avait pas de travail. Moi, les chiens, je peux pas dire que c’est mon truc. J’étais mécano, alors tu vois. C’est des enchaînements, quelquefois ça va vite. Le samedi je venais aider. Les bêtes, elles me respectent. Je leur cause, elles bougent pas. Alors je venais aussi pour les soins, c’est pas compliqué. Puis mon garage ferme, racheté par Speedy pots d’échappement : t’as pas besoin de mécano là-dedans, rien que trois boulons à dévisser, deux coups de marteau à donner. C’est pas qualifié. Et puis elle, voilà qu’elle retrouve du boulot comme coiffeuse : t’aurais fait quoi, toi ? J’ai repris la Maison du chien.

ACTEUR 1 – On s’éloigne, là, avec tes histoires.

ACTEUR 2 – Bien sûr que j’ai ça, je lui ai répondu, à la dame. C’est des catalogues impeccables. Cimetière des chiens, concession de cinq ans ou concession perpétuelle. Et des prix en province, moins commode, mais bien moins cher. Je lui ai fait mon topo. « Dans un cadre de verdure, massifs de fleurs et petit plan d’eau, sans béton ni goudron, chaque animal simplement signalé par une pierre, agrémentée par supplément d’un rosier. » Je lui ai même montré sur l’ordinateur : parce qu’on a ça aussi sur l’ordinateur, tombe virtuelle, tant par an, petite flamme, photo du chien, texte personnalisable. Peut-être j’aurais pas dû. C’est à texte personnalisable, qu’elle a tiqué, la brave dame. Je crois que ça lui plaisait pas, l’ordinateur et tout ça. Elle avait toujours son chien dans ses bras, dans un grand tissu rouge, qui tombait. Je reviendrai, qu’elle me dit. Je me renseigne et je reviens, et voilà qu’elle était déjà sortie, je l’ai aperçue, au coin de la rue, au feu rouge, elle attendait.

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7, le petit chien est mort

TRAGÉDIENNE – Bon, là j’attaque le texte, OK ? On dit quoi, que je suis là, au carrefour, à côté d’elle ?

ACTEUR 2 – Vous jouez ça sur une scène de théâtre… Le côté Pirandello, tu vois. Tu es dans le rôle, tu as pris le chien dans les bras, mais tu restes l’actrice, tu piges ? Et voilà qu’elle, le personnage, elle est là aussi sur la scène, elle t’apostrophe…

TRAGÉDIENNE – Mais le texte, là ?

ACTEUR 2 – Je sais pas, moi, c’est l’amorce, la bande-son, prends ça comme tu veux… Deuxième degré, tu vois ?

TRAGÉDIENNE – Non… Ça tourne, j’y vais ?

ACTEUR 2 – Quand tu veux.

TRAGÉDIENNE – La poésie est ce qui vous prend comme dans votre poing serré
Dressée sans masque mais le visage fixe et sur ses talons hauts hissée
On a tant cherché et
La parole qu’on porte briserait si on veut un mur

ACTEUR 1 – Didascalie : la tragédienne se saisit du chien mort. Elle est la femme qui porte le chien mort et attend au coin de la rue, son chien mort dans les bras.

LA FEMME – Non, non, rien ainsi. Moi j’attendais simplement au carrefour.

TRAGÉDIENNE – J’attendais au carrefour…

LA FEMME – Moquez-vous. On apprend de si longtemps d’être moquée. Jamais on ne s’y fait. Ce chien était mon chien. Il était vieux. Il a agonisé deux jours et trois nuits, et moi j’étais près de lui assise. Il me regardait. Si mes yeux allaient ailleurs, vers la fenêtre ou la porte, et qu’ils revenaient à lui, qui n’avait pas cessé de me fixer, ses yeux s’animaient, sa queue remuait, oh, si peu. Une fois il a tenté de se lever, d’aller vers la porte, qu’une dernière fois je le sorte. C’était trop, il n’a pas pu. Et puis j’étais près de lui, il a tendu ainsi la patte. Je la tenais dans la main. Il est mort.

TRAGÉDIENNE – Le petit chien est mort.

LA FEMME – Le petit chien était mort, et qu’est-ce que j’en aurais fait ? Où est-ce qu’on dépose ces bêtes-là ? Peut-être que d’abord j’aurais dû téléphoner, me renseigner. Je me suis dit : je l’emmène, je trouverai.

TRAGÉDIENNE – Et c’est paraître au carrefour devant les voitures, et la mort est dans vos bras, épaisseur de temps qu’on hisse avec son corps, bloc de temps arrêté qu’on retient parce que c’est vos heures et vos années, bloc animal du temps : combien de temps disiez-vous ?

LA FEMME– Il a connu mon mari, et quand mon mari est mort il a pleuré : un chien c’est humain. Après il comprenait, venait là contre mes jambes, tandis qu’avant non jamais. Il y avait cinq ans ou six qu’on l’avait, quand mon mari. Et cela fait six ans que mon mari, non sept. Mais quel âge il avait ce chien quand avec mon mari… c’est lui un soir qui l’avait ramené, un ami l’avait traîné là-haut, aux bêtes qu’on récupère. Que voulez-vous, il n’avait pas résisté.

ACTEUR 1 – Didascalie. De tout en haut on voit la ville et ses rues comme sur un plan, les rues sont grises et hauts les bâtiments, incessante la circulation qui grogne.

TRAGÉDIENNE – Très beau, poétique.

ACTEUR 1 – Merci. Et là, au feu, hésitant à s’engager, la silhouette en noir avec le chien mort porté en avant sur les bras et la tête rejetée ainsi un peu en arrière…

LA FEMME – C’est qu’il était lourd croyez-moi on dit toujours
Pour un animal
Qu’il pèse plus lourd mort que vivant qui
Dira jamais pourquoi mais
C’est vrai

TRAGÉDIENNE – Porté en avant sur les bras et la tête rejetée en arrière et puis autour de soi le bruit en rage du monde au cours blanc de l’après-midi quand rien n’a basculé encore de la ville vers le soir, où court-on lorsqu’on veut dans une ville se débarrasser d’un chien mort ?

LA FEMME – J’avais pensé demander à la mairie. À la mairie ils connaissent les services.

TRAGÉDIENNE – Et porter la mort c’est porter mémoire de ses morts

LA FEMME – Mon pauvre mari. Il aurait été là que ça aurait été plus facile. Lui il aurait gardé le chien, moi j’aurais été demander. Le chien je pouvais pas le laisser tout seul mort dans l’appartement.

TRAGÉDIENNE – Pauvre amie les morts
Tous nous hantent et nous bercent tragédienne quand en avant on marche et se porte c’est eux qui dans leurs bras nous ont pris et nous lancent
On ouvre le bec on a ses mots appris par cœur et voilà
Que c’est eux les morts qui dans notre bouche parlent et les mots vous les volent
Liste qu’on a chacun de morts
Et mon père et ma mère

LA FEMME – Pauvre dame

TRAGÉDIENNE – Et l’enfant un beau matin de votre ventre supprimé

LA FEMME – C’est bien plus qu’un chien ça

TRAGÉDIENNE – Et ceux qu’on a connus avec vous et partageant votre âge et vos routes
On fait le compte on retrouve des photographies
On pourrait faire sous autant de visages des croix
Les photographies à la place des visages montrent des marques noires

LA FEMME – Qu’un bien vieux chien mais sa photographie
Je l’ai toujours
Sur le buffet, dans la cuisine

TRAGÉDIENNE – Et la parole qu’on tient est reprise de hauteur et violence qu’à soi-même on fait
Pour se séparer de la peine et du temps et de cela dans les mains et les bras
D’avoir soulevé aux épaules, d’avoir caressé des yeux, d’avoir posé son front sur un front
Froid
D’avoir marché derrière les voitures noires et jeté des fleurs ou de la terre selon la saison ou la mode
Vous attendiez au carrefour et alors

LA FEMME – Bien, j’ai traversé

TRAGÉDIENNE – Avec le chien

LA FEMME – Fallait bien, pauvre chien, ne marcherait plus je me souviens j’avais croisé
Deux maçons deux garçons

ACTEUR 1 – Vous l’emmenez où votre bête ma brave femme au paradis des chiens c’est dans quelle rue

LA FEMME – Et l’autre, pareil… Encore, avec le sourire

ACTEUR 1 – Emmenez-le comme ça jusqu’à demain ma bonne dame qu’il prenne l’air

ACTEUR 2 – Didascalie. La femme traverse, portant dans les bras son chien mort. En avant d’elle tout près, portant haut parole de la mort sur la ville, la tragédienne est là qui met sur toute la ville l’ombre du destin en partage. Elles s’éloignent dans l’avenue droite, interminable. Elles sortent.

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8, tout est une affaire de confiance

LA FEMME – On n’a pas confiance, c’est tout. On a aimé une bête, on ne raye pas comme ça, d’un chèque à remplir, les quatorze ans qu’on l’a eu dans ses jambes, les soucis, les mots. On ne raye pas le temps.

TRAGÉDIENNE – Alors dites-nous… Moi je vous avais seulement aperçue, de ma voiture, en tournant. Où vous alliez je n’aurais jamais su.

LA FEMME – Je vous l’ai dit, à la mairie. Me renseigner. Et puis, sur la route, il y avait ce bâtiment. Pour mon mari, ça ne s’était pas passé là, puisque ça s’était passé à l’hôpital. Et puis il y avait son frère et ma belle-sœur. Mais pour le chien, je ne pouvais quand même pas les appeler ? Plus que ma belle-sœur est malade. Mais ça ne vous intéresse pas, ça, à la radio ? C’est des choses personnelles. Moi je tiens quand même à le dire : pour ce genre de problème, dans la vie, eh bien on n’est pas aidé. Pas du tout aidé. Vous savez ce qu’ils m’ont dit, à la mairie ?

ACTEUR 2 – On est à combien de minutes, là ?

ACTEUR 1 – Encore 2 ou 3 va, laisse-là… Qu’on sache, quand même.

LA FEMME – Bien, allez leur demander, à la mairie. Et moi, du coup, j’étais là, au même carrefour, quasi toute prête à revenir chez moi. Je me disais, au moins je le mets dans la salle de bain, je verrai bien. Qu’est-ce que je voulais ?

TRAGÉDIENNE – Oui, qu’est-ce que vous vouliez ?

LA FEMME – Réfléchir, savoir. J’en étais là : je me disais : au moins chez moi, je suis tranquille. Je pense. Je m’assois. Des fois avec la télévision, mais sans le son. Pour réfléchir, c’est ce que je préfère. Pas de mots, rien que mes mots à moi. A lui, le chien, je disais : Je parle à papa. Papa c’est mon mari. Et lui, le chien, dans ces cas-là, il venait là, mettait sa tête sur mes genoux. C’est des souvenirs, vous savez. Pourquoi il rit, l’autre, là ? Je me disais : je le mettrai dans la salle de bain, ça me donnera du temps pour penser. Et c’est là…

TRAGÉDIENNE – Qu’on s’est croisées à ce carrefour, que je vous ai aperçue.

LA FEMME – Que je suis passé devant le bâtiment. C’est facile, juste en face la bibliothèque. Moi je savais bien que c’était pour les morts. Le monsieur, je lui ai dit tout de suite….

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9, et puis plus rien que cendres

ACTEUR 1 – Je sais bien qu’ici ce n’est pas pour les animaux, elle m’a dit, la dame, dès qu’elle est entrée. On donne juste sur la rue, alors on n’a pas vraiment d’entrée. Il faut de la place pour la voiture mortuaire, et puis pour les gens qui attendent. C’est quoi, ça n’a pas de nom : un hall, mais sans porte, vous voyez. A l’intérieur, on a le salon d’attente, les deux bureaux, et puis les trois salles. On n’est pas un grand de la chose, on a juste trois pièces. Mais vous savez, ça va vite. On nous les amène le soir, on a nos prestations, toilettes, préparation, et le matin à 8 heures les familles arrivent, on les fait entrer, le corps est déjà là, on les laisse cinq minutes, puis on leur demande s’ils veulent assister à la fermeture. Puis eux sortent par devant, on enlève par derrière, on charge directement. Deux signatures, et fini. Moi l’après-midi comme ça j’ai un battement, un peu de temps. Et on est un peu à l’ombre, c’est pas des métiers qui veulent beaucoup de lumière. La dame était là, à contre-jour dans la porte de verre, et d’abord j’ai pensé : un enfant malade, elle tient dans ses bras son enfant malade. J’ai dit : Je peux vous rendre service, madame ? Et puis, quand elle m’eut expliqué : J’ai un chien aussi, ma bonne dame, je sais ce que c’est. Puis on a parlé, finalement parlé longtemps.

TRAGÉDIENNE – Il lui a dit : J’accomplis le dernier devoir, ses volontés : ce qui est spécifié dans le papier. Vous ne pouvez pas, non vous ne pouvez pas savoir combien cette mode est désormais en cette ville répandue : on leur a pourtant réservé en forêt un endroit, bel endroit, il y a tous les arbres et de l’herbe verte – on dépose là les cendres, cela s’appelle Clairière du beau silence. L’invention en vient paraît-il du Japon ou de Chine, c’est pour les cendres : la pluie ensuite les disperse et les détrempe mais à force cela fait sous les arbres comme, là, vous savez où on a préparé du ciment : c’est surtout les fleurs. Parce que voilà il les posent : on a mis un panneau et là au bord des arbres, où commence l’herbe, cela pourrait être le dernier hommage mais non, ils veulent que les fleurs soient là déposées où sont les cendres et qu’est-ce que vous voyez, sous les arbres ? Cellophanes vides, tiges pourries. Nous on ramasse. L’urne ils la ramènent. Ils pourraient la garder ou la jeter mais non, ils la ramènent à l’entrée du bâtiment. L’une sur l’autre. Parce que c’est obligatoire, il faut que le nom soit gravé, c’est la loi. Et qui jetterait le nom du proche qui n’est plus ? Il s’élève ce monument des urnes vides, l’étalage des noms sur contenu vide. D’autres demandent à ce que leurs cendres ici ou là soient dispersées. En général c’est depuis le pont, dans le fleuve. Normal, dans une ville à fleuve. Ou bien dans leur jardin, ou tel endroit qu’ils aimaient, et avec supplément : par hélicoptère, remarquez pour moi c’est pas désagréable.

ACTEUR 1 – Voilà, madame, mon métier. Mais pour un chien, non. A qui pourriez-vous vous adresser, c’est que je ne sais pas, moi. J’aurais fait comme vous, moi… Et ce qu’elle m’a répondu : Un coin de terre, monsieur, juste un coin de bonne terre et creuser. Mais où faire ça, comprenez-vous ? Ce n’est pas dans mon immeuble… Je ne peux pas faire ça là devant chez moi…

LA FEMME – Dans un jardin public ? Ou prendre un train et partir là comme une voleuse depuis la gare, le chien dans un sac et le sac dans une valise, et pour quelle campagne ? Pour marcher sur quelle route jusqu’où les maisons s’arrêtent ? J’ai pensé à l’autobus, nos autobus vont loin, vers le bord de la ville, au terminus. J’avais ça, j’avais ça oui dans la tête…

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10, juste une silhouette qui s’éloigne

TRAGÉDIENNE – C’est tout. C’est rien. Pas plus. Vous êtes en voiture dans la ville. Vous êtes à un feu rouge, et les pensées sont ailleurs. Le feu passe au vert, et le pied relâche sa pression sur l’embrayage, l’autre pied a appuyé un peu sur l’accélérateur, l’œil dans le rétroviseur surveille par réflexe qui vous suit, et si à droite où vous tournez ne vient rien. Et vous la voyez, elle, là, juste un instant et fini. Juste un instant la silhouette fixe, un peu rejetée en arrière, et dans les bras, porté sur l’avant, une masse dans un tissu rouge usé et il vous semble – mais qui jamais vous le dira, que c’est forme animale et dans votre front viennent les deux mots, comme cela, affaire peut-être seulement de sonorité : chien mort, quoi faire de son chien mort. Il y a eu un instant, dans la ville, une silhouette.

FIN

 

ANCIENNES NOTES


note du 5 février 2010
Rien à faire, les requêtes Google continuent d’arriver sur cette page, aussi monotones que celles qui apparaissent ci-dessous : chien mort, que faire de son chien quand il est mort, mort de son chien... Je préviens donc : rien de mieux ici que cette fiction à écouter ci-dessus. Et si ça ne vieillit pas, ce n’est pas de ma faute ! (Souvenirs tellement précis de cette image à Tours une fois, à un carrefour, d’une femme portant son chien mort, et puis à Langres d’un de ces magasins de toilettage qui deviennent de vrais supermarchés, et par dessus tout ça la voix de Jean-Baptiste Malartre, et cet extraordinaire binôme de Christine Murillo et Martine Pascal... Comme j’aimerais qu’on puisse proposer, à France Culture ou à Arte, ce genre de format bref : ce n’est plus dans l’air du temps.

note du 4 juin 2008
Au courrier, l’invitation pour la remise des prix SACD 2008, mais cette année je ne suis pas sur la liste, d’ailleurs j’ai touché en tout et pour tout 8,23 euros de la SACD pour je ne sais quel pourcentage sur les diffusions câble et j’ai dû payer ma cotise : il faut bien assumer de laisser l’univers du théâtre à sa solitude de plus en plus close, tant qu’ils auront subventions. Avoir choisi la migration Internet fait de nous, dans la période de mutation, de drôles de funambules...
Ceci pour dire, quand même, à propos de cette mutation, que les auteurs américains, de tout temps, ont vécu des commandes des magazines pou leurs short stories, et qu’en Allemagne, ce qui a permis aux auteurs d’exister et de travailler, c’étaient les commandes de Hörspiel, les pièces radiophoniques (et de nombreux auteurs français, comme Georges Perec, ont écrit pour les radios allemandes). Il faut dire que chez eux on ne fait pas cette distinction "radio culturelle" spécialité française, il y a des émissions culturelles dans chaque chaîne radio des principaux Länder...
Pour ceux de ma génération, les commandes de fiction ou documentaires radiophoniques de France Culture ont été un grand et beau poumon. J’en ai bénéficié depuis Les Nuits magnétiques ("De l’autre côté de la Défense" en 1986) jusqu’aux récents feuilletons rock (hélas, droits de diffusion déclassés catégorie "reportages et entretiens" pour le Dylan, coup dur). Est-ce que c’est une période terminée ? Il reste le département Fictions de Blandine Masson, les Ateliers de création radiophoniques, il reste Surpris par la nuit, mais les émissions parlées ont pris le dessus. En tout cas, quel bonheur et quel défi c’était que répondre à la commande de 25 minutes de fiction, et ce miracle de la radio que ces voix passent directement à l’imaginaire – la radio est un vecteur éminemment moderne, encore plus aujourd’hui avec la diffusion en ligne...
Donc petit pincement de coeur à voir cela s’éloigner de plus en plus : on ne nous demande plus rien, sauf des tables rondes. En compensation, la possibilité de travailler l’audio sur nos blogs, mais le vieux savoir cumulé de la Maison de la Radio, depuis le temps des Nagra et des petits autocollants jaunes, nous n’en disposons pas.
Si l’idée d’écriture audio se transfère peu à peu vers les blogs, voir la réussite d’Arte TV, et la consultation de nos sites continue de doubler d’une année sur l’autre, c’est le web qui progressivement devient la mémoire audio de l’époque... Mais l’idée de communauté, liée à ce que fédérait la chaîne de radio, s’éloigne. Comme, en même temps, les auteurs plus jeunes gardent leur métier et que, si on parle de ces questions, on se fait regarder de drôle de façon, n’en parlons plus... La radio, dans les années 70/80, a eu rôle décisif d’aider les jeunes ou nouveaux auteurs, dans cette période où on se "professionnalise" – c’est cela qu’on laisse se perdre.
Petit souvenir donc un peu nostalgique à ce plaisir de la commande, à l’idée du faire ensemble, voix, acteurs (et non des moindres, pour ce Quoi faire de son chien mort ?... Le texte est publié aux Solitaires intempestifs, donc juste l’enregistrement : profitez-en ?
Quant aux requêtes Google mensuelles (voir ci-dessous), elles continuent d’être une sorte de poème brut en boucle avec variations, et cette page un beau témoin de la magie d’Internet : on ne vient pas ici pour le théâtre, on repart avec.

note du 27 juin 2007
La SACD m’a attribué son prix radio 2007, merci en particulier à Yves Nilly, président commission radio. L’occasion de remettre en Une Quoi faire de son chien mort : France Culture a supprimé depuis lors ce format de fiction en 25’, pourtant si bien adapté aux pratiques d’écoute...

note du 7 décembre 2006
CHIEN MORT _ MORT DE SON CHIEN _ QUE FAIRE DU CHIEN MORT _ CHIEN MORT QUE FAIRE _ QUOI FAIRE DE SON CHIEN MORT : cette page est consultée, depuis des mois, par plusieurs dizaines de personnes qui arrivent, jour après jour, par ces requêtes Google. Je m’excuse auprès d’elles : il s’agit ici d’une fiction radiophonique, qui a démarré par la brève vision, un après-midi, attendant en voiture à un feu rouge, d’une dame tenant un chien mort dans ses bras. Les requêtes Google, leur régularité, prouvent cependant qu’il s’agit bien d’un point de friction sensible de notre société. Alors : dialoguons quand même ?


François Bon, carnets perso © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 3 juin 2008 et dernière modification le 11 mai 2017
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