[22] et pour rendre Venise plus intime et plus vraie lui donner de la ressemblance avec Aubervilliers

paradoxes de l’inclusion Venise dans Albertine disparue


 

Je n’aime pas vraiment le passage sur Venise (tout un chapitre) qui clôt Albertine disparue, juste avant la reprise majeure, où tout exsude, qui est le début du Temps retrouvé. On sait l’importance qu’a eue Venise pour Marcel Proust. On retrouve tout au long de ses pages son grand art d’écrire, appliqué à un objet toujours fascinant, le surgissement aléatoire d’un lieu dans la ville quand on ne le cherche pas, et l’impossibilité à le trouver quand on cherche à y revenir (mais n’avons-nous pas tous fait cette expérience dans Venise), il y a les pages magnifiques sur les changements brusques d’échelle des palais aux masures, la façon dont les canaux minuscules les déchirent arbitrairement, et il y a comment tout cela est repris par l’ensemble des peintres, ceux qui magnifient et ceux qui dessèchent, ceux qui cherchent trop le détail et ceux qui s’en tiennent trop aux rituels convenus. Mais déjà ce décalque de la ville dans la mosaïque de ses représentations nous donne à foison du grand Proust, de même que cette remontée du Grand Canal en gondole avec sa mère, quand les palais des deux rives apparaissent comme des falaises de marbre. Alors pourquoi je n’aime pas ? L’impression que Proust installe son Venise parce que tel est le lieu précis où il doit figurer dans la Recherche, éloignement géographique et temporel où en finir avec Albertine et réintroduire Gilberte pour le grand basculement final. Le basculement des êtres a commencé : ainsi, quand il nous produit la Villeparisis et Norpois, elle rougeaude et bossue (on nous précise que c’est l’eczéma), et Norpois comme s’il fallait une vengeance du narrateur, tant le discours du bonhomme, sur la bourse et la politique, est une caricature que démentent à chaque instant les faits. Mais quelle absurdité narrative quand le narrateur reste (sans qu’ils s’en aperçoivent) à écouter toute leur conversation, alors même que sa mère le requiert pour leur repas, un peu plus loin dans le restaurant. Proust a tout mis en place, son écriture est bien plus qu’une ébauche, et puis il est mort : il avait poussé le Temps retrouvé jusqu’à l’aiguiser, et Venise reste comme une plaque immobile. Bien sûr justifiée narrativement : c’est ce fameux télégramme qu’il interprète comme lui venant d’Albertine, et dont il explique ensuite comment les distorsions de graphie ont pu lui faire substituer ce nom – et le contenu du message – à celui de Gilberte. Je sais bien l’importance de ce coup de théâtre narratif, et comment on voir alors en transparence dans le faux prénom d’Albertine le vrai prénom d’Agostinelli, mort noyé au large d’Antibes dans un accident d’avion. J’aime presque mieux le voyage retour en train avec la mère et tous ces détails, à propos de quand on déballerait les œufs durs ou bien qu’elle déferait le paquet de livres qu’elle avait achetés sans me le dire. Mais la vraie trace de l’échec du passage Venise, je la vois dans la phrase qui ouvre le Temps retrouvé : « La nouvelle maison de santé dans laquelle je me retirai alors ne me guérit pas plus que la première ; et un long temps s’écoula avant que je la quittassse. » Le long et beau chapitre Venise a manqué sa mission : construire la séparation de temps en installant la séparation de l’espace. Alors il s’en tire avec cet artefact : surgissement de cette maison de santé dont on ne saura rien, sauf précisément que d’une seule phrase on installe la durée indéterminée qui fera surgir le vieux Charlus (alors que dans Venise surgissait déjà la Villeparisis vieillie) – « un long temps » c’est quand même moins réussi que le « longtemps je me suis couché de bonne heure » de l’incipit. De Venise à la première phrase du Temps retrouvé, nous voilà donc brutalement renvoyé à une donnée essentielle : dans sa dernière maladie, lorsqu’il refuse les médications prescrites par son frère et préfère la mort, Proust sait très bien qu’il reste quelques problèmes narratifs majeurs à régler dans la Recherche, et pas seulement la double mort de Bergotte. Il nous oblige à marcher dans son livre comme parmi les blocs d’un chantier pas encore fini, et cela aussi fait partie de l’achèvement du livre tel qu’il nous l’impose.


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1ère mise en ligne 28 novembre 2012 et dernière modification le 16 février 2013
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