[23] et consommait la ruine de Venise

faire venir Baudelaire à Venise participait d’une bonne intention


 

Dans les lettres de madame Proust, la mère, datant du voyage de Venise et de son retour, on retrouve les éléments donnés par Proust lui-même dans la reprise narrative des pages sur Venise, insérées à la fin d’Albertine disparue – un renoncement à l’écriture, vécu comme un renoncement à soi-même. Une impasse quant au devenir d’artiste, qui s’écrit moins dans les pages sur Venise que dans ce détail du train qui le ramène de cette maison de santé indéterminée : magnifique lumière du couchant sur un alignement d’arbres, le tintement de marteau du mécanicien qui répare l’essieu défaillant du train, et cette passivité qui le prend devant la beauté même de l’image et la nature profondément artistique de ce qui à cet instant deviendrait sa tâche, s’il l’écrivait. Arrivent ces pages minérales qui sont un sommet, pour aboutir à l’énonciation suprême, nous ne sommes nullement libres devant l’oeuvre d’art. Dans les pages sur Venise, on se souvient comment le départ du narrateur se fait contraint et forcé, courant même pour attraper le train où il refusait de suivre sa mère. Dans les lettres de madame Proust, viennent d’autres traces : Proust parlait seul à un camarade invisible. Ce n’était pas si grave, sauf ce jour où sa mère tente de l’empêcher de prendre une gondole pour rejoindre le cimetière, où il souhaite emmener pour une visite ce camarade invisible auquel il parle sans cesse à voix haute. Ce qui terrifie madame Proust, on le sait : la réponse brutale, elle dit faite d’une voix métallique, monocorde et guindée, qui m’eût parlé comme du fond de l’autre siècle, et que cette voix le désigne, lui Marcel Proust, à la troisième personne. « Nous avons rendez-vous avec les morts, parce que tel est le seul lieu depuis lequel écrire », aurait aussi prononcé la voix. Madame Proust s’interpose avec violence, et ramène son fils, dit-elle, comme amorphe et abattu, les épaules tombantes comme celles d’un vaincu. Proust dormira plus de deux jours d’affilée, ce dont sa mère ne s’inquiète pas outre-mesure, l’absence de sommeil sur plusieurs jours consécutifs lui étant coutumière. Et, dit-elle, ils ne reparleront jamais de cet instant. Que d’aucuns se servent de ces traces indubitables, les lettres de madame Proust à sa famille, ou à des proches de son fils, quant à cette crise de Venise, pour réfuter tout échange direct avec Baudelaire – et que Baudelaire était celui à qui Proust parlait en permanence, celui avec lequel il voulait se rendre sur l’île des morts – ne font en reniant l’évidence, du haut de leur rhétorique arrogante, que compliquer la situation.


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1ère mise en ligne 28 novembre 2012 et dernière modification le 16 février 2013
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