[24] comme ce fut symboliquement visible à son enterrement

pour celles et ceux qui ne croiraient pas que Proust a connu Baudelaire


 

Le bruit court qu’il y eut deux enterrements de Marcel Proust : au premier se rendit le tout Paris, le monde des romanciers et le monde tout court – sa réputation avait grandi, on commençait à deviner ce qu’était À la Recherche du temps perdu. Ce fut une belle fin de matinée, dans la partie haute du Père-Lachaise ce 21 novembre 1922 et le frère de Marcel, Robert, en fut le convenable maître de cérémonie. Peu de discours, beaucoup de fleurs, des officialités comme Gaston Gallimard son éditeur. Le second eut lieu le même jour, à la brune. Robert Proust y participa de nouveau, mais presque seulement en spectateur, ou pour s’assurer que le contrat initial avait été respecté. Céleste Albaret et son mari s’étaient chargées des modalités administratives. La tombe n’avait pas été fermée, on l’avait juste recouverte de planches de bois équarri, puis d’une bâche. Le cercueil du matin était lesté de livres, pour le même poids (ô, pas excessif) que comptait Marcel Proust dans cette maladie ultime. On n’eut qu’à donner un coup sur le couvercle, les livres se dispersèrent. Ses livres préférés, comme François le Champi, son Chateaubriand et ses Dostoïevski, quelques Balzac, serviraient de simple tapis au vrai cercueil, celui qu’on déposa à la tombée du jour (fin novembre, il tombe très tôt), avec simplement quelques intimes. On dit que le soleil couchant alluma, à l’ouest, une étrange lumière orange rasante sur la tombe ouverte, où les cinq personnes présentes descendirent le véritable catafalque, et que ces cinq personnes avaient dûment été désignées par le défunt, à charge d’exécution par son frère. Chacun s’acquitta de la pelletée de terre symbolique, rituel dont on s’était dispensé le matin, jetant sur le cercueil de livres (hommage à la littérature et elle seule, avait déclaré à son frère le défunt), des catleyas et des oeillets. Puis la lumière orange rasante du couchant s’éteignit, laissant place à un mauve métallique froid. Robert Proust, Céleste et Odilon Albaret (ils ouvriront ensuite un hôtel, et elle sera faite peu avant sa mort, en 1984, commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres) et Reynaldo Hahn. Il est établi que Baudelaire fut, des cinq, le dernier à demeurer longtemps devant la tombe, incliné (dit Robert Proust) à un point qu’on aurait eu le réflexe de se saisir des pans arrière de sa redingote pour empêcher qu’il tombe, tandis que le soir devenait complet, et que les appariteurs parcouraient les allées du cimetière en agitant leurs cloches et prévenant de la prochaine fermeture des grilles. C’est la dernière occurrence connue d’un contact direct, avec assertion de témoins fondés, entre Charles Baudelaire et Marcel Proust. À mesure que se répandit le bruit de cette seconde inhumation, se répandit aussi l’idée d’un nécessaire inventaire des livres présents dans la tombe sous le catafalque de Proust, et qui représentaient son poids de papier – et savoir quelles annotations de Proust ils recelaient éventuellement, et s’ils incluaient un exemplaire des Fleurs du Mal (et si ce n’était pas cet exemplaire qui avait fasciné Baudelaire, sous le corps de son ami, au point de rester ainsi dernier des présents) – il n’y fut jamais donné suite, apparemment.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 30 novembre 2012 et dernière modification le 15 février 2013
merci aux 1248 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page