[25] « j’avoue que la peinture de ces inutiles m’indiffère assez », disait Bloch

de la question de savoir s’il est profitable à la littérature de parler des duchesses et des oisifs


 

Mais bien sûr Bloch est du mauvais côté. Et si, à cent ans de distance de la publication de Swann, cela restait la question essentielle ? Une sorte de reproche permanent fait à Proust comme d’aller dévoyer dans les zones mortes de la société ce que nous cherchons de vif dans les livres. La littérature, c’est entendu, ne vaut que par son contenu et qu’il soit utile et juste. Qu’on ne fasse pas de littérature avec des bons sentiments, Gide avait tout de suite gagné la partie avec ça, mais que la littérature puisse s’établir sur la peinture des inutiles, c’est louche encore à cent ans de distance. Et pourtant, on lit quand même. Et dans les pratiques sociales de la duchesse de Guermantes ou de Mme Verdurin la patronne on trouve notre compte pour le déchiffrage de notre vocabulaire même de la relation dans la communauté humaine, où qu’elle soit et comment qu’elle se présente. La triche dans la parole, le fric sous la peau, la domination et la bêtise – et puis quand bien même, que tout cela on s’en fiche. On rit tout aussi bien du narrateur godiche sous les postillons de Mme de Cambremer ou quand il dit à la Verdurin son émotion de ce que son riche vestibule de marbre lui évoque un courant d’air dans une gare perdue et que c’est cela qui le met dans tous ses états. Proust est une littérature de la dématérialisation du réel, de la construction d’imaginaire dans le processus même qui nomme et les choses et nous-mêmes, et ce par quoi, dans cette disjonction du langage et du réel, nous apprenons qu’il est impossible d’apprendre à se comporter soi-même. La marche procède d’un déséquilibre, de notre relation aux autres il en serait de même et c’est de ce déséquilibre précisément que Proust nous enseigne. « L’art véritable n’a que faire de tant de proclamations et s’accomplit dans le silence », dit Proust dans le même passage, continuant sur le fait qu’on puisse étudier l’anatomie aussi bien « sur le corps d’un imbécile que sur celui d’un homme de talent ». La notion de « réalité » vient alors au premier plan : « la réalité à exprimer résidait, je le comprenais maintenant, non dans l’apparence du sujet, mais dans le degré de pénétration de cette impression à une profondeur où cette apparence importait peu, comme le symbolisaient ce bruit de cuiller sur une assiette, cette raideur empesée de la serviette, qui m’avaient été plus précieux pour mon renouvellement spirituel que tant de conversations humanitaires, patriotiques, internationalistes ». Il y a presque une violence radicalement liée à Proust dans le déport de cette problématique vers le monde des « inutiles », qui n’est pas le monde de la cour de Saint-Simon, la même aristocratie mais dans son levier de pouvoir et comment ce levier la brise, ou dans l’aristocratie balzacienne, tout occupée de ses rentes et de ses maisons. « Quelques-uns voudraient que le roman fût une sorte de défilé cinématographique des choses », reprend étrangement Proust – ce n’est pas la seule occurrence du cinéma dans la Recherche, mais là où Kafka rapporte un texte qui nous émerveille encore de sa première fois au cinéma, Proust, qui pourtant met sa lanterne magique au même niveau que ses livres d’enfance, laisse le cinéma aux portes de la Recherche avec mépris, en tout cas cordon sanitaire rien que par le vocabulaire employé (« salle de spectacle servant à exhiber les films d’un de ces cinémas vers lesquels allaient se précipiter dîneurs et dîneuses »). Dans cette attaque (de premier degré et non travaillée) sur le traitement cinématographique de la représentation, l’expression la plus crue d’où Proust établit son atelier, dans la dramaturgie même de la convocation et la nomination des choses. Grandes pages monobloc qui sont le versant métallique de Proust et voilà comment on casse au marteau la porcelaine de ceux qui veulent « faire sortir l’artiste de sa tour d’ivoire » (entre guillemets dans la Recherche) et ceux qui voudraient assigner des murs à la littérature, « à traiter de sujets non frivoles ni sentimentaux, à peindre de grands mouvements ouvriers, et à défaut de foules, à tout le moins non plus d’insignifiants oisifs » Et c’est ainsi que Proust justifie de cette page l’incipit (je continue de lire le même passage en remontant) : « que nous ne sommes nullement libres devant l’œuvre d’art, que nous ne la faisons pas à notre gré, mais que, préexistant à nous, nous devons, à la fois parce qu’elle est nécessaire et cachée, et comme nous ferions pour une loi de la nature, la découvrir. » Et c’est comme cela qu’il nous aide à distance, Marcel Proust, et nous donne ce qu’il nous faut de force.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 1er décembre 2012 et dernière modification le 15 février 2013
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