[30] paisible comme ceux des cimetières

visite de Proust et Baudelaire à la tombe de Baudelaire


 

Il est attesté qu’en pleine guerre, précisément le 3 décembre 1917, Marcel Proust avait loué un fiacre fermé (on payait un supplément, ils étaient réservés aux affaires discrètes, aux moments qu’on prenait dans l’enfoncement des banquettes derrière les vitres closes et opaques) pour se rendre au cimetière Montparnasse, dans lequel on entrait alors par la rue Froidevaux. Prévenu, Proust avait fait l’effort de se lever dès la fin de matinée, c’est seulement dans ce moment-là que les gardiens, moyennant quand même un pourboire consistant (mais ce n’a jamais été le défaut de Marcel Proust de lésiner là-dessus), laissaient les fiacres de visiteurs se glisser jusqu’au bord de telle tombe, même s’ils ne faisaient pas partie d’un convoi (pour les convois, le char funèbre pénétrait seul, les voitures restaient en ligne sur la rue, et les gens suivaient à pied). Le fiacre aux rideaux clos longea l’allée principale et prit à droite tout au bout. Devant la tombe de Baudelaire, Proust enveloppé de vigogne descendit seul, passa la première tombe au long de l’allée et se tint longtemps debout devant le modeste monument jaune – en ce temps bien peu fleuri. Une bourrasque de pluie froide, les nuages sombres échevelés interrompirent sa méditation, il remonta dans la voiture. « Tout cela pour inscrire ton nom entre celui de ta mère et celui de ton beau-père », lança-t-il à la silhouette raide habillée de noir qui se tenait contre la portière opposée, n’avait pas eu un regard ni un mot, et ne répondit rien. « Tu fais vraiment un drôle de type, quand même », ajouta encore Marcel Proust, avant de faire signe au fiacre de prendre le chemin du retour, boulevard Haussmann via Invalides.

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1ère mise en ligne 3 décembre 2012 et dernière modification le 15 février 2013
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