Conversations avec Keith Richards | 2, de parler avec Keith Richards

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THERE’S THE SUN,
THERE’S THE MOON,
THERE’S THE AIR WE BREATHE
AND THERE’S THE ROLLING STONES.
KR.

 

De parler avec Keith Richards


« Finir ses phrases n’est pas un indice de leur pertinence », m’avait dit Keith Richards, voyant mes doigts sur mon clavier en attente.

« Comprendre ce qu’une phrase te dit à toi-même, est aussi difficile que ce que tu imposes à l’autre de comprendre », m’avait dit Keith Richards, considérant mon expectative.

« Ne te gêne pas pour traduire comme tu le sens, m’avait dit Keith Richards : on taille au couteau dans du bois. »

« Moi aussi je ne suis qu’une traduction imparfaite de moi-même, m’avait dit Keith Richards. »

« Qui te ressemble, tu n’as pas besoin de traduire, quelle que soit la langue, m’avait dit Keith Richards : ainsi je comprends très bien Johnny Hallyday. »

« Ce qui est plus difficile, c’est de s’en souvenir ensuite », m’avait dit Keith Richards.

« Le mot philosophie fait plutôt rire un guitariste de rock’n roll — jusqu’au jour où il comprend appartenir lui-même à ce mot », m’avait dit Keith Richards.

« Que tu sois libre d’interpréter mon silence ou la coupe de mes phrases est aussi ma philosophie », m’avait dit Keith Richards.

« L’abîme dans une langue devient lave dans la langue de l’autre, voilà qui correspond aussi au travail du guitariste sur la scène », m’avait dit Keith Richards.

« Tu pourrais écrire, là tout de suite, une phrase qui remplace le fait que je ne t’en dicte pas une nouvelle », m’avait dit Keith Richards (et je l’ai fait).

« Ce que je te paye, c’est le temps pour m’écouter, le temps pour me traduire ou le temps pour m’inventer », me dit Keith Richards (nul besoin de salaire, ces voyages en eux-mêmes me suffisent, j’avais répondu).

« Misère de qui n’est pas tombé dans sa guitare, à chacun son luxe pour compensation », m’avait dit Keith Richards, me voyant avancer sur mon clavier.

« Au haut de leur philosophie, le guitariste et l’écrivain ont un axiome commun : laisse avancer tes doigts sans toi », m’avait dit Keith Richards, me voyant avancer au clavier tandis qu’il rallumait une nouvelle cigarette.

« Je n’aime pas ceux qui me comprennent, m’avait dit Keith Richards, ils croient que cela leur donne prise : avec toi je n’ai pas ce problème. »

« J’aurais fait moi-même un livre sur les Rolling Stones, m’avait dit Keith Richards, si je n’avais pas été un Rolling Stones. »

« L’aventure des Rolling Stones, m’avait dit Keith Richards, est le reflet de la détresse du monde : pourquoi nous en auraient-ils autant mis sur le dos sinon ? »

« Vous aimiez le théâtre, ou vous en rêviez, m’avait dit Keith Richards – on vous en a assez fourni, non ? »

« Sens-toi libre de transcrire, m’avait dit Keith Richards, de toute façon je ne lis les livres qu’en anglais et ça suffit — essaye seulement d’être rythmiquement juste, si c’est signé Keith Richards. »

« On dit que je parle mal, dit Keith Richards : mais on peut mettre tant de pensée dans un seul mot, rien que dans motherfucker combien avales-tu de tous tes livres ? »

« Donner des règles à ce genre de conversation, dit Keith Richards, c’est comme mettre un chef d’orchestre avec baguette devant les Rolling Stones. »

« Je n’ai pas dit, remarqua Keith Richards, que les Rolling Stones n’aient jamais eu ce problème de chef. »

« Dans ma maison du Connecticut j’ai des livres, mais le dictionnaire dont je rêve, et qui expliquerait le rêve même, la nuit aussi, je ne l’ai pas trouvé », disait Keith Richards.

« J’ai connu les abîmes et n’en ai pas eu la timidité des personnes ordinaires, m’avait dit Keith Richards : on y rencontre des êtres flottants, des êtres admirables, plus beaux que ce que vous-même en rêvez. »

« Arpenter l’abîme supprime l’idée qu’en sortir aurait un intérêt quelconque, m’avait dit Keith Richards, et ainsi du rock’n roll. »

« Amitié pour ceux qui viennent te prendre par la main pour échapper encore une fois à l’abîme, m’avait dit Keith Richards, qu’importe qu’elles soient nées du jour, et ­qu’ensuite elles se taisent. »

« Je n’ai jamais eu confiance en la parole, m’avait dit Keith Richards, et ceux qui écrivent n’ont pas de corps. Quand on écrit de la musique, on l’écrit de son corps dans la nuit. »

« Ne crains pas l’incohérence, m’avait dit Keith Richards, mais tords-lui le cou quand un instant elle devient stable, et appelle cela rock’n roll. »

« Je suis l’incohérence vivante, m’avait dit Keith Richards : le mot qui compte étant le deuxième. »

« La preuve de l’infériorité de ta littérature, m’avait dit Keith Richards, c’est qu’elle ne saurait inventer un Keith Richards. Le rock’n roll, si. »

« Le grand événement de ta vie aura été ces conversations avec Keith Richards, ça mérite bien que je te laisse écrire les phrases. Remarque que je pourrais en dire tout autant de Mick Jagger », me dit Keith Richards.

« Est-ce que Johnny Hallyday m’aurait posé les mêmes questions que toi », m’avait dit Keith Richards.

« Quel musicien n’aurait pas respect impératif de sa précision technique, me dit Keith Richards : applique-le aussi à ces phrases, que tu m’accordes. »

« Comment j’aurais pu dire avoir lu Zarathoustra sans passer pour un pédant, alors maintenant j’ose, et je te paye pour cela », me dit Keith Richards.

« La folie de Zarathoustra est uniquement due à ce que personne ne pouvait à l’époque lui parler de rock’n roll, dit Keith Richards. On dit bien Zarathoustra, hein ? »

« La pensée par énigme convient forcément au musicien, dit Keith Richards — puisque ce qu’il fait va au-delà de ce qu’il sait. »

« Si pendant vingt-cinq ans tu as pensé à Keith Richards, sans que Keith Richards pense une seconde à toi, vas-y, prends ta revanche », dit Keith Richards.

« Keith Richards est la signature intérieure de ce qui à l’intérieur de toi va au-delà de toi, et ça vaut aussi pour moi », dit Keith Richards.

« La séparation progressive d’avec le monde ne t’induit pas à le voir de plus haut : juste, qu’il y a plus d’espace depuis le niveau même où tu l’embrasses, haut comme la scène ou bas comme tes dérives », dit Keith Richards.

« J’ai vécu vite, et pourtant combien de jours ou de nuits ou de mois prostré en raison inverse, c’est de la philosophie, ça ? », dit Keith Richards.

« Vingt-quatre heures de la vie de Keith Richards, c’est vingt-quatre heures de la vie de n’importe qui, me dit Keith Richards : c’est vingt-quatre heures de ta vie à toi. »

« Tout va vite : le temps d’enregistrement en studio, les deux heures d’un concert, l’accord qui vient après un autre accord. C’est entre tout ça, que le temps s’arrête, et qu’attendre tue. »

« Va vite dans l’essentiel, laisse couler le reste, et l’humanité tout entière », dit Keith Richards.

« La philosophie commence là où plus personne ne t’emmerde avec ça », dit Keith Richards.

« La philosophie, je vois ça comme toujours se souvenir de sa misère, et de sa mère — ou dis-moi le contraire », dit Keith Richards.

« J’aurais aimé penser le mouvement, la matière, penser la pensée — on a le droit de dire ça ? J’aurais aimé être en philosophie ce que je suis en guitare », dit Keith Richards.

« Qui est artiste parle forcément en philosophe, dit Keith Richards. Cite-moi un philosophe français et le premier nom ce sera Johnny Hallyday. »

« Traduis donc en français : Mr. Keep Rigid, ou that good old one : the human riff, sans compter Keef Richards — c’est quand on t’invente des noms que tu deviens légende. »

« Tu as quoi comme surnom, toi ? », me demanda Keith Richards.

« J’avais surnommé Johnny Hallyday the french Stonehenge, me dit Keith Richards, il l’a mal pris alors que pas. Juste qu’il ne connaissait pas Stonehenge. »

« The Rolling Stonehenges ça n’aurait pas marché pareil », me dit Keith Richards.

« Dix doigts, six cordes (encore, souvent j’en enlève une) : si avec ça tu ne sais pas ta misère... », dit Keith Richards.

« La gloire et la misère des Rolling Stones fut d’être eux-mêmes, et seulement cela », dit Keith Richards.

« Non pas au sens : vivre dans la misère, précisa Keith Richards, mais tu me comprends. »

« Si ta misère commence au tremblement de tes mains, même si tu es Keith Richards », dit Keith Richards.

 

au Georges V à Paris,
dates indéterminées
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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 22 février 2013 et dernière modification le 30 juillet 2018
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