pro | "résidence d’animation", c’est tout neuf et ça vient de sortir

un concept bien ambigu dans les formulations d’une résidence d’auteur relayée telle quelle par la MéL et le Motif, des approximations qui suscitent l’inquiétude...


A nouveau plusieurs sollicitations sur journées d’études ou autres parleries consacrées aux résidences d’auteur, évidemment pas trop concerné, mais je remets en avant du site ce billet bien significatif des dérives actuelles, lire aussi billet antérieur des résidences.

 

C’est Philippe Diaz (Pierre Ménard sur le web, site Liminaire) qui hier a signalé le premier ce honteux appel à résidence diffusé par la ville de Colombes.

En tant que tel, petite mairie de la couronne parisienne qui a sans doute d’autres chats à fouetter, ça pourrait passer aux pertes et profits d’une panouille administrative municipale, personnel peu formé au droit social et qui n’a pas à s’embarrasser de questions touchant la condition des auteurs qu’ils reçoivent, pour une tâche parcellisée relevant strictement (au mieux) de l’éducation artistique auprès des publics scolaires.

Sinon cette éternelle façon de nous dire : « on veut bien vous recevoir mais attention, on vous fait une fleur alors ne vous plaignez pas, déjà que vous ne servez à rien... »

Oui mais : 1, le projet reçoit le soutien de la DRAC Île-de-France et du Conseil Général des Hauts de Seine, et là difficile de plaider l’ignorance du droit et le mépris de la condition artistique.

Oui mais : 2 – et j’en tombe littéralement de ma chaise en le découvrant – le projet est diffusé et donc validé, aucune mise à distance, aucune interrogation ni mise en garde (c’est en pleine Une de leurs deux sites), d’une part par la Maison des Écrivains et de la Littérature, d’autre part par Le Motif, c’est à dire les 2 institutions professionnelles de référence en région parisienne (la MéL est logée par la ville de Paris dans la villa des frères Goncourt, et mène depuis longtemps une activité sans faille et sans tache dans le domaine des ateliers d’écriture et le Motif c’est l’émanation de la Région Île-de-France, avec des professionnels reconnus).

Alors tout de suite 2 remarques :
 ces problèmes ne sont pas nouveaux. J’ai ici-même dans Tiers Livre, pour ce qui me concerne, publié en mai 2009 ce billet, de quelques paradoxes sur les résidences d’écriture, concernant cette ambiguïté majeure de projets toujours articulés en partie sur l’intervention sociale de l’écrivain, mais dans l’impossibilité de séparer la commande et le soutien à la création de ce qui relève du droit social, charges, rémunérations.
 ces problèmes font constamment l’objet d’un travail de fond entre partenaires institutionnels, lieux d’accueil et artistes, et la MéL comme le Motif (ou les Centres régionaux du Livre) ont une fonction essentielle de validation et de régulation. Qu’ils reculent de cette façon en banalisant un projet dangereux, c’est grave pour nous tous.

Lire par exemple le remarquable et dense rapport de synthèse publié l’an dernier par Yann Dissez, d’ailleurs en consultant MéL et Motif : Yann Dissez, risques & pratiques des résidences d’auteur.

Alors il se dit quoi, à Colombes-les-écrivains, qui plaît tant à la MèL et au Motif qu’ils relayent cet appel à projet pleine page :

La résidence-mission est organisée à des fins d’éducation artistique et culturelle en faveur d’un public d’enfants et de jeunes âgés de 3 à 17 ans. Elle repose sur une pleine disponibilité de l’artiste, durant quatre mois, et sur une diffusion de son œuvre.


 Le mot mission est exemplaire : héritant de la splendeur des missions catholiques dans l’Afrique coloniale, le mot mission aujourd’hui a un contexte précis, les agences d’intérim. Cela s’appelle un contrat de travail à durée déterminée mais voilà, ça suffirait : on se refuse à prononcer le mot contrat de travail, on préfère détourner tout simplement la loi.
 La suite, repose sur une pleine disponibilité, mais même les petites bonnes bretonnes, au XIXe siècle, avaient droit à une journée de repos par semaine (j’ai le droit d’en parler, des Bretons de Paris c’est 1/4 de mon patrimoine). Il n’y a pas un seul RH dans n’importe quelle boîte petite ou minuscule (je le sais particulièrement, accueillant une étudiante licence pro en dispositif d’alternance pour publie.net) qui oserait établir une telle phrase dans un contrat. C’est le premier paragraphe de cet appel à projet, il n’a troublé ni la DRAC, ni la MéL ni le Motif.
 Puis : et sur une diffusion de son oeuvre, mais c’est quoi ce pataquès, de quoi parle-t-on ? Des livres pour lesquels nous avons signé des accords commerciaux, depuis 30 ans si c’est un fossile comme moi, avec tant et tant d’éditeurs ? Et diffuser : la ville de Colombes remplace ses libraires, distribue les livres dans les boîtes aux lettres des immeubles ? Et cela n’a troublé ni la DRAC, ni la MèL, ni le Motif.

Ça suffirait, moi j’ai autre chose à faire, et que ce soit MéL ou Motif je tiens aux bonnes relations, mais c’est justement pour les amitiés que j’y ai que je prends ça dans la gueule pleine baffe : ça ne me gênerait pas si ça venait d’organismes auxquels je suis indifférent, mais là c’est notre propre sol qui s’écroule...

La suite est à l’avenant, un peu tragique, un peu comique, de toute façon pathétique – avec le soutien donc des meilleures institutions qu’on croyait vouées, sinon à notre défense, au moins au dialogue...

Cette mise en évidence s’appuie sur des formes d’intervention ou d’actions très variées se différenciant, toutefois, des traditionnels ateliers de pratique artistique régis par un cahier des charges et des finalités différents. Ces actions sont à considérer comme autant de gestes artistiques, préparés en amont avec diverses équipes pédagogiques et/ou équipes éducatives. Ces équipes peuvent, indifféremment, être déjà impliquées dans le domaine de la littérature ou tout simplement avoir le désir de s’y inscrire.

 Ayez le désir de vous inscrire dans le domaine de la littérature.... mes amis, vous mettrez votre nom sur le panneau à l’entrée... si l’un quelconque parmi vous avait déjà vu ce verbiage, je paye une bouteille de Bourgueil... dialogue avec les accueillants, formation des intervenants, une mise en cause de tout ce qu’on fait de bien, depuis des années, dans les résidences qu’on mène (en tout cas celles de la Région Île-de-France directement), là ce n’est pas le cas...

La résidence-mission ne se confond nullement avec une résidence de création puisqu’il n’y a ni enjeu de production propre à l’artiste ni commande d’œuvre littéraire. Pour l’artiste résident, il s’agit, plus particulièrement, de s’engager dans une démarche éducative donnant à voir et à comprendre la recherche artistique qui l’anime ainsi que les processus de création qu’il met en œuvre (réflexion, expérimentations, réalisation).

 Là c’est le bouquet : attention, vous l’artiste, êtes pleinement disponible, mais si on vous prend à écrire vous êtes contrevenant. Et attention, ce que vous faites, ce n’est pas écrire ou photographier ou peindre, c’est enjeu de production propre à l’artiste – soit tout simplement la dénégation de tout caractère artistique à votre travail, hors votre propre identité. Pour sourire, donner à voir et à comprendre la recherche artistique qui l’anime et les processus de création qu’il met en oeuvre ça peut se faire comment, sans production d’un peu d’oeuvre ?
 Cette mention nullement une résidence de création annule complètement le baratin hypocrite qui précède, classant l’intervention comme geste artistique : oui, il s’agit bien de travail dissimulé, qui veut échapper au code du travail concernant le CDD.
 Ajouter que la mention public 3 à 17 ans vous place corvéable à merci pour maternelle, primaire, collège, lycée – il a pu m’arriver de concevoir ce type d’intervention (avec Claude Ponti à l’abbaye de Fontevraud l’an dernier par exemple, pour enfants foyer des Tourelles à Saumur), mais en ce cas construction extrêmement spécifique... Qu’est-ce que ça veut dire sinon animation de service, quels contenus, pour quoi faire ?

allocation calculée sur la base de 3000 euros par mois, charges sociales comprises

 Passons sur le réduire ainsi les inégalités en matière d’accès à la littérature et à la culture, ça passe tellement bien dans les discours ambiants, que ce n’est pas la peine d’aller plus loin.
 Confirmant le caractère social du travail proposé : les dates en sont fixées dès l’appel à projet, soit « du 13 novembre au 12 décembre 2012 puis trois mois pour la seconde phase de résidence s’étalant du 7 janvier au 14 avril 2013 » – donc non pas 4 mois, mais 1 mois de travail, 1 mois de suspension non rémunérée, 3 mois de pleine disposition (après quoi c’est l’été, la cigale allez chanter...). Comment alors un seul contrat de travail peut-il rémunérer une période de 4 mois incluant 1 mois sans rémunération ? Outre le non respect du code du travail concernant les CDD c’est ici un 2ème motif (sans jeu de mots) de pleine illégalité...
 Et combien d’heures travaillées dans chacune de ces périodes de pleine disponibilité, et moi, quand je rétribue mon étudiante en alternance à publie.net, on me demande de lui payer aussi une part de congés : notez bien leur date de fin : ils ont l’outrecuidance de décompter sur le temps de l’intervenant 1 semaine de plus non rémunérée au moment vacances scolaires de février...
 Et passons sur le flou des termes concernant la rétribution et ses charges. Rien que cela aurait pu mettre la puce à l’oreille côté MéL et Motif, parfaitement conscients (et moteurs) de ces problématiques – allocation d’un côté, charges sociales mentionnées de l’autre : si c’est charge, c’est salaire, mais sur quelle base non dite ? Mais si c’est allocation ça veut dire quoi concernant les charges mentionnées ? Et ça n’a pas alerté la Drac ?
 Ça donnerait presque envie (et si ça a commencé, c’est sans doute l’intention du bénéficiaire retenu ?) de faire le projet sans mouffeter et de les mettre aux Prud’hommes illico ensuite, tiens...

On finit par la cerise sur le gâteau ?

Il est souhaité que l’artiste résident puisse être logé sur le territoire concerné ou dans ses environs durant sa mission. Pour cela, les conditions d’hébergement peuvent être examinées avec l’appui de la Ville de Colombes si nécessaire. L’artiste retenu doit être autonome dans ses déplacements et disposer, de préférence, d’un véhicule personnel.

 D’où que vous habitiez, Paris ou loin de Paris, vous dormirez à Colombes. Reprendre le RER pour revenir à domicile : ah non, tous les gens qui travaillent à Colombes ils dorment à Colombes. Mais quand, quand on a vu qu’un contrat de travail soit une assignation à résidence ?
 Et bien sûr n’oubliez pas votre voiture personnelle... Ah non, là j’exagère : c’est la MéL et le Motif, qui vous offrent la voiture, tellement cette résidence ils trouvent ça bien et normal.

 


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne 18 février 2013 et dernière modification le 28 juillet 2013
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