écrire avec... Henri Michaux | pour écrire le rêve

le récit comme inconscient : écrire le rêve c’est trouver la couleur et le rythme de vos fictions


Le Rêve est une seconde vie. Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers instants du sommeil sont l’image de la mort ; un engourdissement nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l’instant précis où le moi, sous une autre forme continue l’œuvre de l’existence. C’est un souterrain vague qui s’éclaire peu à peu et où se dégagent de l’ombre et de la nuit les pâles figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme, une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres ; — le monde des Esprits s’ouvre pour nous.
Gérard de Nerval, Aurélia.

 

Rien de plus banal que le rêve, et rien de plus complexe.

La tâche de l’atelier d’écriture, d’aller y voir ? Oui, parce que ce que chacun trouvera dans l’écriture du rêve c’est le soubassement ou la couleur de son territoire de fiction.

La difficulté pour l’animateur ? D’abord de susciter, dans le premier temps de l’atelier, une proximité avec l’univers du rêve qui empêchera le premier réflexe de protestation : — Mais moi je ne m’en souviens pas...

Et la piste pour nous : non pas solliciter un récit de rêve, même si on pourra lire ceux de Baudelaire ou de Kafka, ou de Perec – mais contraindre les participants à écrire plutôt leur carnet de rêve. Le lien qu’on a chacun avec l’univers du rêve. Écrire plutôt des notes sur, accepter les bribes et fragments, mais chercher à ce qu’ils épousent la diversité des modes du rêve.

C’est la force de ce texte étonnant de Henri Michaux, Le rideau des rêves, où chaque paragraphe sépare une manière différente de rêver, sans jamais vouloir lever l’énigme, mais en restant au plus près du concret : pourquoi on rêve monochrome, quels animaux je vois dans le rêve, comment se souvenir des discours ou des musiques perçus dans le rêve...

Et puis c’est l’occasion de transmettre (vous verrez, souvent pour la première fois) quelques exercices basiques mais indispensables...

NOTA : dans les fiches imprimables de la rubrique téléchargements/ateliers, un extrait du Rideau des rêves à distribuer aux participants, ainsi qu’une version PDF intégrale de mon livre Tous les mots sont adultes.

 

le rideau des rêves – appeler le rêve dans l’atelier d’écriture


Le travail sur le rêve n’est pas un exercice de circonstance, mais une composante fixe de l’écriture : le récit de rêve ne constitue pas littérature (même si nous lisons avec fascination les recueils de rêves de Swedenborg, Jean-Paul Richter ou Georges Perec) ou les récits de rêves singuliers de Baudelaire, Nerval Kafka ou Breton. L’univers du sommeil reste en grande part inconnu : même cette question faussement simple de pourquoi on dort n’est pas aujourd’hui résolue. Il faut rappeler quelques données physiologiques sur les phases de sommeil, les différentes étapes du sommeil paradoxal et ce qu’on suppose du rôle du rêve dans le tri mémoriel. Reprendre aussi quelques données concernant les premières expériences du nourrisson, formation de la conscience de l’identité, permanence de structures mentales liées à l’évolution, vision monochrome, réflexe de préhension du pied, ou marche du nourrisson, peurs des neufs mois. Quelques données sur la place du rêve dans les vieilles civilisations, y compris celtiques, et aujourd’hui encore, en Amérique du Sud par exemple, où on dit il pour parler de celui qui en nous rêve. On peut citer quelques exemples de textes anciens d’interprétation des rêves, chez les Grecs ou à Byzance, pour souligner la très vieille affinité du rêve et de la littérature.

On insiste sur le travail de frontière mentale que dresse entre nous et lui-même le rêve pour affronter ce qui compte, par l’oubli, par l’écart entre le symbole et ce qu’il représente : on rêve de ses morts parce que l’idée qu’ils ne sont plus ne nous est pas recevable. Le rêve joue de ces frontières, et sa remémoration partielle nous fait assister comme à un spectacle de cette limite, qu’il inscrit. L’écrire c’est tenter de se rendre à cet endroit, apprendre à se piéger soi-même pour qu’écrire commence à cette frontière. Dans toutes correspondances, tout journal d’écrivain on retrouve le travail d’attention aux rêves considéré comme une discipline permanente. Les rêves qui marquent vraiment sont rares : deux ou trois fois l’an ? Mais semblent alors harponnés dans la tête avec une force de mémorisation surprenante : on se souvient avec précision de rêves très anciens.

Quand on travaille sur le rêve, je m’autorise à parler longtemps. C’est l’ensemble de ces données identifiables, qu’on évoque en parlant, qui va provoquer, pour chaque participant, ce balayage par associations et affinités symboliques, de ses propres pratiques de rêve. En susciter l’écho personnel, en évoquant le plus large éventail des typologies du rêve : rêves d’envol et de chute et pourquoi, rêves de paralysie et pourquoi, rêves de poursuite, rêves où on est nu, rêves de dents, de terre ou de feu. Déformation de temporalité du rêve : rêves de réveil, durée du rêve. Comment on rêve de ses morts.

Le premier travail peut être d’inventorier, pour chacun, la liste très limitée de ses rêves récurrents : ceux dont on sait, au moment de leur répétition, qu’on les a déjà faits. Ce sont des figures de transition, mais celles-ci l’écriture peut les capter même si leur contexte reste vide : un paysage, une porte, une ville.

Donc, un travail à effectuer qui d’abord est d’inventaire : collecter, par la pure concentration, les fragments de rêves qui surnagent dans la mémoire consciente. Que ces figures du rêve appartiennent à des typologies valables pour tout un chacun, c’est au point qu’à Petersbourg on a récemment ouvert un musée où elles sont en vitrine :

Le 4 novembre s’est ouvert à Saint-Pétersbourg une curieuse officine : le musée des Rêves du docteur Freud. Passé une petite porte, on entre dans une salle étroite aux murs recouverts d’un papier peint dans le style viennois fin de siècle, induisant un air un rien cosy. Ni chaises, ni divan. C’est debout que l’on lèche une douzaine de vitrines, lesquelles font pénétrer le visiteur dans l’univers de Freud, de façon plus chantournée que pédagogique... La première expose conjointement une photo de Freud sur son lit de mort et un cliché représentant sa maison natale, « une façon de suggérer que l’enfant en nous ne meurt jamais », explique Viktor Mazine, l’inventeur du musée... On est prêt alors à entrer dans la seconde salle, étroite et toute en longueur, baignée dans une pénombre douce avec accompagnement discret d’une musique quelque peu planante. De chaque côté, une vitre nouée de reflets derrière lesquels flottent des gravures, des feuillets égarés, des livres ouverts, des statuettes égyptiennes, une Bible, un masque mortuaire, une chemise de nuit, des photos, autant d’objets épars et croisés. Aucune logique, sinon celle, désarmante, des rêves, aucune explication... Au fond, entre les deux vitrines nocturnes, au-dessus du sol fait de carreaux noirs et blancs, un écran. Vide. Chacun peut y projeter ce que bon lui semble. Un visiteur venait d’y voir des loups courant dans la taïga enneigée.
Jean-Pierre Thibaudat, Libération, le 5 avril 2000 (extrait).

Et ce musée du rêve, à construire ici pour soi-même (et dévions les regards et l’attention de l’objet central, comme pour le rêve lui-même : demandons de lui attribuer un lieu, un bâtiment dans la ville, une architecture intérieure, des guides pour la visite, de raconter une visite type…), voilà une belle piste d’écriture.

Qu’on suive ou pas, pour ses propres rêves, cette idée d’un musée où on les mettrait en vitrine, L’interprétation des rêves de Freud est sans doute l’outil principal de préparation pour l’animateur, pour l’organisation de sa démarche. C’est le côté technique du travail de Freud dont on pourra se saisir pour restituer comme une arborescence, plutôt que le versant interprétation, qui rétablirait une hiérarchie entre l’animateur et ceux qui vont écrire, alors qu’il s’agit seulement d’apprendre à être ensemble spectateur de ses propres rêves. Les textes qu’on va induire ne sont pas matière à interpréter, mais fragments où se révéler à soi-même ses dominantes de poétique (je cite toujours, par exemple, à cette occasion, les titres de Gaston Bachelard qui à eux seuls sont comme un poème : L’Eau et les rêves, essai sur l’imagination de la matière ; L’Air et les songes, essai sur l’imagination du mouvement ; La Terre et les rêveries de la volonté, essai sur l’imagination des forces ; La Terre et les rêveries du repos, essai sur les images de l’intimité). Plutôt faire rêver les participants à ce qu’ils trouveront à la lecture personnelle du grand livre de Sigmund Freud, et quel plaisir on peut avoir à faire ainsi miroiter pareille œuvre à qui encore ne la connaît pas, parfois en découvre même l’existence.
Parler aussi de comment on peut soi-même déplacer sa maîtrise du rêve, comment en immobiliser provisoirement une image, quels exercices permettent d’accroître son attention au rêve ou sa mémoire des rêves, et la cultiver. C’est, après les descriptions des principales typologies du rêve, l’étape par quoi déjà le rêve s’approche de l’écriture qu’on va en tenir, parce qu’on incite le mental à s’approprier l’objet qui semblait lever confusément et à distance.

Dans ces suggestions d’exercices sur la maîtrise du rêve, la notion « d’arrêter le rêve » : éduquer sa concentration au moment où on s’endort pour ralentir le rêve et l’immobiliser un instant face à soi. Alors se donner l’injonction d’une pause où on en examine, devant soi, le décor et les lieux. L’étape suivante, se tourner latéralement pour fixer non plus ce qui est dans le champ visuel, mais à ses bords, demande un peu plus d’entraînement. On immobilise le rêve, mais on tourner son regard sur le côté, on oriente en rêve son corps vers le bord du champ visuel, et s’il s’agit d’une fenêtre ou d’une porte on peut décider de s’y déplacer pour voir ce qu’il y a de l’autre côté. On peut aussi proposer l’exercice incroyablement productif proposé, parmi bien d’autres, par Carlos Castaneda : les mains sont rarement dans le champ visuel du corps en sommeil, et l’exercice est difficile, exigera parfois deux mois ou plus d’attention continue aux rêves pour satisfaire à quelque chose en apparence simple : voir une fois ses propres mains dans un rêve. En chemin on en aura découvert bien plus. On aura introduit au travail de notation du rêve, par exemple à cette expérience classique où il nous semble noter avec une précision miraculeuse le rêve qu’on vient de faire, avec ses paroles et ses musiques, ses visages, ses couleurs et ses lumières, qu’on voit le récit s’en écrire graphiquement sous nos yeux, sur notre propre calepin, et pourtant au réveil il n’y a rien : le rêve lui-même s’est dédoublé en rêve de sa propre notation pour se défendre. En présentant quelques exercices de cette sorte sur la maîtrise du rêve (le second Manifeste du surréalisme en contient quelques-uns), on fait déjà approcher les participants de l’écriture possible : on a fixé leur attention non pas sur le rêve, mais sur la conscience qu’on en a, les bribes qui en survivent de l’oubli.

On peut passer au travail d’écriture. On a souligné la faiblesse structurelle des récits de rêve, dont la logique ne peut être celle du récit, quand bien même cette séance va puissamment aider chacun à trouver et modeler sa voix narrative. Et paradoxe pourtant de l’importance des rêves emboîtés dans les très grands romans : le rêve de Raskolnikov dans Crime et châtiment, le rêve au milieu du Procès. Rappel des phénomènes de censure : ce n’est jamais exactement un rêve qu’on raconte, parce qu’en l’écrivant le rêve se défend, l’écriture refabrique un rêve dans le temps même qu’on écrit. Enfin, attention portée à la technique même d’écrire : le rêve nous force donc à affronter une caractéristique très pointue du premier jet fictionnel, l’intuition fragile d’une image ne révélant pas encore d’où elle vient, ni où elle va. L’image de départ du rêve est souvent une image-pont, au milieu du rêve. On va donc être dans le sentiment d’avoir toujours à en tenir le double mouvement. Évoquer ce que cela implique pour l’écriture, séparée du temps réel pour capter le temps mental du rêve. On écrit une image, et il faut écrire à la fois ce qui précède et ce qui suit, tenir sur un récit continu une écriture qui va dans les deux sens du temps à la fois.

Richesse des trappes qu’on lève une par une, citer le livre de Michel Butor : Un rêve de Baudelaire, cent cinquante pages pour explorer toutes les harmoniques d’un rêve raconté dans les trois pages d’une lettre de Baudelaire, mais où on retrouvera, plus tard, plusieurs germes des Poèmes en prose :

Symptômes de ruine. Bâtiments immenses. Plusieurs, l’un sur l’autre. des appartements, des chambres, des temples, des galeries, des escaliers, des cœcums, des belvédères, des lanternes, des fontaines, des statues. — fissures, Lézardes. humidité promenant d’un réservoir situé près du ciel. — Comment avertir les gens, les nations — ? avertissons à l’oreille les plus intelligents.

Tout en haut, une colonne craque et ses deux extrémités se déplacent. Rien n’a encore croulé. Je ne peux plus retrouver l’issue. Je descends, puis je remonte. Une tour-labyrinthe. Je n’ai jamais pu sortir. J’habite pour toujours un bâtiment qui va crouler, un bâtiment travaillé par une maladie secrète. — Je calcule, en moi-même, pour m’amuser, si une si prodigieuse masse de pierres, des martres, de statues, de murs, qui vont se choquer réciproquement seront très souillés par cette multitude de cervelles, de chairs humaines et d’ossements concassés. — Je vois de si terribles choses en rêve, que je voudrais quelquefois ne plus dormir, si j’étais sûr de n’avoir trop de fatigue.

Charles Baudelaire, Petits poëmes en prose, Michel Lévy, 1869.

On peut suggérer de se concentrer uniquement, non pas sur le contenu du rêve, son histoire, mais sur les fragments d’images de lieux qu’il nous laisse : un chemin en arrondi, une place, une ville, un mur, une pièce, des couleurs arrangées, un ciel. Saisir ces lieux comme par cette technique de croquis des peintres dite aux trois crayons, transparence ou flou autorisés, justement parce que le rêve ne se laisse pas saisir. Lieux ouverts, lieux clos. Lieux réels, lieux du voyage. Faire d’abord une liste de ces images, même fragmentaires, un album de diapositives, pour que cette réécriture parte du fragment et arrache un peu, à ses bords, de son contexte. Et, selon les publics, en situation d’illettrisme par exemple, quel plaisir d’apporter dans ce contexte quels livres de peintres, dont Magritte ou Klein, ou Bosch, ou Les mystères de Harris Burdick de l’illustrateur de livres pour enfants Chris van Allsburg.

Contraindre donc d’abord à se concentrer non pas sur le rêve lui-même, mais sur les questions qu’il pose. L’âge qu’on y a. Les couleurs qu’on voit. Si on rêve différemment selon l’endroit où on rêve. Ce qui revient, et ce qui n’est venu qu’une fois. Expériences qu’on a faites de la durée du rêve, en particulier dans les rêves de réveil. Constat très étrange que, dès lors qu’on rassemble un groupe d’une dizaine de personnes, il s’en trouvera un ou une pour rêver régulièrement se voir soi-même dormir. Enfin, quel visage se connaît-on dans le rêve ? On suggère à chacun de retrouver et travailler sur cette figure de soi-même dans le rêve : les fois où on s’est vu dans un rêve. Le miroir, objet quotidien, présent dans un rêve ? Insister là encore sur l’idée de liste et d’inventaire, en partant d’abord de ces typologies majeures du rêve, donc rêve récurrent, rêve de vol, rêve de réveil, rêve qui se fait prendre pour la réalité, rêve où on se voit soi-même, couleurs du rêve, âges du rêve, lieux du rêve, villes…

Et revenons pour la piste que je préfère à Henri Michaux, et un texte de trente pages écrit en 1963 : Le rideau des rêves. Déclencheur exceptionnel en ce qu’il ne lève pas la difficulté du travail sur le rêve, mais qu’il l’aborde comme fragmentaire, établit comme objet du texte non pas le rêve lui-même, mais la construction d’un rapport avec l’univers pluriel du rêve, comme un journal de bord des manières de rêver. Bien insister avec le groupe sur le fait que chacun serait susceptible d’écrire, en suivant la démarche de Michaux, une bonne trentaine de pages rien que pour cet inventaire de la diversité des rêves.

Rêver, étant endormi, est-ce avant tout voir des images et des scènes, est-ce avoir affaire à du visible, de l’audible ?

Pour moi, de tout temps, si j’excepte une lointaine époque, vers l’âge de six ans, où je subis des cauchemars, mes rêves furent pâles, sans couleur. Je n’y voyais guère, et n’y entendais pas grand-chose non plus… Semblable à quantité d’autres rêveurs de nuit, en rêve je ne proteste pas, m’habituant à l’instant à la situation, si impossible qu’elle soit, sans la rejeter, sans m’en évader.

En rêve, il semble que je n’ai toujours pas appris que je prends de l’âge. Je ne sais pas quel âge j’ai. Aucune référence à ce sujet, et ainsi suis-je ordinairement à mon réveil, sans âge. Toutefois, pas enfant, et plus qu’adolescent. Ce n’est pas plus précis.

Quoique depuis quelques années je n’utilise plus le rail pour mes déplacements, je me trouve invariablement en rêve dans des trains que pourtant dans la journée je ne prends plus.

Quoique descendant dans de plus grands hôtels qu’autrefois et, de temps à autre, dans des très grands où je me trouve parfois plus gêné que satisfait, par l’effet de cette gêne même, dès que je ferme l’œil, c’est pour me retrouver transporté à nouveau dans un petit hôtel aux chambres étroites, étouffantes, où il me fait passer la nuit, sous un plafond bas.

Henri Michaux, Le rideau des rêves, éditions de l’Herne, 1996 (extrait).

Les récits de rêve peuvent évidemment se révéler très puissants :

J’ai rêvé des mecs qui viennent pour me tuer avec le couteau.
Après, moi je cours doucement, et les mecs fort. Je ressens l’angoisse.
Je respire comme les asthmatiques.
Après je me réveille et je dis : « Impec, je suis dans ma maison. »
Après, je sors du jardin et je trouve les animaux. Ils viennent à la maison, ils mangent toute la famille.
J’ai cherché un flingue de mon père pour tirer sur les animaux.
Je tire, ils ne meurent pas.
Après, ils viennent directement sur moi.
Après, je suis coincé dans un coin. Je dis à mon frère de faire le coup de main avec moi, parce que je suis coincé.
Mais mon frère m’a dit : « Non, je ne bouge pas. »
Et moi qu’est-ce que j’ai pensé ?
« Mon frère, il est avec les animaux. »
Après, les animaux ils se tournent, ils regardent mon frère et mon frère rigole.
Et après moi j’ai tiré sur mon frère, après mon frère il est mort, il est sorti un animal du cœur.
Après je me suis réveillé, et je transpirais partout.
Gradignan, centre de jeunes détenus, 1996.

Mais que chacun écrive un texte avec une suite de fragments de rêves et de manières de rêver, et on peut composer par montage un ensemble anonyme qui les mêle tous en désordre, et proposer au groupe un travail collectif de mise en voix ou mise en espace sans plus s’occuper de qui a écrit quoi. Sur ce principe, le montage suivant vient de rêves écrits le même jour que le précédent, à quelques centaines de mètres de la maison d’arrêt, mais à la faculté des sciences de Talence :

La surface lisse d’un lac. Des visages souriants de l’autre côté de cette vitre, qui s’enfoncent. Les visages ressemblent à ceux de ma famille.
Un corps. Je pense que c’est moi. Clouée au sol, je ne peux ni bouger ni parler. Il n’y a personne autour, seule sur le quai. Je pleure, je le sens, mais je suis bien. Tout devient noir, je me réveille angoissée, les joues trempées comme si les sentiments étaient partis du rêve pour rejoindre la réalité.
Une rue grise, inquiétante, un trottoir. Il n’y a rien autour, si ce n’est un bureau de poste jaune.
J’étais allongée sur le lit. Je me voyais, les yeux fermés, endormie.
Mon corps était immobile à côté de moi, et au plafond un visage qui m’était familier auparavant. Il me parlait, je reconnaissais sa voix. Je n’arrivais pas à le faire taire.
Un immense rouleau de tapis tourne sur lui-même. Je suis dessus, minuscule, obligée de marcher sans discontinuer pour ne pas tomber. Il fait noir autour et il semble que la lumière provient des motifs du tissu. L’air est lourd d’angoisse et d’un autre sentiment indéfini.
Je me vois, par mes propres yeux, dans une rue grise et mouillée. Je suis vu en plongée dans un plan assez large pour qu’on voie un réverbère à côté de moi, le trottoir, le bord du mur par dessus lequel je me vois et une partie de la chaussée. La pluie, bien qu’on ne la voit pas tomber, colore tout d’une gris foncé uniforme : les immeubles, le trottoir, la rue. Cette rue est très longue, mais d’une largeur moyenne, elle ne laisse découvrir à ses extrémités que deux petites parcelles d’un ciel gris plus clair.
Je rêve que je dors. Je voudrais me réveiller mais je n’y parviens pas. Tous mes membres sont paralysés, mes paupières sont lourdes. Lorsque je tente péniblement de les ouvrir, une lumière aveuglante m’oblige à les refermer. Pourtant je vois la pièce qui m’entoure. Il fait jour. Je suis allongée dans mon lit. J’entends tous les bruits extérieurs. Il me semble que je suis réveillée et consciente, pourtant je ne peux bouger.
Mes dents grincent. Je mâche des petits os, goût de sang. Je crache cette bouillie qui me gêne : du sang et mes dents, voilà ce que c’était. Je regarde ma bouche dans une vitre : vision d’horreur, multitude de trous de sang noir coagulé.
Tout est vert, éblouissant, l’herbe est haute. Je suis dans une clairière, je ne peux pas voir plus loin que les arbres qui m’entourent. Je rentre dans une maison dont les fenêtres sont au ras du sol. Toutes les pièces sont enterrées dans le sol.
Un tube immense. Son mouvement de rotation accentue une sensation de malaise. Il est lourd, il est bétonné. Sa dimension condamne sa possible maîtrise. Je suis au centre de ce tube. Je m’y vois. Le tube est tapissé d’un revêtement froid, rugueux. Sensation d’avoir les pieds sur du papier cellophane froissé. Le tube tourne de plus en plus vite. Je tombe. Cette dernière image s’évanouit. Je me lève machinalement, je vais demander à ma mère de me cacher. J’ai tué quelqu’un.
Des sifflements, des hurlements, le vent. Le bateau tangue, roule, plonge, plonge il m’entraîne, où allons-nous, encore trois mille mètres de profondeur, c’est loin…
Dans une grande salle bien éclairée. J’étais là assise, devant une porte, à attendre. Il y a beaucoup de monde qui bougent, qui parlent constamment. Mais je ne sais toujours pas pourquoi j’attends là devant cette porte.
Une sensation absolue d’apesanteur emplit mon corps, je suis en train de voler et cela ne me surprend même pas. Je ressens seulement une joie intense qui va jusqu’à un certain soulagement, mais de quoi je ne sais pas. Je sais seulement que cela paraissait vraisemblable.
Je cours, on me poursuit, on veut me tuer, je ne sais pourquoi. Je veux aller plus vite, mais mes muscles ne répondent pas. C’est horrible. Je force mais je suis bloquée, il s’approche, je me réveille.
Du vert, rien que du vert ; un relief plat, ce doit être une prairie, une étendue de gazon, ou peut-être tout autre chose. Je marche, du moins je me déplace vers l’horizon. Du vert toujours et encore du vert. Non, du bleu, un vélo bleu qui passe, sur lequel mon père est en sueur. Non, ce n’est pas mon père, je suis sur ce vélo bleu qui tache le vert du paysage.
Une côte en forêt, je cours et n’arrive jamais en haut.
Une falaise, un immeuble, un manège, un avion, un pont, une gare, un trou, je tombe. Au-dessus d’une ville, je vole.
Une cour sombre, je poignarde la mort.
Université Bordeaux 1, faculté des sciences, novembre 1996.

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 29 octobre 2013 et dernière modification le 3 mai 2015
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