fictions du corps | notes sur l’homme qui se tait

pour en finir avec la vie joyeuse, 25


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On dit qu’il a existé.

Mais moi qui vous parle, comment je vous en parlerais ?

Beaucoup de gens ici quand vous les croisez se taisent. Vous-même, croisant les autres, souvent vous taisez.

Mais l’homme qui se tait, raconte-t-on, se taisait avec tout le monde et tout le temps.

C’est pour cela qu’on a dû l’exclure : que sait-on de ce que peut savoir un homme qui se tait ?

On avait rien voulu d’autre que lui suggérer l’écart. On ne sait même pas qui s’est chargé de vérifier et d’appliquer. On ne sait même pas comment en fait il a été détecté.

Plus grave : on ne sait même pas s’il était seul ou si cela concernait un ensemble, une secte, une révolte.

Beaucoup prenaient les devants, dans la vie habituelle, en parlant « de tout et de rien » – est-ce que ce n’est pas plutôt ceux-là, qu’il aurait fallu exclure ?

Et cet art de parler pour ne rien dire, est-ce que ce n’aurait pas été le meilleur camouflage pour un qui se taisait, décidé à se taire et cultivant l’art de se taire ?

On évoquait ces questions à demi voix, parfois, quand on percevait pour soi-même le trouble de la ville, des autres et du monde.

On aurait aimé savoir si cela se traduisait par quelque signe distinctif de la bouche, des yeux ou du visage. On se méfiait des lieux de la ville où, par essence, il était de règle que tout un chacun se taise.

Et parfois en secret on s’y exerçait soi-même, dans les moments seuls : apprendre à se taire. Mais imaginez alors qu’on vous dénonce.

Il avait suffit d’un seul, dit-on : celui justement qu’on avait éliminé. Ou cru éliminer.

La force particulière de qui se tait.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 27 janvier 2014
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