fictions du corps | Notes sur les hommes porte

pour en finir avec la vie joyeuse, 26


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On n’aimait pas les hommes-porte.

Et personne ne comprenait comment commençaient les hommes-porte.

C’étaient des gens absolument comme tout le monde, comme nous tous, et un jour voilà, ils semblaient s’attarder dans une porte, voir devant, voir derrière, revenir, y repasser – alors on se doutait que c’était mal parti, on les évitait poliment, on prenait distance mais déjà ils étaient dedans : dedans la porte, et plus rien à faire.

Un homme porte, et plus personne ne passait par ici.

La ville, la société, le gouvernement et les bureaux étaient encombrés d’hommes-porte.

Et pas moyen de les déloger, d’amener une machine poussoir et les dégager, ou les inciser et qu’ils se vident ou tout autre solution : on n’avait pas le droit, pensez. Et qui ne vous donnait pas le droit : eux, les hommes-porte, solidaires entre eux de toutes leurs portes immobiles, jusqu’à là-haut la grande porte, ou porte des portes.

Et rien non plus qui vous aide dans la typologie des portes : petite porte juste ici dans l’endroit le plus humble, et du jour au lendemain bouchée pour toujours. Évidemment, les administrations et les usines semblaient avoir une prédisposition pour attirer les hommes-porte.

Ce n’est pas la complication : faire un peu de chemin en plus, innover dans l’écart, le détour, le labyrinthe nous importait peu. Cela rendait juste la circulation un peu plus serrée, un peu plus tendue. Et c’est dans ces goulets créés par les hommes-porte que d’autres s’installaient le plus volontiers, dans le nouveau passage créé – et surtout si on avait voulu, à côté du premier homme porte, percer ou creuser dans le mur un passage et l’équiper de battants ou de clenches, parfois même dès la découpure brute. C’est plutôt cet encombrement voyez-vous : dans toutes les démarches, toutes les décisions, toute la mobilité et fluidité qui crée le sens du monde – bloqué par les hommes-porte.

Et c’est ainsi que vieillissait la ville. Ils durcissaient. Ils solidifiaient comme le mur. La poussière, l’érosion faisaient qu’on les reconnaissait de moins en moins de la paroi occultée, où avant était l’orifice.

Faites l’expérience dans le vieux centre : balayez de la manche une vieille paroi de mur, les visages durcis et aplatis apparaîtront à même la pierre, pierre ils sont devenus.

Parfois on se le demande pour soi-même : qu’est-ce qui vous-même vous protège de la tentation de se faire homme porte, quand même la crainte de durcir et vieillir dans l’ouverture choisie ne vous effraie pas, familiarisé à cela comme vous le devenez.

Peut-être qu’en secret pour soi-même on le craignait : on en avait tant vu, même des proches, des amis, soudain s’attarder dans une porte, et qu’elle soit trop large ou bien trop étroite comptait peu, qu’elle regarde le soleil ou des cabinets non plus. S’attarder et puis revenir, puis attendre, puis s’installer.

On n’avait jamais vu non plus un homme-porte s’expliquer sur son choix – et c’est pour cela qu’on ne les aimait pas, qu’on ne les fréquentait guère.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 30 janvier 2014
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