fictions du corps | Notes sur les hommes pulsatiles

pour en finir avec la vie joyeuse, 45


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Traversiez-vous, hors de la ville et dès ses bords (y avait-il une frontière ?) ce qu’on nommait étalement urbain, maisons indifférenciées, toponymes par regroupements sémantiques impossibles à différencier et mémoriser, architectures de la fonctionnalité garage rideaux, on se demandait à quelle communauté on appartenait, qu’elle s’étende si loin mais que soi-même on vivrait là quelle identité on aurait, quelle singularité il nous resterait – alors tu filais tout droit en te disant que tu en sortirais bien.

Traversiez-vous, hors de la ville et dès ses bords (y avait-il une frontière ?) ces ensembles qui se refaisaient avec régulièrement un distributeur à sous, un fleuriste et une boulangerie, un cabinet d’analyses médicales – ce qu’on dit la ville – que tu t’interrogeais : le seul modèle d’être ensemble tenait donc d’abord à la distance qu’on met avec celui qui vous est le plus proche, et l’impossibilité extérieure de vous différencier ? Tu n’aurais pas voulu vivre là.

La verticalité des immeubles ici posée à l’horizontale pensais-tu, déversée sur la terre comme une tache ou pire, suite veule et dispersée de taches – voilà donc ce que nous étions ? C’est qu’à l’époque tu n’avais pas entendu parler des hommes pulsatiles.
Il fallait pour cela une vie régulière et calme. Mais même dans les temps les plus chaotiques et troubles des désordres sociaux, du désarroi économique et de la détresse qui s’ensuivait pour tant et tant de précarité intériorisée, c’est tout un noyau indifférent et fermé de la ville, qui restait calme et opaque comme l’eau des grands bassins de décantation.

Et ça c’était autrefois, dans les temps d’avant le désastre. Mais depuis lors, est-ce que ce n’était pas – comme les grandes antennes solaires déployées de nos vieux satellites, dans ces mêmes époques d’avant le désastre, ces larges étalements d’hommes pulsatiles qui autorisaient à la communauté sa stabilité, son calme ?

La période de transition commençait dès la ville ordinaire : une certaine indifférence, une capacité à ne pas s’étonner, une résistance aux émotions passagères, et votre chef de bureau ou d’administration vous inscrivait dans les processus d’inscription aux programmes de sélection des hommes pulsatiles. On vous attribuait un logement intermédiaire : de votre capacité à développer, au travail, dans la ville, et bien sûr dans vos lectures, ou ce que vous regardiez, à quoi vous vous occupiez (le sport était toléré dans une mesure raisonnable, les livres étaient plus contrôlés), et votre corps, en relation avec certaine rétraction mentale consentie, développait progressivement ses qualités pulsatiles.

On disait que les hommes pulsatiles, dès les poils des bras et des mollets, les courts cheveux sur l’arrière de la tête, les contractions sourcilières, percevaient avant les autres d’éventuels troubles à venir de ce qui pouvait agiter la communauté, et que leur réaction d’indifférence massive faisait alors balancier.

À mesure qu’on l’avait analysé et compris, on avait développé et augmenté ce qu’on nommait par pudeur étalement urbain : plus la ville augmentait autour d’elle ces grandes surfaces, dans certaine condition d’indifférenciation à la fois spatiale et sociale, plus elle contrôlait sa capacité d’inertie, si nécessaire à sa stabilité minimum.

Alors l’ère nouvelle que nous connaissons avait commencé.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 11 mai 2014
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