journal, avant-première | un lieu urbain pour les arts urbains

ce qui s’invente au Polau de Saint-Pierre des Corps


- première visite ? voir la présentation générale du projet, qui inclut aussi des invitations et un journal ;

- performances YouTube la littérature se crie dans les ronds-points ;

- en partenariat Pôle des arts urbains Saint-Pierre des Corps (pOlau) & Ciclic.

 

Le projet « ronds-points » est né en partie de discussions menées avec Yann Dissez, de Ciclic/Livre au Centre, ainsi que Maud Le Floc’h et Pascal Ferren, du Pôle des arts urbains de Saint-Pierre des Corps (pOlau). Il y a quoi d’invisible dans une ville que la littérature permet de déceler ? La littérature, en tant que pratique centrée sur l’écriture et questionnant la langue, a-t-elle sa place dans l’ensemble des disciplines qui aujourd’hui se mettent en risque dans la pensée et les pratiques de la ville ?

Et, dans l’ensemble des projets urbains développés par le pOlau, quelle était la conception de la ville qu’il m’était possible d’appréhender, dans la spécificité de mon propre travail, et le fait d’habiter depuis 15 ans une ville moyenne de province, où les contradictions qui nous concerneraient le plus, le territoire, les circulations, la consommation, les logiques du travail, l’organisation de l’habitat, la structuration de la santé ou de la mort, ne se révèlent pas selon des signes de l’extrême (mes photos de la dalle de Cergy, ou de la Chine d’aujourd’hui, je ne saurais les faire à Tours), mais dans des procédures plus feutrées, plus souterraines, qu’il importe cependant de faire accéder à l’univers de la représentation ?

Enfin, en quoi un lieu et une structure comme le pOlau peut déclencher, appuyer, diffuser une telle approche, est-ce que travailler ensemble est possible ?

Merci aux trois personnes ci-dessus citées d’avoir considéré que oui.

FB, 21/12/2014.

 

Quelle bizarrerie, dans un temps où on dirait que tout s’écroule, que les agendas se vident, que les projets meurent, d’être confronté à des bâtisseurs – au sens strict : maçons, camions, fers et béton. Mais aussi les architectes, et là devant vous, casque sur la tête, ceux qui rêvent les espaces, les fonctions, voient des gradins et des studios de répétition, suspendent des oeuvres de grand volume sous la grande cage.

C’est un endroit un peu mythique pour nous ici en Indre-et-Loire, l’arrière des voies de Saint-Pierre des Corps, friche industrielle qui reste un tissu vivant de petites ou grosses entreprises, avec l’autoroute au travers, un pont qui n’en finit pas de traverser les voies, la convergence de ces « magasins généraux » aux vitres trouées depuis longtemps et d’une chaudière presque sculpture.

Mais là, c’est la taille du hall qui frappe quand on entre dans le chantier. Une grande halle avec verrières, sur les murs de l’ancien bâtiment industriel, et cette cage qui s’y pose avec ses rambardes et galeries. On peut ici faire du lourd. Sur les deux bords latéraux, les ateliers bois et fer, les salles de répèt, les locaux modulables de production. Quand on prend l’escalier, des ateliers d’artistes, et les appartements de résidence, possibilité d’hébergement pour 8 personnes. En face, la cantine, des salles toute fonction.

Est-ce que c’est le moment de rajouter encore un lieu d’art contemporain, toutes disciplines confondues, à tous ceux qui parsèment le territoire de la Belle de Mai à Marseille jusqu’à la Piscine de Roubaix ?

Mais peut-être justement parce qu’on casse avec le modèle du lieu à vocation unique : pas centre d’art (il y en a un à Tours), pas théâtre (il y en a aussi), pas de méga salle de concert ou spectacle (mais ici dans la halle on peut inventer pas mal de formes qui le permettent). Et puis surtout, d’emblée, la porte ouverte à ceux que les lieux monodiques, cinéma ou musique ou théâtre ou art, laissent systématiquement dehors. Et si le lieu commençait par le fait d’avoir à travailler ensemble ? Alors oui, peut-être que les lieux d’art ou de théâtre ont eu leur temps propre, et qu’on peut en faire naître d’autres dans une halle d’usine, tandis que les autres s’éclipseront, comme ce Bateau Ivre devenu Bateau Fantôme qu’on aperçoit du TGV. Mais ça c’est de la politique locale et ça ne me concerne pas.

Ce qui me concerne, c’est que le POLAU (Pôle des Arts Urbains) ne soit pas l’acteur d’une discipline, mais vienne parler frontières et bords, cartes et paysage, territoires, économie durable et jardins de pieds d’immeubles, image et pratiques numériques non pas même selon un primat de l’artistique mais dans le travail commun qu’on peut inaugurer en s’y collant tous. L’impression de trouver dans la construction civile, puisque inscrite dans la ville, ce qu’on fabrique dans nos boîtes multi-modulaires des écoles d’art (enfin la mienne et pas celle d’ici, où en 15 ans je n’ai même pas été invité une fois, c’est bizarre la mort en province). Et que c’est probablement bien que les archis (ici, Permanence architecturale) soient à l’initiative.

Je me souvenais de mon premier pecha kucha à Québec avec des étudiants en urbanisme, ceux qui parlaient hydrologie de la ville, de la revégétalisation des parkings, de resocialisation des toits. J’avais en tête ces bizarres constructions de Belval au Luxembourg, l’aciérie jumelle de Fos repeinte et revernie par Schuyten avec dedans les logements et des start-up. Et que même là, juste derrière la gare de Saint-Pierre, dans la vieille friche industrielle, on puisse avoir des émotions dignes du 5PointZ (mais il a été démoli, le 5PointZ, même s’il y a toujours la ligne 7). Je me souvenais aussi de l’école d’archi de Rouen, dans une ancienne usine aussi, les étudiants venant présenter tour à tour, en binôme, des projets pour reprise d’un trou étroit dans la ville.

Ici on nous racontait des parcours faits dans la ville de nuit, de 1h à 5h du matin, et le lendemain travailler sur tous les signes enregistrés. De séminaires de 2 jours en dormant sur place, et déclinant les formes économiques ou sociales alternatives. De happenings dansés sous cet immense espace fascinant de dessous l’autoroute recouvrant à cet endroit la ville. Ou un concert de soundpainting, ou de la micro-architecture expérimentale, ou des résidences photo, ou des parcours dans des garages de la ville. Ou voir le projet La ville à l’état gazeux et ce qui en résulte pour l’invention du Point Zéro. On nous raconte comment le chantier en lui-même est ouvert, se visite, qu’il y a quelques jours s’est donné ici un banquet de chantier où la soupe à l’oignon fut cuite dans une bétonnière et les entrecôtes grillées à même la fourche d’un Fenwick.

Alors qu’est-ce qu’on peut faire ensemble ? Est-ce que l’écriture qui se confronte à la ville ici a sa place ? Est-ce qu’ils sont preneurs de mes outils Roubaud Koltès Novarina Perec Simon et d’autres, pour parler de cinétique, de phrase rue, de texte dalle... Ce qui est bien c’est qu’on ne dialogue pas si simplement, qu’il n’y ait pas d’action en kit, d’atelier prêt-à-porter. La nouveauté de ce genre de lieu, il nous faut aussi l’apprendre.

Se dire tout simplement que certains jours, au lieu de poser la voiture à la gare et prendre le train pour Paris, ça pourrait être s’arrêter là, chez eux les théâtreux (la Compagnie Off), les musicos, les urbanistes et grapheurs, et faire ce que je fais peu à peu à Cergyland. À suivre.

Il y a un blog spécifique pour suivre le chantier : Point Haut, le chantier. Mais Saint-Pierre des corps est une réalité assez complexe pour avoir nourri une épopée blog formidable (Frédéric Potet, Les épines fortes) – est-ce que l’action web en tant que telle, avec tout ce que lui ouvre la géolocalisation, le rapport de proximité là où, même à quelques dizaines de mètres dans la ville, on ne se connaît pas ? Il me semble que c’est mon terrain maintenant, comment s’en servir ici pour de nouvelles formes de récit, celles qui correspondraient à cette cinétique commune ? Question.

En tout cas, dans ces lieux encore plus qu’ailleurs, et pour la beauté qu’est n’importe où un chantier, se dire qu’il y a pour nous les plumitifs urgence : si la littérature signifie, qu’elle ait aussi à signifier là. Non pas au nom de ces disciplines qui s’y croisent. Mais au nom de ce qui, chacun dans sa discipline, nous met en mouvement par et dans la langue sur cette question même de l’urbain.

Envie qu’elle en soit, de l’art urbain, la vieille dame littérature.

 

Merci à Maud Le Floc'h & Yann Dissez.

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Merci à Maud Le Floc’h & Yann Dissez.

François Bon © Tiers Livre Éditeur, tous droits réservés
1ère mise en ligne 20 juin 2014 et dernière modification le 13 décembre 2014
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