outils du roman | 9, pas de souci à vous faire, M. Ashbery

avec Kenneth Goldsmith, en détournant Kenneth Goldsmith



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- sur Kenneth Goldsmith, Uncreative writing

- en fin de page, l’extrait du livre de Goldsmith avec le portrait de John Ashbery et sa procrastination – merci aussi de lire jusqu’au 9 inclus avant d’écrire

- accès direct aux textes reçus

- ci-dessus : chaque fois que je vais à New York, je photographie Gertrude Stein

 

la proposition

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D’abord, restaurer le contexte : on va travailler à partir d’un livre iconoclaste mais essentiel du creative writing au temps de l’écrire-web, donc merci de lire billet mis en ligne hier, avec traduction d’un extrait, sur le Uncreative writing de Kenneth Goldsmith.

 

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L’extrait ci-dessous, on va pourtant le détourner complètement de son contexte, voire le retourner en contre-preuve du rôle qu’il tient dans le chapitre VI du livre de Kenneth Goldsmith, « Qu’est-ce qu’écrire peut apprendre des arts visuels ». Goldsmith, dans son concept d’une écriture sans écriture, propose des chemins d’accès à une poésie conceptuelle, dans une cohérence où l’émotion langagière (the moving of expression) vient de la production même de la langue et de sa constitution en objet circulant et réappropriable. C’est dans ce contexte qu’il en revient au How to write de Gertrude Stein (toujours pas traduit en français, et probablement impossible sauf à le faire collectivement, à moins de considérer un autre livre, L’Art Poetic d’Olivier Cadiot – voir extrait dans les fiches imprimables, belles séances à concevoir, comme étant une tentative de réécrire le livre légendaire de Stein dans un impossible symétrique de notre langue ?) : Goldsmith veut nous emmener devant l’irréductible présence, minéralité du langage dans son arbitraire même, que sont, pris un à un, chacune énonçant une règle qui lui est propre, et non reconductible dans le livre, les textes de How to write. Lire, à la fin de son texte, magnifique exemple, la réappropriation immédiate des « cinq mots » de Stein par Joseph Kosuth. Et bien sûr, si cela vous amuse de le tenter ici, n’hésitez pas à insérer vos propres « cinq mots » en commentaire.

 

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Mais le plaisir qu’on a à la façon très insolente dont Goldsmith s’en prend aux écrivains qu’il considère d’un autre siècle, c’est le diptyque qui précède son introduction de Stein : un portrait du respectable poète John Ashbery dans le New Yorker. La procrastination de John Ashbery, auteur d’une vingtaine de livres de poésie, est toute relative. Mais la force du portrait journalistique, ici, c’est l’irruption du temps quotidien pour mettre en scène le temps du travail. Un temps qui s’exprime par gestes, objets, corps, ville. Retenez bien la série des quatre, ça va vous aider.

 

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L’écrivain qui gaspille son temps à tout sauf écrire : ici condensé sur l’espace d’une journée, ça peut être sur l’espace d’une année et cela vous donnera le début suspendu du Temps retrouvé, avec cette ellipse de la maison de repos et le retour en train avant la soirée chez les Guermantes – lire à propos de cette phrase de Proust, qui résonne avec la proposition que j’avance lentement (mais si) : puisque je voulais un jour être écrivain, il était temps de savoir ce que je comptais écrire, et puisque aussi bien Proust est cité dans l’article du New Yorker. Mais c’est déjà dans l’opposition de d’Arthez et Rubembré (ou Lousteau) chez Balzac. Ou un thème continu aussi dans L’Éducation sentimentale et vous pouvez ajouter vos propres exemples.

 

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D’ailleurs la procrastination est un concept tout à fait noble, à maîtriser scientifiquement comme on le fait du sommeil fractionné. Ceux qui ont lu l’incontournable livre de John Perry (dispo en Kindle) : The art of procrastination – a guide to effective dawdling, lollygagging and postponing, avec comme exergue la phrase de Mark Twain : Ne remets jamais au lendemain ce que tu pourrais faire le surlendemain, et qui a fondé ce qu’on appelle la procrastination structurée prouvant qu’il ne s’agit pas ici de faire la liste de nos petits travers et manies, mais qu’on affronte un des paramètres de la table de travail (voir, dans fiches imprimables, l’extrait du Penser/Classer de Perec « Notes sur les objets posés sur ma table de travail » ), et donc – retour aux quatre mots ci-dessus – qu’on affronte les gestes (s’asseoir, se lever, attendre, boire du thé), les objets (la machine à écrire, le CD dans la chaîne), la ville (météo de New York l’été, le resau indien), le corps (le petit tour à la salle de bain dans l’article Ashbery), certains éléments (le coup de fil à l’ami poète malade) croisant les diverses catégories. On a déplacé l’exercice de la table de travail proposé par Perec à un habitus beaucoup plus complexe, dont Proust a fait son bassin minier, mais qui par là échappe à l’individualité pour devenir une question essentielle de l’écriture – comment on s’y immerge, comment on se met en condition de la recevoir. Le paradoxe essentiel étant ici : écrire ne procède pas d’une intention, à nous de construire ce qui ne sera qu’une disponibilité active.

 

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Ça y est, j’ai gagné, déjà vous êtes prêts à écrire : le très beau portrait du New Yorker sur la procrastination au quotidien de John Ashbery (attention cependant : la question de la vitesse d’exécution, ce qui se passe dans la dernière demi-heure, doit être pris très au sérieux – toute poésie procède d’une rapide vision des choses disait déjà Balzac) suffit effectivement à ce que chacun puisse se lancer dans une archéologie du quotidien (au sens qu’a le mot dans L’Invention du quotidien, voir tome 1 Arts de faire) concernant nos propres habitudes de travail dans cette bulle si particulière : ce qui se passe avant écrire, ce qui se passe quand on n’est pas encore prêt à écrire. Ce qui n’est pas écrire sur le blocage (voir allusions aux manuels Writer’s help de Goldsmith), mais sur l’accès, en ce sens qu’il n’est jamais totalement intentionnel.

 

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Mais si on poussait ça encore un peu plus loin : d’accord, ne travaillez que sur vous-même. Mais prendre aussi très au sérieux, de la même façon que l’article du New Yorker, la très belle liste de points-virgule insérée par Kenneth Goldsmith : on pourrait avoir tendance à la négliger, parce qu’on reconnaît d’avance tous les éléments comme nôtre. Glisser une corvée ménagère, et ce à quoi on pense lors du repassage, ou – plus gravement – le rôle de la connexion ou de la coupure provisoire d’Internet, l’aménagement même de l’écran, ou de la musique, ou de la posture physique (en profiter pour un petit tour sur le beau site des oloé du monde entier (je rappelle : les gestes, les objets, la ville, le corps).

 

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Et si, une fois tout cela clair dans votre tête et vous-même prêt à écrire (stratégie pour écrire : on écrit l’empêchement d’écrire et c’est déjà écrire), vous passiez tout cela à la troisième personne, comme Frédéric Moreau pour Flaubert (qui ne s’y mettait que par séries de trois semaines tous les deux mois, de 22h à 1h du matin, avec écritures de lettres ensuite, et travail de doc entre les séries), ou l’opposition d’Arthez, Lousteau, Rubembré pour Balzac qui est eux tous à la fois ? Alors oui, tout d’un coup nous y voilà : on n’est plus dans une écriture sur l’écriture, ni même chez Kenneth Goldsmith et son écriture sans écriture, on est revenu au bon vieux roman – celui qu’on cherche, justement.

 

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Et complément au précédent, ou pour insister : encore mieux que la forme à la 3ème personne, et si vous essayiez sans inscription du sujet ? Suis dans le cours de Barthes sur Le Neutre en ce moment, mais du point de vue de l’écriture, si vous n’avez pas fait ça déjà une fois dans votre vie c’est important (ça peut l’être aussi pour réutilisation avec élèves) : tout à l’infinitif ou phrases nominales, sans il ni je... Vous essayeriez ?

 

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Ah, j’allais oublier : l’extrait lui-même, et base de départ...

Kenneth Goldsmith | Uncreative writing (extrait du chapitre VI)


Ce portrait de John Ashbery, écrit pour le New Yorker en 2005, est une de mes descriptions préférées de la procrastination.

« C’est il y a déjà quelque temps, cinq ans, cinq ans et demi. John Ashbery est assis à sa machine à écrire, mais il n’écrit pas. Il tient sa tasse de thé et en avale deux petites gorgées parce que c’est encore brûlant. Il la repose. Il est censé écrire de la poésie aujourd’hui. Il s’est réveillé plutôt tard ce matin, et n’a fait que traîner depuis lors. Il s’est fait du café. Il a lu les journaux. Il s’est plongé dans deux livres : une biographie de Proust qu’il a achetée il y a cinq ans mais s’est décidé à la lire seulement aujourd’hui parce qu’il en a soudain eu envie, et roman de Jean Rhis sur lequel il est tombé tout récemment chez un bouquiniste – il n’est pas un lecteur systématique. Il allume la télévision et regarde la moitié d’un truc idiot. Il n’a pas très envie de quitter son appartement – temps pourri dehors, chaud et moite, même pour un été de New York. Il est devenu conscient d’une levée sourde d’anxiété par le fait qu’il ne s’était pas mis à écrire et n’avait même pas l’ombre d’une idée. Cela lui tarabustait la cervelle. Il pensa à un tableau d’Hélion qu’il avait vu récemment dans une exposition. Il se demanda s’il devait réserver à nouveau à dîner dans ce nouveau restaurant indien de la IXème avenue qu’il avait bien aimé. (Il ne sortirait pas. Il a soixante-dix-huit ans. Il ne sort plus beaucoup ces temps-ci.) En se rendant un instant dans la salle de bain il remarqua qu’il avait besoin d’aller chez le coiffeur. Il parla un moment au téléphone avec un de ses amis poètes qui était malade. À 5 heures du soir, cependant, il n’y avait plus aucun moyen de contourner le fait qu’il ne lui reste plus qu’une heure ou à peu près avant que la journée de travail soit finie, alors il mit un CD dans la chaîne stéréo et s’assit à sa table. Il remarqua une petite tache sur le mur, à laquelle il n’avait jamais prêté attention jusqu’ici. Cela ne lui prendrait qu’une demi-heure ou trois quarts d’heure pour sortir quelque chose une fois qu’il s’y serait mis, mais c’était ça le plus dur, s’y mettre. »

Pas à vous faire de souci, M. Ashbery : il y a plein de gens partout pour vous aider. Il y a des dizaines de livres qui proposent des solutions aux gens comme vous. Par exemple, une bonne idée c’est de changer de vêtements (« pour recommencer vraiment à neuf, John ») ; ou par faire quelques étirements ; une bonne idée aussi, se lever et boire un verre d’eau toutes les vingt minutes ; vous pourriez aussi essayer de l’écriture automatique : rien que se relaxer l’esprit et laisser venir, John ; vous pourriez aussi essayer « d’écrire mal » exprès ; ça pourrait être une bonne idée aussi de « se déconnecter d’Internet » ; et peut-être ça vous aiderait si vous vous leviez de votre table de travail pour quelque corvée ménagère. Mais il y a une solution que n’importe quel manuel d’écriture vous propose sur les blocages d’écriture : cinq mots. N’importe quels cinq mots. Suivez ce conseil, M. Ashbery, et jamais plus vous n’aurez de blocage d’écriture.

L’ironie de l’histoire, c’est que cette dernière suggestion a vraiment été haussée au rang d’oeuvre artistique au siècle dernier : une fois par Gertrude Stein qui, en 1930, écrivit un poème d’une seule phrase qui consiste simplement en ceci : « Cinq mots sur une ligne » et une autre par Joseph Kosuth qui, en 1965, repris le poème de Gertrude Stein en écrivant en lettres majuscules : CINQ MOTS EN NÉON ROUGE, bien sûr en néon rouge. Ça semble si facile avec Stein et Kosuth. Avec des actions comme celles-ci, on s’émerveille que quiconque puisse encore souffrir de blocage d’écriture.

© Kenneth Goldsmith, Uncreative writing, 2011.

 

vos contributions


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Il s’agit de ça. Assigner le temps en un angle droit. Là – Ici – Assis ! Convoquer l’urgence. Là – Maintenant – Tout de suite ! A température ambiante laisser ramollir. Suspendre et écouter. Poser le dos droit. Le caler dans l’angle. Viser les choses et leurs fonctions. Le Crayon. Ce Cahier. Attendre. Ecouter ce qui attend sans forcer. Pisser. Se laver les mains. Vérifier si rien n’est coincé entre les dents. Tirer la langue. Ouvrir grand la bouche et retirer le caca des yeux. Retourner s’asseoir. Caler le dos. Remonter les coussins. Avancer le fauteuil. Le fauteuil colle aux cuisses c’est du skaï. Ecrire ça. Le fauteuil est en skaï ils sont deux, ils sont rouges c’est le salon. Mettre un pantalon de jogging - Pas d’entrave à la ceinture et faire mentalement un régime alimentaire sans gluten sur le champ. Ranger les piles de vêtements. Plier. Replier. Penser aux plis et retourner au skaï. Caler le dos pour l’avoir droit. Une posture digne. De la dignité - un peu de dignité – Bordel ! Prendre Le Crayon reprendre la chasse à la voix du dedans. Y’a quelqu’un – Y’a toujours quelqu’un qui dit quelque chose – quelqu’un qui ramène sa fraise – Normalement ! Attendre. Etre tentée de lire - Ah ben si ça va ensemble - Ah ben non c’est pas triché. Et puis après c’est tout le doute qui vient de ça ne fera pas comme une histoire. Dehors les gens font leurs courses, rentrent chez eux, claquent la porte des voitures, ouvrent les coffres, sortent les courses, claquent les coffres, remontent leurs courses, rentrent les pack d’eau potable, avancent, traversent, projettent des qu’est ce qu’on va manger ce soir tellement fort, tellement souvent comme si c’était important vraiment important. Personne ne semble attendre d’entendre un informulé du dedans qui demanderait à être écrit dans un temps convoqué même si c’est important vraiment important. Signez là en bas à droite.

LÉA TOTO.

 

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Il avait reçu cet e-mail et l’expéditeur avait retenu son attention : il le connaissait depuis quelques années, c’était une des "figures" de la littérature et d’Internet, de la littérature internautique, navigante ou atlantique, expérimentale et mémorielle, l’écran comme horizon mais la page comme plage aussi, le blanc du rectangle jouant avec le vertical du papier qui laissait encore parfois ses brimborions ici ou là.

Un mail pouvait toujours attendre : il est vrai qu’alors ils s’accumulaient et après on ne s’en sortait plus. Le plus simple était de répondre immédiatement (car, autrement, autant écrire une lettre en retour, histoire de donner un peu de boulot à la Poste). Souvent le dilemme se profilait : fallait-il vraiment donner signe de vie ? Car n’importe qui pouvait désormais sonner chez vous, avec l’immense araignée qui nous englobait tous : pas d’interphone pour demander "Oui, c’est de la part de qui ?"

Ce message proposait un exercice littéraire et, bizarrement, c’était juste le jour – ce 2 septembre – de la rentrée des classes. Mais il n’avait pas préparé ses affaires ! Son sac n’était pas rempli de ces "fournitures" achetées chez Leclerc à des prix soi-disant imbattables (maintenant, dans les écoles, les parents faisaient des achats groupés et anticipés pour leurs enfants), ces cahiers avec ou sans spirales, ces stylos-billes, ces crayons, cette règle transparente et graduée, ce taille-crayon en forme d’escargot, ces trombones hélas peu musicaux.

S’il avait bien compris la proposition d’écriture, il s’agirait de se lancer sur le thème de la procrastination, c’est-à-dire le fait de repousser toujours à plus tard ce que l’on pourrait effectuer quand on en a le temps, que l’on préfère justement utiliser à autre chose ou à rien du tout. Un écrivain totalement inconnu (mais il était ignare par bien des côtés) était proposé comme modèle et un exemple de texte joint à l’envoi. Le tout semblait assez complexe, enchevêtré, car comment se hisser au rang de quelqu’un qui avait ses "lettres" de noblesse dans le monde littéraire et qui semblait côtoyer (et peut-être avait tutoyé ?) Gertrude Stein ou autres écrivains célèbres.

De toute façon, il devait prendre la voiture dans un quart d’heure et conduire quelqu’un dans deux endroits différents - chacun se terminant par un Y – pour une sombre histoire de rentrée scolaire (mais, cette fois-ci, celle des profs), avec deux lieux d’activité différents, puis aider à répartir les instruments de musique car l’Éducation nationale n’avait pas encore perdu tout sens de la mesure.

L’e-mail "pédagogique", par un juste retour des choses, pourrait attendre. Si l’on pouvait écrire cinq mots avant de faire mieux, plus long, plus réfléchi (et non pas un texte écrit comme ici au fil du clavier, inventant son histoire au fur et à mesure que la pendule du Mac indiquait 12:14:04, puis 12:15:06, puis 12:16:09... sans que l’on puisse, sauf à aller dans les "paramètres Système" lui faire faire un retour dans le passé), plus "présentable" en somme.

Des touches noires, un écran blanc, l’attente finalement dézinguée, là, en pointant la souris sur le simple logo avec l’avion en papier (joie retrouvée, en le regardant, des chahuts en classe) puis cliquer sur "Envoyer" ou pas.

DOMINIQUE HASSELMANN

 

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Cinq mots écrits par d’autres. Cinq mots, pas les miens. Commencer par ça, peut-être. La proposition est en ligne. Cinq mots, et quoi après ?

La proposition est lue. Lue une première fois, très vite, une seconde fois aussitôt après — une deuxième lecture qui s’arrête sur les mots, les pèse, évalue. Ensuite, c’est le temps long de l’incubation. L’écriture est un virus, disait William Burroughs, ou quelque chose comme ça. Il faudrait retrouver la citation exacte. Taper la requête dans le moteur de recherche, attendre que s’ouvre la page. Tâcher de se souvenir de faire ça, plus tard.
Au bout de quelques jours, relire la proposition. S’asseoir devant l’ordinateur. Relire, tordre les mots, chercher un sens au-delà du sens. Se laisser porter par la proposition, y trouver une poésie qui n’appartient qu’à soi, se laisser bercer par elle. Ouvrir le logiciel de traitement de texte, laisser courir les doigts sur le clavier. L’écriture est un virus qui fait s’agiter convulsivement les doigts tandis que la pensée vagabonde, bercée par le bruit des touches qui fait comme une pluie fine dans le petit matin.

La pensée est distraite par une douleur au bas du dos qui se réveille. Douleur légère, à peine perceptible, mais qui bientôt occupe tout l’espace mental. Douleur parasite. Écriture virus. Réaction du corps, bêtabloquants : l’écriture se fait avec le cœur. Effets secondaires des bêtabloquants : cauchemars, insomnie, fatigue (Wikipédia). Des mots en bleu sur la page de l’encyclopédie en ligne, liens hypertextes ; il faudrait ne pas se laisser distraire, revenir à son travail. Trop tard, le doigt glisse déjà sur la souris, la page demandée s’affiche aussitôt, que l’on recopie pour partie (texte copié-collé/lu-relu) : « Un cauchemar est une manifestation onirique, durant le sommeil paradoxal, pouvant causer une forte réponse émotionnelle négative de l’esprit, plus communément de la peur ou de l’horreur, mais également du désespoir, de l’anxiété et une grande tristesse. Ce type de rêve peut impliquer une ou plusieurs situations de danger, de mal-être et de terreur psychologique ou physique. Les individus se réveillent souvent dans un état de détresse et certains même ont du mal à retrouver le sommeil durant une période ». Matière à écrire. Idée séduisante, encore faudrait-il faire des cauchemars. L’écriture est un rêve. Au-delà du rêve : un état modifié de conscience.

Les cloches de l’église sonnent sept heures. Fin de la séance d’hypnose. La lumière perce à travers les volets. Un chien aboie. Une voiture passe. Une autre encore. Se lever, déjeuner ; se doucher et s’habiller. Ouvrir la porte d’entrée, laisser entrer la lumière du jour, sortir dans la rue. Marcher jusqu’à la voiture, s’asseoir, mettre le contact et rouler, rouler, rouler…

PHILIPPE CASTELNEAU

 

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Se regarder les mains, observer les doigts, la pliure de la peau à l’endroit de la phalange quand on la déplie, puis les ongles ; pas trop courts, attention, mais pas trop longs non plus, à cause du clavier. Et puis finalement, si, l’un d’entre eux est décidément trop long. Alors le couper. Clac. Tout net. Tapoter sur le clavier, les yeux vers le plafond, une charpente de châtaignier noircie par le brou de noix dans les années… soixante-dix ? Mais qui a bien pu avoir l’idée d’une telle hérésie, c’est moche, c’est noir, on croirait que le bois a brûlé. STOP ! Tapoter sur le clavier. Ah ! oui, penser à mettre le téléphone en mode répondeur. Là. Et puis tiens, un mot sur la porte au cas où. L’écriteau ? Fouiller dans le panier "in", puis dans le panier "out", prendre une feuille A4 pliée en deux, un format A5, alors pour être précis, oui d’accord, et le scotcher sur la porte à hauteur des yeux. A peu près. Voilà. L’idée au fil de la pensée, fulgurante, éphémère, se perd dans l’instant. Ne pas en tenir compte, l’ignorer, pffff ! comme le mot sur le bout de la langue, dans quelques minutes, elle reviendra. Jouer à la tortue, avancer le cou puis le reculer, plusieurs fois, les vertèbres craquent, c’est normal, et ne pas oublier de tourner la tête à droite puis à gauche. Un coup de tapette sur la mouche qui tourne autour du bureau. Les pieds en l’air sur le bord du tiroir comme au temps… non ne pas laisser interférer le passé dans ce moment où seule la solitude et le présent comptent. Avaler une gorgée d’eau. Les bouteilles d’un litre cinq, une souffrance pour le poignet. Ne pas devenir potomane, non plus. Une gorgée. "Il est temps maintenant pour tous les hommes de bonne volonté de voler au secours de leur parti." Voilà, c’est sur le document Word ouvert pour. Parfois ça marche. Mais un coup d’œil à la fenêtre, attiré par le balancement des branches hautes des arbres et le cri d’un oiseau. L’engoulevent dans le pré, affalé dans l’herbe, là, qui d’un seul coup se redresse et s’envole pour atterrir sur le mûrier voisin, ce serait ça, l’idée… rester prostré, couver le vide, et sous l’emprise de je ne sais quelle pulsion, démarrer l’écriture dans une frénésie de mots à peine maîtrisés. On verra ce qu’il en sort plus tard. Entrer en transe.

MARLEN SAUVAGE

 

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Là, attendre nouvelles, résultat des démarches, un emploi, dans la petite chambre d’hôtel à Marseille, avant de reprendre route – ne pas arriver en perdant au village, voir ses parents, ceux de l’ami resté là-bas – là, après la rumination lente sur le bateau, quand le permettaient la promiscuité et les tâches ennuyeuses et harassantes qui étaient la condition de son passage, ce retour sur les noeuds dans son passé, ce début de prise de conscience, ces regrets, ces plaidoyers véhéments et silencieux, besoin se fait sentir de faire le point. Et la leçon apprise de l’abbé, il y a longtemps, écrire. Écrire pour soi, pas un plaidoyer à soumettre, ni une confession (savoir d’abord ce qui serait à confesser).

La chambre blanche, la fenêtre ouverte sur une petite rue d’ombre, de vie affairée et de pauvreté, des odeurs et des bruits, le port absent mais proche, la table de bois – les marques de canifs comme sur les pupitres d’école – le cahier, sur lequel il a écrit, vite, les cinq mots qui lui sont reproches : avidité, légèreté, brutalité, inconstance, médiocrité, et il grimace en les lisant, surtout le dernier – il se lève, il est debout devant la fenêtre, épaule contre le rideau de mousseline roussie qu’il a tiré tout à l’heure pour que la lumière trop rare vienne se poser sur la page, il regarde la feuille qui émerge juste de la pénombre, il se retourne, fait retomber le volet abattant des persiennes - il n’a pas les mots pour ces volets du sud – et puis les pousse, les fixe ouverts en se penchant au dessus des passants – il suspend son geste une minute pour les regarder - pour attraper le petit loquet, que le jour entre librement.

Assis de nouveau, brusquement, il prend la plume et en laissant un petit blanc sous la première ligne : jeunesse, amitié, confiance, hostilité des anciens, naïveté - une hésitation avant d’inscrire ce mot, est-ce vrai, et est-ce une excuse - il se renverse en arrière, manque de tomber, grommelle, avait oublié, même pas une chaise dans cette carrée, juste un tabouret, il jette la plume, il se lève, prend sa veste - sortir, marcher, que viennent les souvenirs, l’image de leur arrivée aux salines.

Dans l’escalier, un étage dévalé, un pied en suspens, arrêt, ne pas fuir, il remonte, lentement. De nouveau sur le tabouret, veste jetée sur le lit, il prend la plume, sort son canif, il taille, avec des arrêts, et puis plus soigneusement, il s’applique, il attend que ce qu’il sent monter se mette en mots, comme il l’a vu faire à l’abbé, autrefois, quand il se croyait seul et qu’il écrivait ces poèmes qu’il ne lui a jamais donné à lire.

Mais ce ne sont pas des poèmes qu’il veut noter, et puis pourquoi pas ? Trouver un carcan pour ses idées... il regarde le plafond, il attend, il a sommeil un peu.

Il a confiance, cela viendra.

BRIGITTE CÉLÉRIER

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 2 septembre 2014
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