017 | 47°23’44.40 N – 0°41’07.60 E

hors série : de la démolition des Beaux-Arts de Tours


- ceci est le 17ème lieu visité (hors série, pas de rond-point), voir liste des précédents ;

- première visite ? voir la présentation générale du projet, qui inclut aussi des invitations et un journal ;

- performances YouTube la littérature se crie dans les ronds-points ;

- en partenariat Pôle des arts urbains Saint-Pierre des Corps (pOlau) & Ciclic

 

journal de voyage


Pour comprendre l’agglomération, il faut comprendre autour de quoi elle s’agglomère, et comment le centre-ville lui-même part d’une agglomération : il reste de la structure féodales deux villes voisines, l’une autour de la cathédrale, l’autre autour des restes de l’abbaye Saint-Martin, trouée par les rues autrefois commerçantes, où sont toujours les Halles devenues éventaires de luxe. Quand les deux villes se sont rejointes, le XIXe siècle a bâti à leur jonction l’avenue de prestige : la rue Nationale, qui fut celle où Balzac est né, et finit entre la mairie à gauche et le Palais de justice à droite. C’est une avenue piétonne avec des tramways, et l’armada habituelle d’enseignes indifférentes ou boutiques de téléphones, et une librairie quand même. Elle donne sur le pont principal, le pont Wilson qui s’est écroulé et a été refait en 1982. De l’autre côté de la Loire, la ville a absorbé l’ancienne commune de Saint-Symphorien. Au temps de Balzac, hors le pont principal c’était des bacs et des gabares. Le rôle stratégique du pont en a fait une cible de choix pour les bombardements de 1940, puis de 1944. Toute la bande du vieux tissu urbain encore féodal touchant le fleuve a été reconstruite après la guerre, mais n’a pas un Fernand Pouillon qui veut.

L’architecture années Cinquante de la reconstruction de l’hyper-centre vieillit mal. Une bibliothèque classée, ce qui empêche de la refaire, alors qu’elle est anti-fonctionnelle au possible, toute la place intérieure mangée par l’escalier – il vaudrait mieux l’abattre et reconstruire, ou en faire autre chose (rassembler là toutes les boutiques du sacro-saint téléphone portable ?).

Dans cette conception, une idée de rues et de cours, où l’école des Beaux-Arts avait fonction symbolique.

C’est pour cela que sa démolition est un fait qui concerne ce projet, visant à rendre visible ce que la ville moyenne de province dissimule de ses changements profonds.

Rien à redire au projet : Olivier Debré est un immense peintre, et ses toiles sur la Loire ont besoin de lumière et d’espace (je les ai vues à Chenonceaux, un choc – et voir ici son atelier, dans la maison familiale presque jumelle de celle de Mick Jagger quelques kilomètres plus loin).

Mais c’est tout un mouvement de dominos qui s’échafaude : l’école des Beaux-Arts de Tours (qui date de 1760 mais a maintenant un nom plus moderne : ESBA-TALM) s’en va dans l’ancienne cité Mame, puisque l’imprimerie qui a réalisé la première édition de la Comédie humaine est à l’abandon, et que tout ce qui avait essaimé d’imprimeries dans la tradition de la ville a migré vers les rocades avant de mourir à son tour (on imprime les livres français à Shenzhen, Chine).

Je suis entré une fois et une seule à l’école des Beaux-Arts de Tours, et encore, pas à leur invitation : en 1999, il y a plus de quinze ans, pour le bicentenaire Balzac, on y avait fait lecture du Chef d’oeuvre inconnu (pendant un an, chaque mois, on avait lu ainsi un texte de Balzac différent, chaque fois dans un lieu différent de la ville). On avait découvert la commodité que c’était de lire sur des sellettes de sculpteurs, et – théâtre oblige – on en avait ensuite fabriqué de fausses, beaucoup plus légères, qui nous ont accompagnés (nous : mes compagnons du Centre dramatique régional, Gilles Bouillon, Bernard Pico, Karine Rohmer) pour dix ans de lecture mensuelle, bel apprentissage. Mais je suppose que c’est normal qu’ils ne m’aient jamais invité, pour ce genre d’école, de se méfier de quelqu’un qui habite sur place, et puis probablement ils n’avaient pas besoin qu’on parle littérature – avec 2 écoles fortes à moins de 200 km, Nantes à l’ouest et Bourges à l’est, difficile de se dire qu’il n’y aurait pas à rassembler les forces.

Mais c’est aussi qu’un modèle concernant le statut même de l’artiste dans sa ville (comme le tourangeau Charles Gir, qui a laissé le Don Quichotte que je croise chaque semaine à Cergy) s’est périmé : former des artistes n’exige plus qu’on les installe au point le plus symbolique de la ville. Pourtant, les politiques continuent de polluer chaque monument de leurs bustes et plaques (ainsi Olivier Guichard à Fontevraud), c’est la rançon des époques trop petites.

Donc exit l’école des Beaux-Arts de l’hyper centre et elle risque bien de se faire oublier un peu plus. L’enclave en chantier, le projet Olivier Debré va lui redonner prestance : c’était devenu bien mesquin et sombre et salle, ce carré sur lequel donnent toutes les portes arrière et bistrots et boutiques de la rue du Commerce.

En ce moment, le même jeu de dominos affecte d’autres écoles similaires : la ville de Rouen reprend le lieu magique de la vieille école d’arts, et transporte l’actuelle dans un collège éducation nationale désaffecté, en périphérie – il semble que l’EsadHaR, avec son dynamisme interne, ait pu s’en accommoder. À Perpignan la municipalité réactionnaire coupe tout simplement les subsides à ce qui fut l’école d’arts du jeune Claude Simon, et les étudiants en réaction se vendent sur le Bon Coin. Comment approuver ? Et pourtant, quelle envie de dire aux jeunes candidats : mais fuyez, allez étudier à Marseille, Nice, Cergy mais fuyez…

Peut-être que ces photos ne sont pas rond-point, mais elles témoignent de comment la ville se remodèle au centre le plus exact de la grande agglomération, en fait un point d’effondrement, remplace la vieille école par le lieu de prestige (il est bien spécifié, et confiance dans le projet que ce ne sera pas un musée), et du coup comment ça ne nous interrogerait pas sur nos pratiques d’art en elles-mêmes, que nous avons constitué hors de ces lieux enfoncés dans leur routine (je ne dis pas cela des étudiants, n’est-ce pas Donatien Aubert qui a commencé là avant de partir à Cergy) – ou, autrement dit : est-ce que cette démolition n’est pas à relier en profondeur avec ce qu’on ébauche à deux kilomètres de là, à Saint-Pierre des Corps, avec notre Pôle des arts urbains, où la notion de discipline n’a plus de sens puisque chaque initiative rassemble aussi des urbanistes, des architectes, des paysagistes avec les photographe ou les praticiens de l’écologie et même (la preuve) des auteurs, et donc un déplacement en profondeur de la notion même d’artiste dans son lien avec les fissures et fractures et chantiers du monde ?

Question sur l’emboîtement des tailles aussi, alors que les flux commerçants ont fui le centre-ville, que le divertissement guinguette et cavalcades en fait sa scène récurrente, et que le pourtour de la vieille école d’arts, dans son architecture années cinquante, n’était plus que volets fermés et accumulation de poubelles, plus voitures résiduelles ?

L’artiste est mort, vive l’artiste. Ce n’est plus au même endroit, ni avec les mêmes outils, et surtout la rupture avec la bourgeoisie organisatrice de la ville est consommée. On espère que ce ne sera pas au préjudice d’Olivier Debré : peut-être qu’il aurait été mieux de laisser ses toiles chez lui, là-bas, dans son atelier : qu’est-ce que c’est que faire 20 kilomètres ? Ce qu’on paye ici aujourd’hui encore c’est d’abord la guerre, ensuite un modèle de reconstruction pour lequel le devenir de la ville a été un déni : la vieille fac semble bien usée, elle aussi, en ce dimanche matin d’hiver.

L’hyper-centre est comme le rond-point généralisé d’une ville-jouet, mais pas très en bonne santé. La statue de Rabelais apocryphe, de l’autre côté du quai, semble s’en moquer royalement.

 

éléments contingents et factuels


Il s’agit d’un billet hors-série : passant par hasard auprès du chantier (je ne vais que très rarement centre-ville, et encore moins dans ces zones commerçantes), avec seulement l’iPhone, je décide de revenir avec l’appareil-photo. Je pense surtout alors aux problématiques spécifiques aux petites écoles d’art, fermeture de celle de Perpignan, déménagement de celle de Rouen, et au goût que j’ai pour les chantiers de démolition : cette émergence d’intérieur déjà présente dans le Malte Laurids Brigge de Rilke. Le chantier est entouré d’une palissade métallique opaque, je photographie en posant à bout de bras l’appareil sur son dessus. À mesure que je fais le tour, c’est une évidence que les mutations de centre-ville, le statut symbolique des arts, l’histoire urbaine de ces architectures remodelant le centre après les bombardements de 39-45 rapprochent forcément ces images du projet rond-point, donc hors prootocole vidéo et livre enterré.

 

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, tous droits réservés
1ère mise en ligne et dernière modification le 21 décembre 2014
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