outils du roman, 11 | penser directement en termes de structure

à partir du « Chasseur de crépuscules » de Cortàzar




offrez-vous du Cortàzar, et en gros, pas en détail !

 

 

Exercice auquel je suis revenu cette semaine à Cergy dans le but suivant :
- peut-on penser directement un texte non comme flux (ou linéaire, ou suite), mais comme partition à plusieurs dimensions ?
- ainsi, quelle que soit la longueur du texte projeté, l’idée c’est de l’exprimer en 4 dimensions, 3 fixes pour lesquelles on va suivre la démarche de Cortàzar, la dernière plus méditative et libre ;
- c’est vraiment le but du travail : savoir dès qu’on écrit le premier mot qu’on par dans une figure incluant ces différents renversements – le cadeau supplémentaire des Chasseurs de crépuscule c’est qu’ils nous autorisent à entrer dans une dimension artistique (représentation d’un geste d’art) et de jouer sur les différents statuts du récit par rapport au réel.

J’insère ci-dessous les 4 paragraphes du texte de Cortàzar, dans la traduction de Laure Guille-Bataillon. Bien sûr forte recommandation, pour plonger dans cet univers, de prendre le temps de lire d’autres de ces fabuleuses nouvelles de Cortàzar, le Quarto en propose près de 1400 pages... La nouvelle Axolotl, par exemple, est un autre exemple typique de cette construction en 4 parties, où c’est la variation grammaticale sur 2 paragraphes presque identiques qui va provoquer le basculement fantastique.

La fiche imprimable, notamment si vous reprenez cette proposition avec votre propre public, est dans le dossier abonnés. Photo ci-dessus : coucher de soleil, cimetière d’Oakland, août 2015.

Julio Cortàzar | Chasseur de crépuscules


Si j’étais cinéaste, je me consacrerais aux couchers de soleil. J’ai tout étudié de la chose sauf les fonds nécessaires à pareil safari, parce qu’un crépuscule ne se laisse pas attraper comme ça sans plus, je veux dire qu’il commence parfois petitement et juste au moment où on l’abandonne, il déploie toutes ses plumes ou, inversement, c’est un gaspillage chromatique et soudain le voilà comme un perroquet passé à la javel ; dans les deux cas, cela suppose une caméra avec une bonne pellicule couleur, des frais de voyage et nuits d’attente préalable, surveillance du ciel et choix de l’horizon le plus propice, toutes ces choses qui ne sont pas bon marché. De toute façon, je crois que si j’étais cinéaste je m’arrangerais bien pour les attraper ces couchers de soleil, un seul coucher de soleil en réalité, mais pour parvenir à ce coucher de soleil définitif il me faudrait en filmer une cinquantaine car, si j’étais cinéaste, j’aurais les mêmes exigences qu’avec les mots, les femmes ou la géopolitique.

Paragraphe 1. Dès la première ligne, on annonce l’objet du texte, le coucher de soleil. Et on pose immédiatement le rapport technique qu’on va avoir, soi, vis-à-vis de cet objet. C’est un exposé, un mode d’emploi. Surtout rester au plus proche de cet énoncé concret, ne pas chercher à dévier, ne pas vouloir être malin. Juste décrire le processus, mais le décrire en détail. Pourquoi, comment, qui, quand, avec quoi.

Je ne suis pas cinéaste et je me console en imaginant mon coucher de soleil capturé et dormant dans sa longuissime spirale mise en boîte. Mon plan : non seulement attraper mais rendre le crépuscule à mes semblables qui savent de lui bien peu de chose, j’entends par là les gens des villes qui voient se coucher le soleil, si tant est qu’ils le voient, derrière l’hôtel des postes, les immeubles d’en face ou dans un sous-horizon d’antennes de télévision et d’éclairages publics. Le film serait muet ou avec une bande sonore qui aurait enregistré les bruits contemporains du crépuscule, un aboiement de chien probablement avec un bourdonnement de mouches, avec de la chance une cloche de vache et un bruit de vague si le coucher de soleil était marin.

Paragraphe 2. Ce qu’on introduit, c’est le même objet, réalisé de la même façon qu’au texte 1, mais non plus dans le rapport à soi-même, uniquement dans le rapport aux autres. Ce qui est étonnant dans ce paragraphe de Cortàzar, c’est la fluidité ou l’empilement des éléments : dans la même position réelle que lui, les gens des villes. Et puis, un film anonyme qui aurait réalisé ce à quoi il rêve. Et puis : la difficulté à réaliser ce qui est projeté dans le premier texte, tout simplement parce qu’au lieu de poser le phénomène comme on l’a fait dans le 1, en tant que très simple archétype, on le confronte à sa réalité de détail. Je crois que, pour cette séance d’écriture, il ne faut pas chercher à rejoindre tout de suite cette maîtrise aérienne de Cortàzar, mais se concentrer sur la dernière idée : confrontation de l’archétype simple à la difficulté de sa réalisation concrète, selon l’ensemble des situations auxquelles on puisse se référer (et c’est là où passer par d’autres spectateurs que soi-même est précieux).

Par expérience et bracelet-montre, je sais qu’un bon coucher de soleil n’excède pas vingt minutes entre apogée et déclin, deux choses que j’éliminerais pour ne laisser que son lent jeu interne, son kaléidoscope d’imperceptibles mutations ; on aurait ainsi un film de ceux qu’on appelle documentaires et qu’on passe avant Brigitte Bardot pendant que les gens s’installent et regardent l’écran comme s’ils étaient encore dans l’autobus ou dans le métro. Mon film comporterait un sous-titre (peut-être une voix off) à peu près comme suit : « Ce que l’on va voir est le coucher de soleil du sept juin mille neuf cent soixante-seize, filmé à X avec une pellicule Y caméra fixe et sans interruption pendant N minutes. Le public est informé qu’en dehors du coucher de soleil il ne se passe absolument rien, ce pourquoi nous lui conseillons d’agir comme s’il était chez lui et de faire ce qui lui chante, par exemple : regarder le crépuscule, lui tourner le dos, parler avec les autres, se promener, etc. Nous regrettons de ne pouvoir lui suggérer de fumer, ce qui est toujours si beau à l’heure du crépuscule mais l’installation moyenâgeuse des salles de cinéma exige, comme chacun sait, l’interdiction de cette excellente habitude. En revanche, il n’est pas interdit de boire un coup à la petite bouteille de poche qu’on peut acheter dans le hall d’entrée de la salle. »

Paragraphe 3. Cette fois, de façon tout aussi radicale, on a supprimé l’intention du paragraphe 1, et l’exécution au paragraphe 2. On a l’objet fini. C’est un dispositif artistique, qui suppose donc sa description en tant qu’oeuvre artistique, durée, support, matière. Mais aussi le dispositif qui en permet le parage. La projection est à la fois la reprise du cinéma classique, mais à la fois son détournement : film que les gens ont le droit de ne pas regarder. Attention : ne pas chercher à faire de l’humour. Cortàzar en a conquis le droit, mais pas nous, à l’étape où on est. Ça ficherait tout en l’air. Être seulement rigoureux sur ces trois points et les laisser brefs : description physique de l’oeuvre, dispositif de réception de l’oeuvre, rapport du public dans cette réception. Être grammatical, précis, technique, journaliste.

Impossible de prédire le destin de mon film ; les gens vont au cinéma pour s’oublier et un coucher de soleil tend précisément au contraire, c’est l’heure où nous nous voyons peut-être un peu plus à nu, c’est en tout cas ce qui m’arrive, et c’est pénible et utile ; peut-être que d’autres en feraient aussi leur profit, on ne sait jamais.

Paragraphe 4. Et vous auriez encore besoin de consigne pour ce quatrième paragraphe ? Non. Il est très bref, il repose le paragraphe 3 dans le rêve exprimé au paragraphe 1, et le contexte concret développé au paragraphe 2. C’est une chute, une mise en perspective, un léger balayage qui ne dénote que l’impossibilité de tenir les trois points d’énonciation ensemble. Mais avez-vous remarqué, tout simplement, que contrairement au trois premiers paragraphes tout tient en une seule phrase ? Pour ce dernier paragraphe, phrase unique, c’est ce qu’on retiendra.

Astuce pour respecter la demande ici faite : numéroter 1, 2, 3, 4 vos paragraphes.
Laisser le lecteur se débrouiller avec l’énigme qu’ils poseront, par non-coïncidence des pièces du puzzle.

Tout tient à l’objet point de départ ? Oui. Donc partez du plus simple : ce magique « si j’étais », et ne le prenez pas trop près de vous-même...

 

Vos contributions


publication réservée aux abonnés du site Tiers Livre

1. Si j’étais peintre, je ferais de l’abstrait. Oui, des aplats de couleur (ou seulement du noir mais cela existe déjà), le couteau sur le toile non pour la percer ou la transpercer, le couteau jamais plus entre les dents, le couteau qui taille dans l’inconnu, j’accumulerais la matière sur la toile et je verrais au final ce que ça donne, je n’ai pas d’idée préconçue.
Je peindrais uniquement en public et non caché, isolé – comme le veut la fonction de l’artiste – dans un atelier perdu au fin fond d’un loft de Montreuil.

2. Il y aurait du monde pour voir la performance (même si ce n’est plus la mode ou justement parce que cela leur manque), je me prendrais pour Pollock mais sans éclaboussures, je suis plutôt partisan de la « réaction’painting » : retour sans cesse sur les couches, sédiments, traits épais, entrelacs de bleu et rouge sans que l’un l’emporte sur l’autre. Les spectateurs verraient de la peinture en train de se peindre et non de la peinture peinte une fois pour toutes et figée comme de la laque ou intouchable sous sa protection de verre.

3. Le jour J, tout le monde s’approche. C’est au Centre Pompidou. Je tourne le dos à l’assistance, j’ai mis ma salopette amplement maculée. La toile n’est pas encore remplie, il reste du blanc – pourquoi les toiles que j’achète ne proposent-elles que cette couleur ? Comme un coin de ciel (cela arrive en photo) où le bleu s’est retiré à cause d’une question de balance des blancs. J’ai envie de conserver ce morceau de tissu vierge, il montrera ce qui soutient ou supporte le reste de l’œuvre. Alors, je m’arrête, je me retourne et salue le public, ils sont sympas, ils m’applaudissent.

4. J’ai baptisé mon tableau « Paysage non conforme avec ce que j’ai pu penser un jour », je l’écris sur un morceau de carton – c’est rouge et bleu et jaune et vert et marron avec un petit espace blanc – et voilà qu’une jolie fille s’approche et dépose sur mon tableau (2 m x 80 cm) un baiser, qui demeurera, sur l’angle non peint.

1 – Si j’étais ornithologue, j’étudierais la nage en marche arrière des canards sur les bords de la Loire. En hiver. Je repèrerais l’Anas crecca, une sarcelle d’hiver qui niche dans les boires. Je me fierais aux mâles dont le plumage sur la tête conserve en hiver une belle couleur brun rouge à la bande verte soulignée de crème, avec sur le bord de l’aile ce miroir vert et noir entouré d’une barre blanche horizontale. Il faudrait prévoir un déplacement de quelques jours à Orléans ou ailleurs, dans le département, un hébergement proche des bords du fleuve, des jumelles de grossissement supérieur, un appareil photo, une caméra même, et peut-être un affût, ce genre de tenue de camouflage en toile renforcée qu’on appelle blind aux Etats-Unis, avec un filet cache-visage… pour les soirées fraîches. Un carnet de notes, quelques stylos. Mais avant toute chose, être sûre que la période est propice, que les canards n’ont pas encore migré.

2 – Je ne suis pas ornithologue. Il y a peut-être quelque part une publication scientifique racontant cette observation de la nage en marche arrière des canards… Toute une littérature grise disant ce déplacement à l’envers de la norme, tenant compte du courant, ou non… Ce que j’ai dans le regard, dans les oreilles et dans le nez, c’est la poésie des bords de Loire en hiver, le fluffff des pas dans les feuilles, l’odeur âcre de l’humus dans la fraîcheur du crépuscule, et l’image de ces oiseaux qui descendent le courant sans un regard en avant. Qu’apprendrais-je à qui ? aux amoureux du fleuve ? Ah ! avec eux, écouter truffler la sarcelle, et les « cuac » des femelles, et leurs « kekeke » aigus…

3 – Au bout du compte, j’aurais noirci un carnet de notes, j’aurais emmagasiné des dizaines de photos, j’aurais réalisé un petit film (je ne suis pas cinéaste non plus) pris à la tombée du soir quand les couleurs changent et que les sarcelles en ombre chinoise ne sont que des canards comme tous les autres. J’aurais enregistré des sons… Je serais bien avancée, tout déjà a été fait ! Je publierais mes conclusions sur mon blog un matin aux alentours de 7 h, c’est-à-dire une preuve par l’image : les canards nagent en marche arrière sur la Loire, en hiver, IL avait raison, mais aucun texte (pour dire quoi ?) ; les photos et le film, comme un hommage à la Loire et ça se partagerait sur les réseaux sociaux. A cette heure-là, celles et ceux qui se trouvent devant leur ordinateur verraient ou non passer l’information, l’avis de Wordpress dans leur messagerie pour qui aurait choisi une notification quotidienne, le message dans le fil d’actualité de Facebook ou dans Twitter à condition que ce fil-là de mes publications n’ait pas été masqué par l’internaute.

4 – J’ai appris que les sarcelles d’hiver ne plongent entièrement que pour se protéger d’un prédateur, mais qui sait si votre regard ne les effraierait pas, malgré l’écran, malgré votre bonne volonté, alors elles s’enfonceraient sous l’eau ou s’envoleraient aussi vite qu’elles le peuvent, et elles sont si rapides et si agiles, ne resterait alors dans votre prunelle que le reflet de votre attente et de vos interrogations.

1 Si j’étais astronaute, ce serait la nuit ma grande affaire. Parce que c’est elle qui se voit de partout, et de l’ombre là-haut c’en est rempli comme à pleins bras, c’est cette matière noire dont ils parlent, qu’ils viennent de découvrir, c’est elle et c’est la nuit, qui roule sur elle-même et se suspend, dans tous les sens. Si j’étais astronaute, ce serait d’abord ça mon problème, le haut, le bas, on est tellement soumis à cette disposition facile, la première chose qu’on fait bambin c’est de soulever la tête, vers le haut, et de poser ses pieds en bas, marcher debout, s’orienter selon l’axe, c’est ça qu’il faudrait contrarier, entièrement modifier. Là-haut la nuit peut désarticuler ce qu’elle enveloppe. Il faudrait faire en sorte que mon cerveau le fasse aussi, lâche ses amarres, ses juxtapositions faciles et prenne le large, le grand-angle.

2 Ici en bas la nuit est plane. Les hommes rasent le sol, parfois ils pensent être debout mais sur les genoux ils avancent – je ne trouve pas le verbe qui dit « se recroqueviller et ramper en même temps », en tout cas, c’est ainsi qu’ils vont. Devant des décors plats, des tuyaux plats dessinés sur les murs, comme les habitations et le béton obéissent simplement à des plans, finalement c’est le papier qui gagne toujours – peut-être à cause de ça qu’inconsciemment les dictateurs le brûlent, ils sentent que c’est plus fort qu’eux. La nuit d’en bas est trop petite, trop malingre, il lui manque tant de dimensions. Et comment faire quand on veut voyager dans l’espace pour l’imaginer à l’avance, son étendue, s’y préparer ? Ou c’est une horde de boutons, de calculs, de manettes, d’opérations complexes qu’on convoque, qui détournent l’esprit de l’échec annoncé, parce qu’une partie de soi sait bien qu’elle ne saura pas s’embarquer.

3 La nuit, ma nuit si j’étais astronaute, serait plus large et pleine que tout ce qu’on peut seulement penser, et dense. On ne pourrait plus fermer les yeux. Et bruyante. Des ondes la traverseraient en continu, un chant opaque et lourd, aussi fin que le fil d’une araignée, un chant grave. Un son aigu et doux – car là-haut c’est possible – qui partirait de partout à la fois, ni du haut ni du bas, et qui – je ne trouve pas le verbe qui dit « tresser et traîner en même temps » – et qui dévasterait sans déconstruire, un chant du beau.

4 Ma nuit restera indicible et mon voyage, évidemment qu’il est rêvé – ou c’est en attendant une autre nuit, celle qui tombe sur tous, que je passe le temps, éclat rapide, un songe.

Les yeux souvent levés au ciel, j’accroche les nuages à mon regard, j’essaie à chaque fois de les retenir. Je les photographierais pour en fixer la marche. Mais je me contente de les regarder et je m’émerveille de leurs transformations, des rêves qu’ils emportent avec eux, les miens, ceux du monde. Je voudrais entrer dans leur ronde, me hisser sur leur tache sensuelle, me glisser dans leurs doux plis évanescents. Ce ne sont que des nuages, je me dis, qui se font et se défont sans souci de ressembler à quelque chose, à ces choses que je reconnais en eux et qui ne sont qu’à moi.

Ce qu’il y a de bien avec les nuages c’est qu’ils n’appartiennent à personne et ils sont à chacun de nous, différents et mêmes. Ils couvrent de leurs écharpes sombres nos solitudes et nos chagrins, de leurs éclats de soie, nos joies et nos éclats de rires. Mais combien sommes-nous à lever les yeux vers les nuages ? « J ’aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages ». Combien pour s’épancher sur leur délicatesse ou leur violence ? Combien pour lever les yeux, vers cet infinie toison crépusculaire, pour ces cheveux d’ange qui s’étirent lentement ou s’envolent sous les plis du vent, au dessus de la mer, sur l’infini horizon.

Imaginez une foule dressée sur la colline, des hommes et des femmes de tous âges, de très jeunes enfants et des adolescents, des personnes d’âge mûr ou de jeunes adultes, tous, le regard fixé sur la ligne d’horizon, observant dans le silence et le soir les mouvements paisibles des nuages, à l’écoute du moindre de leur souffle. Il y a dans leur attente une étrangeté, une inquiétante étrangeté. Tous figés, dans la perspective de voir se former dans leur tête, dans leur cœur, toute la part de mystère qui s’y trouve enfouie. Voilà qui n’est pas si courant et plus qu’ improbable. Il nous faut souvent quelque chose de plus violent pour nous arrêter à cette contemplation. Une aurore boréale par exemple, une tempête en mer qui offrent le spectacle d’une nature suffisamment bouleversante pour en embrasser le mystère.

La contemplation des nuages est un luxe dédié à une petite part ; seuls les rêveurs chevauchent encore les nuages ; les rêveurs ou ceux, espérons-le, de plus en plus nombreux dont le souci est de retrouver une part de leur âme glissée dans le repli des songes.

MARIE-JOSÉE DESVIGNES->http://marie873.wix.com/autre-monde]

1. Si j’étais une aventurière, je partirais, seule, vers les Villes de Sable. Je sais tout d’elles ; depuis l’enfance, elles me fascinent, elles m’attirent. En des temps meilleurs, j’ai marché dans leurs ruelles. Aujourd’hui, l’ombre du terrorisme s’étend sur elles, les isolent, elles ne se laissent plus approcher par les mécréants que nous sommes, leur hospitalité légendaire est battue en brèche. France diplomatie déconseille de se rendre en Mauritanie. Le risque d’enlèvement est très élevé sur l’ensemble du territoire. Pour atteindre Zérouate, seule la voie aérienne peut être empruntée. Il y a lieu d’éviter les régions frontalières du Mali et du Sahara occidental. Et Oualata n’est pas accessible sans danger, l’armée est susceptible d’ouvrir le feu contre tout véhicule présumé suspect. Si j’étais aventurière, je me ficherais des conseils de prudence, des interdits, je prendrais l’avion pour Atar, et là, m’attendrait mon ami Boubacar pour me guider, je me cacherais sous les voiles, je partirais vers ces cités, filles de l’Islam et du savoir, comme je pourrais partir vers Prague, Rome ou Lisbonne, même pas peur.

2. Je ne suis pas aventurière et je me console en ouvrant mon ordi et en passant et repassant les photos prises durant mes rencontres avec vous, filles du désert et des nomades, quand les hommes retenaient le message d’Allah comparable à une pluie salutaire. Je désire créer un livre à votre gloire. Je me laisserai guider par le pouvoir magique des images que vous m’avez données. J’entraînerai dans ces pages les gens d’ici, inquiets, frileux, qui vous imaginent villes mortes, ruinées, proies du désert et d’égorgeurs barbus. Je dirai que depuis toujours vous avez été victimes de la sécheresse, du sable, des pillards, que vous avez su soigneusement garder vos secrets et que toujours vous vous êtes relevées. Ces gens-là, s’ils acceptent de rêver, pourront deviner entre les pages le martèlement du pilon dans le mortier, la chanson du thé versé dans les verres poisseux, l’appel du muezzin, le chant des dunes, le hurlement de la tempête de sable.

3. Par expérience, pour m’y être déjà frotté, je sais combien trouver un éditeur est difficile pour un livre modeste, alors pour un livre qui se veut d’art, un beau-livre ! Illustré, il sera de grand format et imprimé avec soin. Le papier épais, de très belle qualité, donnera l’envie de le toucher, de le humer. Les photographies donneront à voir les montagnes où les villes de sable s’ accrochent, le désert qui les entoure, les palmeraies et l’eau qui jaillit, les hommes rudes, les femmes fières et leurs enfants rieurs. Une place importante sera faite aux manuscrits cachés dans ces villes-bibliothèques ; il sera précisé que ce patrimoine est menacé et qu’il doit être protégé. Les images permettant de faire passer un message plus que de longues phrases, je veillerai à écrire un texte qui soit simple, accessible, sous forme de légendes explicatives. L’image souveraine entraînera les lecteurs loin de leur cadre quotidien et terne, ailleurs, dans l’éblouissement du soleil et du sable.

4. Impossible de décrire le destin de mon livre, mais je l’imagine sur les rayons des librairies et des bibliothèques, et les curieux le feuilletteront, et leurs yeux s’ouvriront au monde, et leur curiosité s’éveillera, certains l’achèteront ; mais l’important pour moi est dans son existence et qu’à travers lui se dévoilent les villes de sable de Mauritanie – si Dieu le veut ! insh Allah !

CHRIDELL

1) Si j’étais cuisinier, je pourrais faire des meringues. J’aurais un four correct, et je saurais quoi faire des jaunes. Le secret des meringues : le four. C’est la chaleur, la saisie dans un certains velouté. Il faut tenir la chaleur comme juste avant la lumière. Et les jaunes, si on les jette c’est parce qu’on n’a besoin que du blanc pour réaliser des meringues, gaspillant ainsi la matière première, soit la poule, comme si, dans le yin et le yang, on jetait le yang. Ou comme si j’utilisais le four en laissant la porte ouverte. Un cuisinier, un professionnel, peut concevoir une complétude non seulement dans le plaisir d’usage de la meringue sa fourniture, mais aussi dans son travail, en utilisant le jaune restant à une sauce pour autre chose qu’il connaît. Alors que, pour le bricoleur, cuisinier du dimanche aux techniques limitées, le plaisir est coupable puisqu’il doit jeter le jaune.

2) Je ne suis pas parler le chinois, et le yin et le yang je m’en… Sachez que les consommateurs de meringues ignorent la poule. Ils sont plongés dans une extase papillaire et relâchent leurs yeux. La chaleur du four, cette presque lumière, devient avec eux craquante, comme un fluide de délice. L’alliance du sucre (ai-je parlé du sucre ? ) et du sang en pulsion du jouisseur ou du marbre et de la neige. On est là dans un niveau du spirituel, sans même avoir parlé des proportions associatives du sucre et du blanc. Nous n’avons pas encore d’idée de cette alchimie opérante, des potentiels. ; nous sommes embryons dans le grand blanc.

3) Pour la vente disposer les meringues en ligne ou en tas. En ligne, comme on présente les jésuites et les religieuses. En tas comme on présente les bonbons. Vous pouvez fournir gracieusement une serviette papier, la meringue cassant, et ses mille morceaux tombant sur les vêtements. Le prix d’un éclair. Se conserve plusieurs jours. Toujours décoratif dans une vitrine. Mais, sur la durée, restez indifférent, faites semblant de l’ignorer, résistez à la tentation, soyez forts. Expérimentez le chocolat, par exemple, en prenant l’air intéressé. Allez dans le culturel. Ou la nuit, dans un trou, développez vos fantasmes en prétendant être excessif pour mieux faire reculer le passage à l’acte.

4) Et peut-être pourrez-vous les partager avec vos clients après des années de travail et de formation, au lieu de faire comme moi qui les volait, et qui, coupable et condamné, se retrouve aujourd’hui en prison.

1. Si j’étais un homme, je sortirais tout nu de la salle de bain, je crierais en brandissant une épée de Star Wars et en agitant mon sexe. En tant que fille, j’ai étudié le sexe de l’homme de l’extérieur. Mais de l’intérieur ça fait quoi ? Un sexe d’homme ça se laisse pas attraper comme ça. ça se tapit, ça se blottit, ça se terre comme un hérisson trouillard, ça palpite comme un sale gosse devant le poulailler. Ça n’obéit pas. Ça a ses envies, puis ses plus-envie. Mal fagoté, ça se fait tout petit, puis ça se détend. C’est comme les couchers de soleil, ça s’endort puis ça revient, ça éblouit, ça sort toutes ses couleurs, et ça mène la grande vie. Si tu ris, ça se met à rire. Et quand tu ne peux t’empêcher de mater mes seins, ça commence à vouloir créer l’émeute, mais là, en plein après midi d’octobre, dans un café de la rue de Lancry, ça craint.

2. Je ne suis pas un homme, d’accord, mais je ne vois pas pourquoi je pourrais pas parler de mon pénis. Fous-moi la paix, je le sors, si je veux. Alors voilà, les filles, il est pas mal, non ? Un peu de travers, oui, personne n’est parfait, il est pas grand, eh bien j’aime pas les grands, moi, je préfère les petits et doux. Vous voulez l’essayer ? C’est marrant, non ?
— Ecoute, Jalie, c’est vraiment casse-gueule ton sujet.
— Ah bon pourquoi ? Franchement, moi on me donne un Si Magique, c’est le premier truc qui me vient...
— T’as mis ton inconscient en vacances ? Tu n’es pas là pour étaler tes problèmes de filles complexées, tes complexes de filles vis à vis de ton originelle castration...
— Castra-quoi ?
— Ta soif de pouvoir, ton complexe d’Electre …
— Oh my god. Toujours à fouiller dans mes greniers. Il est minuit, j’ai envie de rire avec mes copines. Lacan, fais un break, ou viens avec nous, on fait un Strip Trans Poker. C’est cool non ?

3. Bon, ça y est. Je l’ai. A peine je l’ai, j’ai peur de le perdre. J’ai peur qu’il se coupe, j’ai peur qu’il saigne, j’ai peur qu’on le cogne et qu’on le brise. Pour le rassurer, je lui parle. C’est comme les plantes, ça aime les mots. les mots crus. Les mots qui sucent. Les mots qui lèchent. Les mots qui baisent. Ça aime les langues. Les langues mouillées. Ça aime les seins. Ça aime les culs. Beaucoup. Sur mon canapé, quand on a cessé en plein milieu de regarder le "Caïman", tu l’as beaucoup aimé, non ? Ça veut se marrer puis d’un coup ça veut plus du tout, ça veut qu’on s’extasie. Ça rêve d’être l’appendice de Rocco Siffredi, ça a des envies de se pavaner en Ferrari, ça paraît très sûr de soi, entreprenant, légèrement belliqueux, mais en fait, il paraît que ça a des tas de doutes – c’est un peu comme une formule 1 mais avec des sentiments. C’est vachement compliqué. "Après la jouissance, la femme se connaît mieux", a écrit Rocco. ça veut vous révéler à vous même. Ça a des ambitions à la Socrate, des visées philosophiques, eh oui.

4. ça veut qu’on oublie, ça veut qu’on parte loin d’ici, alors on y va ? – je voudrais revivre l’histoire en étant toi, depuis notre premier rendez-vous rue de Lancry jusqu’à notre dernier rendez-vous – ce soir, je suis devenu ton sexe – c’est à moi de me prendre pour Rocco et pour Socrate, de vouloir éveiller ton désir à tout prix : « ça va pas, il y a un problème ? Tu n’es pas bien ? allez, on recommence » – et je me démène comme un dingue, n’importe comment et totalement à côté de la plaque – et toi, tu es moi, la fille, t’es sentimentale, t’es dans tes rêves, t’es lente et douce – et moi, je suis ton sexe gonflé d’amour et maladroit, et j’adore cette sensation, je suis à peine plus grand qu’une épée - Star Wars, mais je suis le monde entier, je suis toi, je suis moi, rien que ça, ça se tente, pourquoi pas, qui n’a pas envie, juste un peu, ce soir, tu veux pas, devenir un petit bout d’éternité, pas trouillarde, pas flippée, pas tapie, pas blottie – ça y est, je suis la joie en toi et je suis ta joie en moi – qui veut essayer, allez les filles, quoi, un petit pan d’éternité, ça se tente ?

1. Si j’étais étudiant en art visuel, j’irais prélever des fragments de paysages à la demande. Le protocole serait d’aller rencontrer des patients immobilisés pour longtemps dans un hôpital, un centre de rééducation ou une maison de retraite. Je proposerais de me rendre dans un lieu choisi par eux et d’en ramener traces. Photographier, filmer, encapsuler l’odeur de l’air, prélever un fragment du lieu, pour eux. Penser à bien déterminer avec l’Immobile, la date, le jour, l’heure ; pas obligatoirement par beau temps. Demander aussi d’où faire l’image, s’aider au besoin d’une application de localisation. A financer tout cela on monterait un projet participatif, une association, on solliciterait mécénat et médias ? Il faudrait peut-être un de ses mythiques appareils, genre Leica, pour se conférer statut et légitimité.

2. Quel paysage ils choisiraient les Immobiles, même sans toute leur tête ? Le lieu d’un événement triste ou heureux ? Le lieu du temps qui passe au travail ou de la vie quotidienne ? Un lieu de l’enfance ou d’avec les enfants ? Un lieu traversé lors du voyage de noces ? La maison de famille, un mur, une fenêtre, une porte, un escalier ? Peut-être aussi un paysage de carte postale où ils savent ne jamais pouvoir se rendre ? La tombe d’un proche ou celle à rejoindre bientôt ? Pas trop triste, l’Immobile à ressentir son paysage inaccessible à lui pour toujours, dans l’attendre de se faire rattraper par la mort ? Et après tout, pourrait bien décider de m’envoyer à l’autre bout de la terre ou sur la lune.

3. Après on reviendrait avec l’enregistrement et les prélèvements à donner. Toujours accompagner la restitution audiovisuelle d’un tirage papier à afficher sur le mur, sous la télé, dans l’axe de l’Immobile, bien visible, donc grande. Préciser le lieu, le jour, l’heure de la prise de vue. Aligner aussi les prélèvements faits. Nommer l’œuvre du prénom de l’Immobile. Après plusieurs années de ce protocole et autorisation donnée, afficher copie des images dans un grand musée officiel ou dans un hospice désaffecté.

4. Si j’étais un Immobile et si un étudiant venait à mettre ainsi sa jeunesse à mon service, je l’enverrais vers où ?

1 – Si j’étais une potière, je chercherais inlassablement la forme parfaite, pas pour l’élégance ou pas directement, un peu pour l’honnêteté – ne pas laisser mes mains farder de fantaisie leur maladresse naturelle – plus simplement parce que c’est le seul but admissible, arriver à obtenir l’ampleur juste proportionnée de la courbe d’une cruche, l’harmonie entre la largeur et la hauteur d’un vase tube, la tension des lignes, et la forme qui serait la plus aimable aux mains auxquelles sont destinés les objets – je partirais en quête de la meilleure argile, du meilleur bois, je chercherais la meilleure température de cuisson, la couverte la plus mate sans ostentation, tous les gestes les plus humbles, les plus simples mais avec le petit espoir tremblant de les sublimer par l’évidence de l’oeuvre achevée.

2 – Si j’étais potière, une fois que j’aurais imposé ma production aux plus proches, je la confierais à mon amie pour sa boutique, rejoignant son écurie de céramistes et potiers, et j’insisterais, si ce n’est pas son premier réflexe, pour qu’elle l’installe au fond, ou sur un côté, à distance des merveilleuses fleurs translucides de l’une, des recherches de matière bourrues et chatoyantes de l’autre, par humilité un peu – persuadée que je suis qu’avant d’en arriver à leur art elle, lui, se sont imposé le long effort de posséder parfaitement les bases de la technique – ou plus sincèrement par humilité affichée, pour leur confronter l’artisanat le plus pur, avec le secret désir qu’après l’admiration devant ces réussites, cette fantaisie, les visiteurs restent devant mes objets comme devant une évidence. Mais c’est avec sincérité, et un rien d’avidité, que j’interrogerais les artistes, que je tenterais de comprendre les techniques employées, l’intention, le désir qui les ont guidés.

3 – Ils seraient donc là, ces pots, ces vases, ces coupes, dans leur sobriété parfaite, simples mais uniques, avec la proposition faite aux éventuels acheteurs de prendre le temps d’un échange, d’un dialogue pour que leur objet ne soit pas celui qui est là, devant eux, mais celui qui leur correspondrait, dont la forme, la teinte, la ligne résulterait de leur désir tel que nous le découvririons ensemble, et, parents entre eux, ils seraient tous différents, tels que, par delà, malgré, leur fragilité, ils deviennent leur compagnons discrets au long de leurs jours.

4 – Et je regarde mes mains, et je touche l’orgueil insensé de mon rêve, et je pense à notre goût pour le butinage, à notre goût pour la nouveauté, l’éclat, et je réalise l’irréalité absolue de ce projet.

BRIGITTE CÉLÉRIER->http://brigetoun.blogspot.fr/]

1. Si j’étais un chasseur je chasserais à l’affût. J’en aurais consacré des promenades à trouver les bons coins, à repérer les traces, à débusquer les fumées et à compter les têtes... familier de la forêt, initié à ses secrets, disposant à loisir de tout le temps nécessaire, j’aurais avisé un beau cerf et sa harde, un six-cors au bas mot, leurs errances minutieusement cartographiées me seraient parfaitement connues. De loin en loin, en toute saison, je les aurais photographiés, videographiés, j’aurais pris soin de varier le cadre et la lumière, en sélectionnant lieux, points de vue, moments de la journée. Puis, je les aurais tués, à l’arbalète par discrétion car je serais franc-tireur et même un peu braconnier.

2. Durant tout ce temps avec mon potwitto @rouletabillenonantesept j’aurais abuzzé le chaland via un compte @cerfialkiller en ciblant les amateurs de performances et d’art moderne, et tous les résonateurs bien prompts au suivisme et à l’indignation.

3. Cela tiendrait de l’installation, du tourisme de masse, du pique-nique à la campagne. Dans un champ de moins d’une hectare, fraîchement labouré, un rectangle entouré de barbelés. Un grand parking taillé pour les cars le jouxterait et il serait flanqué de miradors de battue. Sur son flanc sud une vague de massacres blanchis, vieux, mités, couverts de toiles d’araignées s’arrêterait net aux barbelés. Sur son flanc nord un jonchement de frigos, de vieilles télés, de celles avec grosses lampes à vide du siècle dernier, diffuseraient les images bucoliques de mon gibier vivant, interrompues de zébrages, de neige, de blancs. D’est en ouest un monticule croissant de pommes de terre, de potirons et de betteraves, à l’assaut duquel grimperaient mes bêtes naturalisées, culminerait en un drapeau inidentifiable qui flotterait au zénith du mufle du cerf agonisant. Un montage cut au rythme guerrier de samples de brâme dégueulerait de porte-voix pendus aux miradors. Enfin hors du rectangle, une roulotte criarde proposerait des hamburgers de biche. Quelques fiers-à-bras aux gueules de paysan, attifés en chasseurs, veilleraient au grain, et un défilé de VTC ferait tourner le public.

4. Pour dire le vrai je n’aime pas les chasseurs. Mais si j’en étais un, avec le loisir, avec les terres comme il convient, je crois que je m’amuserais bien.

ÉTIENNE JOUIN

Si j’étais entrepreneur, je construirais un labyrinthe de roses. D’abord, collecter des pétales. Dès qu’une rose se fane, dès que son corps s’étiole et se défait, être là. Chez les particuliers, dans les jardins privés et les jardins publics, dans les mairies, les préfectures, les ambassades, les consulats. Être prévenu par mes réseaux sociaux, accourir immédiatement. Muni d’un vaste panier en osier au fond très plat, je recueillerais délicatement ces fragiles vestiges de splendeur passée. Leur teinte encore vive, l’ourlet de la flétrissure qui roule leur bord, leur fragrance surannée, tout cela me bouleverse. Je viderais les paniers à l’arrière de ma camionnette tendu d’un tissu d’ameublement gris perlé pour protéger les pétales des chocs éventuels.

Je construirais le labyrinthe au bord de la mer, le long du rivage qui appartient à tout le monde, un labyrinthe aux parois de verre d’ un mètre d’épaisseur, de trois mètres de hauteur, constitué de caissons juxtaposés dans lesquels j’ introduirais les pétales jusqu’au deux tiers de leur contenance. Chaque caisson serait équipé de capteurs solaires activant une soufflerie interne qui ferait tournoyer, virevolter les pétales en un mouvement perpétuel. La caractéristique du labyrinthe est de faire disparaître toute inquiétude, toute angoisse. Lorsqu’on le parcourt, un sentiment de légèreté vous envahit. Si le minotaure avait vécu dans un tel labyrinthe, jamais il n’aurait réclamé de proies vives, jamais Thésée n’aurait eu à le tuer.

Le labyrinthe serait agréé par l’ensemble des chercheurs en neurosciences. La seule chose qui m’inquiète vraiment ce sont les laboratoires : je crains d’avoir à subir d’énormes pressions, voire des menaces. Le labyrinthe transformerait de façon durable celui qui le traverse, privant ainsi l’industrie pharmaceutique d’une source essentielle de revenus. Des expériences ont déjà été menées par les chercheurs russes : la vue des pétales volant flottant tourbillonnant pourrait entraîner une transmutation de cellules. Elles échapperaient à tout contrôle du cerveau droit . L’individu ressentirait une détente équivalente à celle que produit la prise de lexomil, de xanak ou de tranxène.

Je sais que certains vont me croire fou, penser que je me prends pour un démiurge, un sauveur, mais croyez moi, voilà des années que je travaille à ce projet, je crois que je tiens quelque chose qui pourrait transformer ma vie et celle des autres.

Béatrice D.

Je veux remercier, ici devant vous aujourd’hui, l’anthropologie contemporaine de s’occuper enfin de l’homme moderne. C’est à me faire regretter ne pas être anthropologue moi-même et de n’avoir pas contribué à la documentation de cet objet omniprésent et surtout devenu omnipotent sur, dans et au-dessus de la terre. Le travail n’est pas terminé. Et je me réjouirais d’opérer l’un de ces retournements de représentation nécessaires aux tentatives de saisie de ce spécimen. Chacune d’elles exige encore des tours de force qu’on réalise avec peine. Déjouer le jeu des miroirs et des écrans. Suivre les réseaux des attachements, de l’électricité, du gaz, du pétrole et de l’eau. Oser les comparaisons entre ses modes de pensées, de cuisiner, de prier, de dépenser et de faire l’amour. Renoncer à la pensée universelle. Et plus difficile encore : sortir du jeu de pouvoir qu’impose la publication de ces connaissances.

Il aurait été plus simple bien sûr de commencer ce travail de documentation de l’homme moderne dès son apparition. Mais la particularité de ce terrien est bien de s’être toujours positionné dans l’œil du cyclone : aveugle aux tourbillons qu’il génère par le déplacement de son regard trouant le monde de sa seule présence. Les Indiens Shuars, les femmes noires faites esclaves, le fleuve du Mississippi et le tigre blanc d’Amazonie auraient pu témoigner s’ils avaient pu se tenir au seuil de l’horizon des évènements engendrés par la fatale rencontre. J’imagine : un spectre aspirant tout ce qui advient sur son passage, poussé par une flèche dans le dos et rejetant autour de lui les déchets de sa vie-même, transformés, pour les commodités de sa course effrénée et des échanges économiques toujours espérés, en simulacres. Et le fracas des machines. De tant de machines produites par lui et pour détruire et pour longtemps tout existant qui lui est un instant profitable.

Pas question cependant de vouloir tout représenter de l’homme moderne, car opter pour une approche encyclopédique du phénomène serait encore trop s’accorder à sa vision totalitaire et objectivante du monde. Une figure devrait suffire, une sorte d’installation que je placerais au Musée de l’homme. Un individu en tout point semblable aux visiteurs les plus ordinaires du musée y courrait après le futur qu’il a laissé derrière lui au moment du peak oil, comme tout un chacun dans nos contrées, si on y réfléchit bien. L’agitation provoquée, et notamment le bruit l’entourant, rendraient tout à fait insupportable la promenade des gens venus s’instruire là lors d’un dimanche après-midi pluvieux et les ferait même hésiter à poursuivre leur déambulation qu’ils avaient prévue paisible. Certains tenteraient de sortir, mais les gardiens postés à l’entrée, ainsi que les médiateurs embauchés à cet effet les inviteraient à trouver une résolution à cet insupportable tapage. La subtilité de la chose en effet résiderait dans cet évènement simple et difficile qu’il suffirait qu’aucun d’eux ne lui prête plus attention pour qu’il disparaisse et rende à l’espace sa sérénité. Le travail des médiateurs serait colossale pour convaincre l’ensemble des passants du lieu de cesser de donner sens au fol engin, et les cessions de formation toujours renouvelées, pour les médiateurs eux-mêmes, mais pour tous les résidents du musée aussi : caissiers, libraires, scénographes et chercheurs, leurs proches et les proches de leurs proches.

Le Musée de l’homme deviendrait ainsi un laboratoire d’expérimentation planétaire où l’on ferait venir tout humain et tout non-humain susceptible de détourner son attention de l’énergumène — et qui sait si on ne trouverait pas alors les fondements d’un accord tacite et inouï pour que cet habitant bien encombrant passe enfin à la postérité.

Une manière de crépuscule associée à un court texte de Cortàzar où il est question de ce qu’il ferait s’il était non pas un crépuscule mais un cinéaste et comment, peu avant que le couchant n’éteigne l’horizon, comment d’un coup il ensorcellerait la tombée du jour et la saisirait, l’enfermerait dans le ronronnement feutré d’une caméra enchantée.

« Si j’étais cinéaste ». Cortàzar commence par ces mots et si ma mémoire ne confond pas demain avec après-demain, j’avais repris, à l’occasion d’une première divagation, ce « si j’étais », sorte de sésame universel ouvrant sur tous les possibles et il me souvient très bien avoir pensé que si j’étais un texte de Cortàzar, je ne serais pas un texte de Cortàzar mais un crépuscule et j’affirmais que j’aurais pour inondation la mer. L’idée d’être un texte, des mots dans l’esprit d’un autre n’a fait que me traverser. Très vite, immédiatement, j’ai ressenti l’intrusion double et l’urgence de fuir l’étroitesse des lignes et le cadre du paragraphe pour devenir un crépuscule. Là, côté espace, ça allait déjà nettement mieux. Il voulait faire un film et moi raconter une histoire. Deux démarches analogues bien que le film envisagé ne comportât, dans l’esprit de celui qui n’était pas cinéaste, aucun scénario ou plutôt un seul fil dépourvu d’ intrigue : la lente descente du soleil dans l’antre de la nuit. C’est tout. Vingt minutes trois secondes et deux dixièmes d’incandescence crépusculaire. De mon côté, j’imagine un poème improvisé. Le soleil se pose au loin, entre deux bleus ; aussitôt la première syllabe émerge du silence et les sons s’enchainent librement jusqu’à la dernière vague recouvrant le dernier rayon. Là, le dernier mot s’éclipse. Pile au moment où l’astre disparaît. Vingt minutes trois secondes et deux dixièmes. Entre chien et loup, drapé dans le lent déclin de l’été, un court récit noyé de couleurs. Et peu importe qu’on le lise vite ou pas, il aurait à chaque fois, en raison de son imprégnation, la durée idéale d’un crépuscule majeur Toujours la même. Très précisément vingt minutes trois secondes et deux dixièmes. Je me rappelle aussi, lors de cette première digression, avoir écrit « si j’étais un crépuscule je ne lui parlerais pas de la mort du jour mais de rosée à l’aube, de renaissance et d’aurore. Banalités que ces évidences pourtant je me suis plu à être un crépuscule à l’envers. Rupture. Exercice oblige car ceci, faut-il le préciser, en est un et si la mémoire m’est fidèle, il s’agit d’élaborer, dans la foulée d’un récit, une structure. Quatre plans, pans, panneaux liés occupant dans l’espace narratif des positions, des champs de profondeur différents. Une affaire de ce genre que je ne suis pas certain, et de loin, d’avoir bien saisie mais peu importe, silence on tourne !

Au bas mot une quinzaine. Devant leur voitures plus ou moins bien garées mais qui ne gênent pas trop. C’est leur droit. Ils sont là et veulent en emporter un morceau. Ça aussi c’est leur droit. Pas encore besoin de permis. Je ralentis en raison tant de la courbe que de la scène. On ne voit pas leurs visages devant leurs voitures plus ou moins bien garées mais qui ne gênent pas trop. En tongs, en short, maillot de bain, les serviettes posées sur le capot, devant leur voiture plus ou moins bien garées mais qui ne gênent pas trop, ils répètent le même geste. Chorégraphie estivale. C’est toujours leur droit. Ils appuient mais sur quel bouton ? Au fond, tout au bout, à perte de vue dorée, entre deux îlots, deux seins tendus vers le ciel, royal le soleil allume un dernier pétard avant d’aller se coucher. De l’horizon l’or jaillit et s’étale sur la mer devenue, dans la lente agonie du jour, tombeau de lumière. En hauteur, le rouge saigne mauve. Les nuages brûlent et se tordent dans la lave déclinée des nuances chromatiques. Héphaïstos, sous la ligne de feu bat le métal des dieux. L’heure où le silence esquisse la fraîcheur des ombres ascendantes. Devant, surtout n’en rien perdre. C’est toujours leur droit. Les appareils crépitent. La technique s’active. Numérise en masse. Ne pas rater un pixel. Un peu de soleil en boite pour les jours sans. Au cœur de l’hiver, dans le minuscule studio, une fenêtre ouverte sur l’été. Un voyage que l’on refera. Un instant que l’on croira inoubliable et que l’on oubliera pourtant. A moins de le perdre.

Ils ne l’ont pas vu, moi non plus. J’apprendrai deux jours plus tard, de la bouche d’un ami, la découverte d’un cadavre gonflé, rongé, séjournant, dixit la police, dans l’eau depuis plusieurs jours. Poussé par les courants, il est venu se coincer entre deux rochers. Pas loin de cette fresque, cette paréidolie nichée dans un creux de falaise, image de la vierge à l’enfant que l’on aperçoit du promontoire d’en face mais mieux si l’on s’approche à la nage des blocs détachés de la paroi et dont émergent deux sommets ; deux mâchoires, havre d’infortune où le corps dérivant aura touché au terme du voyage. C’est en relevant ses casiers qu’un pêcheur l’a découvert. Un jeune homme. Un étranger. Un migrant sans doute. Retournant tard le soir, en négociant la courbe, là où deux jours auparavant des vacanciers itinérants, des baigneurs remontant de la crique mitraillaient le ciel empourpré, je me suis demandé combien d’entre-eux sauront qu’au moment même où ils cadraient l’infini dans leurs viseurs, invisible d’en haut, invisible d’en bas et difficile d’accès, un corps inerte roulait dans le ressac et contemplait le crépuscule d’ailleurs. Toutefois, un reflet, une forme dans la mer en feu des nuages et, avec le temps, qui sait, oui, c’est marrant, tu as raison, on dirait un corps, là, sous la longue trainée orange et on dirait qu’il est tenu ou non, coincé entre deux rochers, tu vois, les deux masses sombres et là, la tête. Il n’a pas l’air en forme le mec ou la nana. Non, c’est un mec qu’elle rétorque. Regarde la stature. Enfin mec ou nana, c’est une belle photo. On a bien fait de s’arrêter. Tu vois, tu ne voulais pas.

Le film n’a jamais été monté, l’histoire ne s’est jamais écrite de cet inconnu découvert au petit matin et je n’ai jamais été un crépuscule pas plus que je ne fus texte dans l’esprit d’un auteur. Cependant, à bien y regarder j’ai, lorsque j’écris, parfois dans la tête des mots comme autant d’oiseaux migrateurs venus se poser sur un fil. Possible même des mots d’auteurs, j’ignore qui, soufflés à mon esprit par je ne sais quel vent pas plus que je ne sais sous quelle tonsure, dans l’âme de quel mendiant, de quel prince vagabond auront pris vie, voici des siècles, les pensées que je recueille aujourd’hui. Ainsi, des phrases surgissent, d’autres tournent : « souvent , pour s’amuser, les hommes d’équipage… glissant sur les gouffres amers... » et cette autre parmi tant : « le simple fait d’exister est un véritable bonheur » écrite et signée de la gauche de Blaise Cendrars. Un envoi, tremblé, sur la page de titre d’un livre consacré aux peintres des années cinquante. Cadeau d’un ami. Ainsi des mots venus d’autres songes et qui respirent longtemps, très longtemps en nous Des mots donc, transitant dans mon esprit de passage certes mais qui est ce texte en moi ? Somme toute, peut-être fus-je, en dépit de tout bon sens, un crépuscule basculant dans la débauche flamboyante d’une infinité de destinées bigarrées, la tête en arrière, les cheveux dans les étoiles et peut-être ai-je un jour déclamé, face au vagues en furies, une ode au couchant laquelle, récitée vite ou lentement, dure exactement le temps que met le soleil à rouler derrière les flots.Vingt minutes trois secondes et deux dixièmes. Tout ceci cependant n’est qu’un exercice, ne l’oublions pas. Des gammes au crépuscule sinon un simple rêve au sein duquel il suffit d’être pour devenir...

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 18 janvier 2016
merci aux 1507 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page


Messages

  • Bonjour à tous, je viens de m’engager dans l’aventure.

    Plus j’y réfléchis et plus la structuration me semble avoir des frontières floues. Ce que je comprends de l’exercice :

    1. énoncé du projet, ses présupposés matériels

    2. énoncé de l’intention, la conduite du projet, inclusion du public (en idée du moins)

    3. Le projet réalisé, sa réception, le dispositif abouti

    4. En conclusion, la mise en perspective de tout cela.

    Combien de temps pour envoyer une proposition ? une semaine, quinze jours, un mois ?

    Cordialement,

    Etienne

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Lien hypertexte

(Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)

Ajouter un document