de si enseigner tu devrais pas te sauver en courant

de la vie binaire, chez toi devant tes phrases, là-bas devant les leurs


Jamais trouvé à lire vraiment de réflexion qui concerne ce qu’on affronte, vis-à-vis de soi-même, en prenant la responsabilité d’enseigner en école d’art. On n’en parle pas trop non plus entre collègues. On est dans un système où le seul critère retenu pour les rémunérations c’est l’ancienneté, alors débuter une carrière administrative à 60 ans c’est peut-être une chance : s’ils étaient venus me pêcher plus tôt, pas sûr que je sois resté. Des fois j’ai peur de ceux qui restent – mais c’est aussi ceux-là qui me rassurent : il y a la grotte creusée à l’intérieur, elle est vive, et il y a dedans, comme des parois peintes, tout ce qu’on a appris des autres.

Il y aurait deux dangers qu’il faut examiner, et qui fichent la trouille. Je crois que je fais mon boulot correctement – il n’y a pas d’indice de mesure ni de valeur, et les évaluation administratives sont assez baudet, c’est une sorte d’adéquation intérieure entre ce que chaque semaine vous force de préparer, de réviser, d’apprendre, et la joie qu’on peut avoir à ce que telle suggestion, intuition, hypothèse, se vérifie à retardement dans le travail d’un étudiant. La chance qui m’est donnée, ce que je considère comme tel, c’est d’avoir encore 3 ans devant moi, 3 + 3 auront fait 6, j’aurai eu une fois dans ma vie un labo un peu continu pour tenter, remettre en question, explorer.

Puis une sorte de résolution intérieure qui vous fait échapper au trop de question, y compris sur l’état carbonisé du monde qui va les accueillir : ce n’est pas soi-même qui s’exprime, mais la place qu’on fait à la littérature – on peut être dur, ou carrément manipulateur, lorsqu’il s’agit de mener à Sarraute ou Michaux, ou Malherbe ou Euripide.

Ainsi, ces dernières semaines, les ai mis à marche un peu forcée sur des pistes de construction narrative assez chiadées, plus que ce qu’on fait habituellement, et le saut en avant des textes est carrément stupéfiant. Je n’avais pas été assez culotté assez tôt. J’ai une réelle envie de repiquer l’an prochain avec un emploi du temps et des propositions autrement structurées.

Non, ce qui mine, c’est ce qu’il s’en induit pour vous-même : dans la masse de ce qui vous tombe sur les épaules dans les 2 jours d’immersion, on devient hyper-spécialisé. On progresse comme malgré soi dans une intimité technique de l’écriture en construction. C’est probablement positif pour l’analyse qu’on donne dans l’échange. Mais après, quand on revient à ses propres bricolages, comment traverser l’écran mou pour revenir à l’affrontement brut, celui dans lequel on n’a plus le droit d’être ce spécialiste ? C’est une question à laquelle je ne suis pas encore en mesure de répondre. Probablement que c’est obscurément lié au chemin pris cette année avec les vidéos, par l’improvisation de parole.

L’autre risque est plus frontal. Je le sais pour l’édition : un éditeur, ça vit par ce qu’il accomplit de lui-même dans l’écriture des autres. Ça m’a conduit à m’éloigner de ce rouage-là. En tant que prof, et ce n’est pas seulement une question d’empathie, bien sûr plus que fier à l’accomplissement auquel, avec l’étudiant concerné, on assiste ensemble dans son travail. On refuse d’y être pour quelque chose – ça appartient à l’étudiant, on n’a fait que le job pour lequel on est rémunéré.

N’en reste pas moins que, pour soi-même, on sait bien comme sont précieuses les avancées intérieures en période de formation. On vit ensuite globalement sur ce capital. On entretient savamment la fissure. En école, on est journellement confronté à ces naissances d’inouï. Et donc à ce fait élémentaire : quoi, tu n’as pas eu cette idée toi-même ? Ce n’est pas dit comme ça, à l’intérieur de toi. Pour l’essentiel, on est dans le travail. La patience, l’effort du. Mais il y a toujours la traversée d’un absolu. On n’appelle pas ça génie, on n’est pas si romantique. Mais quoi, on est épastouflé.

C’est ça, qui souvent vous pousserait à dire que fiche le camp, renonce, va-t’en sur tes propres routes de nouveau. La semaine dernière j’y ai été confronté une fois de plus. Une étudiante dont le travail consiste essentiellement dans cette suite d’idées qui lui viennent, sans commune mesure avec l’apparente modestie des objets qui en résultent.

Mais je n’en parle pas de ces travaux, pas le droit. Parfois dans mes vidéos on les aperçoit ou les entend, mais c’est juste un petit timbre-poste. À celle-ci je l’ai dit, quand même. Ça fait partie du mystère de l’art, qu’il nous traverse ou nous brûle inégalement, même si pour le job on se rend disponible à tous également.

Ce même jour, donc mercredi dernier, j’avais sourdement en tête un projet sur lequel on est plusieurs à bosser, websérie dans le fantastique de Lovecraft, en jouant du faux documentaire – c’est un saut considérablement ingrat pour moi. Et voilà que K., une deuxième année, nous projetait une vidéo qui fonctionnait exactement comme je rêvais qu’il faudrait que ça fonctionne. Et surtout des surtout, à tel moment de sa vidéo, une main invisible lançait en travers d’une route déserte une sorte de roue de voiture trouvée là. Ce geste était totalement gratuit en rapport à l’économie de la vidéo – mais précisément il la trouait avec l’arbitraire d’une image qui ensuite reste obsessive, ou définitive. Je fais comment, pour revenir à mon propre projet ?

La semaine précédente, c’était avec Lu, étudiante arrivée de Chine il y a moins de 18 mois. On avait travaillé sur l’idée des bassins de vocabulaire, et comment le mental les arpente, dans le temps même qu’on écrit, indépendamment de notre effort conscient de pousser la phrase. Mais qu’on pouvait, une fois dans le cycle, considérer ce processus même comme écriture. Quelquefois j’ai du remords à m’embarquer pour une heure dans mes digressions, sans savoir ce que les étudiants non francophones peuvent en démêler. Heureusement, l’amphi est connecté et eux aussi.

Mais voilà quelle a été la réaction de Lu : elle a extorqué de son Mac (je ne saurais pas où trouver ça dans le mien) le nom, avec date et heure, de tous les mots qu’elle y avait cherchés : y en avait 4000, et là elle me les rapportait imprimés sur un gigantesque rouleau genre ticket de caisse ou de calculatrice.

Ce ne sont pas les 2000 ou 3000 mots qui servent à la vie quotidienne, et les progrès de Lu pour s’approprier la langue française sont considérables. Dans ces 4000 mots, pratiquement que des mots rares ou inconnus, ceux qu’on croise dans les formulaires, les journaux, les cours. Cela signifiait que, de cette liste de 4000 mots représentant autant de requêtes dans le dictionnaire de son ordinateur, il y en avait bien les 2/3 que je n’aurais su moi-même expliquer.

La langue alors décrite par ce qu’on n’y comprend pas, voire même dont on n’a aucun besoin. Un envers de la langue. La langue qu’on porte dans son dos sans jamais s’en servir.

Qu’est-ce que cela dit de soi-même, je ne sais pas. Qu’est-ce que cela dit de mon propre usage de la langue, je ne sais pas non plus. Juste que j’ai senti une fois de plus ce frisson : à venir là en position d’enseignement, quels murs on établit autour de soi-même, qui nous prive du geste simple d’inventer ?

Je n’aurais pourtant certainement jamais pensé à ça, s’il n’y avait pas eu Lu arrivant avec son énorme rouleau de 4000 mots imprimés, difficiles ou inconnus – la langue donc privée de ses mots reconnaissables, de ses mots d’usage, de ses mots simples – et associés non pas à une définition, mais à l’heure et la date de la requête machine.

C’est nouveau pour la fin d’année : on a le droit d’aller manger à la cantine de la Préfecture, en dessous le cinéma désaffecté – ça nous coûtera 6 euros seulement. Mais on parle plutôt d’eux, les étudiants, que de nous les profs, quand on se retrouve comme ça ensemble, jury etc.

Images ci-dessus : chantier, Shenzhen, novembre 2014.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 11 avril 2016
merci aux 527 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page