back to basics, 5 | la route rouge de Rimbaud

perceptions et distorsions dans l’écriture du réel



 

 


- Rappel : les abonnés au site trouveront dans le dossier « fiches imprimables » des ressources complémentaires et extraits pour usage personnel ou animation de vos propres ateliers.

- me transmettre par mail vos contributions en fichier joint .doc .rtf .odt .pages plutôt que dans le corps du mail (et jamais en pdf), elles seront insérées à la suite de la proposition (màj hebdo), l’espace commentaires étant réservé aux échanges et discussions. D’autre part, vous écrivez à votre rythme, les contributions seront actualisées et complétées jusque fin septembre.

- soyez gentils : même si vous supposez que je le connais par coeur, merci de faire figurer le http:// de votre blog ou site à la fin de chaque texte envoyé !

- enfin, bienvenue à toutes celles et tous ceux qui souhaitent nous rejoindre, tout est expliqué ici.

 

PRÉSENTATION & SYNTHÈSE

C’est un exercice en continuité avec ce que tenté précédemment via Artaud : traiter un fragment concret, dense, multidimensionnel de réel depuis nos perceptions sensibles, et en laissant la prose (le récit) s’organiser poétiquement depuis la distorsion, l’amplification, la symbolisation même de cette perception sensible, prise dans sa multiplicité sensorielle.

Pour cela, je voulais suggérer de partir des 3 textes qui ouvrent les Illuminations sous le titre Enfance, mais principalement le deuxième des trois.

C’est un choix à assumer dès ce départ : si vous préférez d’emblée partir sur trois scènes émergeant de l’enfance, les traiter ensemble est une piste majeure. En atelier, je propose souvent aux participants de produire ainsi trois récits, trois figures. La première sera plus convenue, encore en défense, mais avec la reprise, la fatigue aussi peut-être, la deuxième et la troisième partiront d’un point plus vulnérable, et laisseront traverser la langue.

Donc, comme Rimbaud propose 3 scènes séparées pour Enfance, à vous de voir si vous souhaitez partir de 3 souvenirs précis, comme Perec dans W dit cette phrase à la fois géniale et scandaleuse : « j’ai trois souvenirs d’école ».

Mais la consigne serait la même : 3 paragraphes blocs, 1 récit par paragraphe.

Et si vous décidez de ne traiter qu’un seul de ces moments-sources, dont je souhaite absolument qu’on aille le chercher loin dans l’enfance, ce sera 1 seul paragraphe pour le récit, se forcer au compact et à la continuité.

Et donc, si vous avez suivi la vidéo, il ne s’agit pas de rendre compte de ce moment aspiré à distance de l’enfance. Il est là comme contexte, comme tenseur. Aucun des éléments présents dans la petite morte ne permet d’identifier avec certitude une source autobiographique. Elles sont autour, elles sont contextualisées.

Mais il y une suite d’éléments incompressibles :
- les 2 références sonores (le bruit de la roue crissant sur le sable, l’absence des bruits de coq et d’enclume) ;
- il y a le permanent respect du surgissement des images par un mouvement – rien n’est au repos, tout est pris dans sa cinétique, et si l’objet ne bougeait pas ce serait vous, narrateur, avec vos façons de cadrer et de vous mouvoir qui seriez ce mouvement. Dans d’autres textes des Illuminations c’est une évidence.
- ce n’est pas la réalité qu’on transcrit, mais la réalité telle que perçue depuis le bouleversement de nos affects – ainsi, dans ce texte hallucinant de Rimbaud, qui commence par des fantômes, la séquence suivante ne présente que des lieux fermés, interdits ou vides. L’hallucination sensorielle prime toute idée de description.

Et c’est ainsi qu’on a le droit d’écrire qu’une route est rouge. Et c’est ce que moi je vous demande : s’enraciner dans cette brève intensité d’un moment venu des tréfonds de l’enfance, pour examiner comment les perceptions étaient décalées, aiguisées, transformées. Comment tout était devenu cette route rouge.

Je parle aussi d’une contrainte stylistique forte de Rimbaud. Relisez les contributions reçues pour l’exercice Artaud : j’avais demandé de ne pas utiliser de je, ça a été respecté (merci), et les textes en tirent leur intangibilité, et la façon dont on peut se les approprier. S’il vous plaît, maintenez cette consigne une semaine de plus.

Et allons plus loin dans le sujet soluble, dans le fait que le texte est sa propre fonction sujet : dans la petite morte aux rosiers, ce fabuleux Enfance II, une seule phrase est purement nominale. Mais quel élancement vertical, soudain, avec ces clavaires et ces moulins, ces îles et ces meules...

C’est elle, la petite morte, derrière les rosiers. — La jeune maman trépassée descend le perron. — La calèche du cousin crie sur le sable. — Le petit frère — (il est aux Indes !) là, devant le couchant, sur le pré d’œillets. — Les vieux qu’on a enterrés tout droits dans le rempart aux giroflées.

L’essaim des feuilles d’or entoure la maison du général. Ils sont dans le midi. — On suit la route rouge pour arriver à l’auberge vide. Le château est à vendre ; les persiennes sont détachées. — Le curé aura emporté la clef de l’église. — Autour du parc, les loges des gardes sont inhabitées. Les palissades sont si hautes qu’on ne voit que les cimes bruissantes. D’ailleurs il n’y a rien à voir là-dedans.

Les prés remontent aux hameaux sans coqs, sans enclumes. L’écluse est levée. Ô les calvaires et les moulins du désert, les îles et les meules.

Des fleurs magiques bourdonnaient. Les talus le berçaient. Des bêtes d’une élégance fabuleuse circulaient. Les nuées s’amassaient sur la haute mer faite d’une éternité de chaudes larmes.

Alors essayez dans un premier moment d’aller chercher exhaustivement tous les éléments sensoriels liés à cette perception affectée du souvenir. Les visages, les lumières, les bruits. Les voix, les ombres. Les mouvements, déplacements, machines et objets. Et puis, ces éléments rassemblés, les convoquer depuis ce déplacement même – justement, en tant que la route y est rouge.

Elle viendra forcément, cette phrase nominale qui en sera la vertical, l’aplomb, l’échappée, la renverse. Mais n’hésitez pas à user de cette technique Rimbaud (le rempart aux giroflées) : pas de verbe dans la principale, verbe seulement dans la proposition complément. Vous serez à jamais plus fort dans votre attention au verbe.

Peut-être qu’un moment d’épiphanie, n’importe quand, n’importe où, avant-hier un coucher de soleil, suffit. Mais je ne crois pas. En allant chercher l’enfance, on s’astreint à pousser le texte parmi des éléments qu’il faut taire. L’explication ne lui revient pas. L’intensité est d’abord dans ce qu’on cache. C’est cette séparation qui va contraindre ce qu’on nomme, mouvements, perceptions, décalages, amplifications et distorsions, à cette poétique de la prose dans le réel, dans l’ordinaire.

Plus la matière de départ sera belle et intense (et, si nous n’en saurons rien, de l’élément source, cette gravité pour l’auteur sera forcément perceptible, nous la recevrons avec discrétion et confiance), plus cette séparation – la charge poétique confiée aux éléments ordinaires – va être précise et, probablement, audacieuse.

C’est cette audace, la marque de Rimbaud. C’est d’elle que nous partons en quête. Tout rassembler en un bloc (ce que je fait pas Rimbaud) devrait permette d’y atteindre.

Prendre le temps de relire Saison en enfer, de relire Illuminations, quelques grandes lampées. Penser que Rimbaud n’a été réédité (par André Breton) qu’en 1925, après la première publication des Illuminations par Verlaine dans ses Poètes maudits en 1891, et qu’il n’est entré dans les programmes scolaires – mais pas ces proses incandescentes et empoisonnées, plutôt Le dormeur du val et Le bateau ivre qu’en 1956. On ne joue pas avec du mièvre.

Des extraits plus longs dans le dossier « fiches imprimables » et, toujours dans la partie abonnés du site, des versions numériques de Saison et Illuminations.

 

vos contributions


- Atelier lancé le 20 juillet 2016, ouvert jusque 31 août 2016, rejoignez-nous !
- Vous pouvez bien sûr accompagner votre envoi d’une photo : format jpg, dimension max 520 px merci.
- Les publications se font dans l’ordre chronologique de réception.
- Bien repréciser dans chaque envoi la signature souhaitée et s’il vous plaît toujours inclure le lien éventuel vers blog ou site, même si vous pensez que je m’en souviens par coeur (c’est quand même un processus laborieux, les mises en ligne !).

Sous les draps, étamine du soir, la perpendiculaire de la nuit s’annonce. « Europe numéro 1 » diffuse « Pour ceux qui aiment le jazz », la nuit est rythmée par « Blues March » avec Art Blakey qui a deux baguettes comme chef d’orchestre. Criée nocturne où l’on peut gagner er et recevoir par la Poste un 33 tours après que le nom du gagnant a été énoncé dans le transistor. Les heures nocturnes sont un manège illimité.

Grimper au sommet de la colline qui domine Vesoul, filmer en 8 mm le frère (il ne s’appelle pas Rimbaud) qui joue le rôle du promeneur déconcerté, les arbres frémissent, le ciel est violet ou violent, mais il n’y paraîtra pas en noir et blanc. Les images sont comme de hasard, d’improbable, de non-scénarisé, on peut toujours les regarder – sauf celles qu’un arrêt intempestif du projecteur a brûlées lors de la première diffusion – et la pellicule tient au travers des années.

Sur la « Route des Forts » (again), balade familiale du dimanche après-midi, marcher en rangs d’oignons, respirer « à plein poumons » - faire des provisions d’air, peut-être ? – et suivre les parents qui montrent le chemin, les champs sont jaunes, le ciel tente le bleu, le vent décoiffe sans demander l’addition, c’est la corvée hygiéniste et dominicale, et on l’aime sans le savoir, on s’en souvient ici par accident. Le souvenir est un crève-cœur inlassable.

DOMINIQUE HASSELMANN*


Roses et saule, bouquets d’iris, pruniers millénaires, groseilles à maquereau grosses comme des lunes pleines, l’escargot a laissé sa trace dans la rhubarbe, mais elle ne le sait pas.

La grille verte et, plus près, une mère au visage de larmes, aveugle et absente, se tient dans l’allée. Une forme l’accompagne et dit. Les abeilles zibèlent dans l’air brûlant. C’est l’été d’un ciel qui se déchire et pend.

Au fond du jardin, enserré de glaïeuls, une maisonnette en pierre abrite des outils, des lézards dolents et des odeurs charnues. Il y a une pluie d’azur sur tout cela. La grille est ouverte, ou bien fermée. Plus loin, la rue, des carrefours, l’insoutenable vacarme des villas endormies. Plus loin encore, le grand parc des premiers pas, des champs de coquelicots, d’autres routes sottes et inutiles. Des bribes de voix aimées composent un nid au dedans des murs. Le gravier croasse au pas d’une vieille. A côté des enfants, la porte de la remise au sol de terre battue est ouverte, ou bien fermée, et une silhouette tumultueuse s’affaire en silence. La lumière d’août a empoigné le cœur des choses et la statue cachée dans le bassin sec n’en finit pas de pencher la tête. La nature bégaie sous les coups de midi. L’ombre fond. Les toits coupent.

Il y a deux petites, au jardin, toute palpitantes d’enfance. Elles jouent dans la lumière inouïe.

Il y a une fracture de l’été.

Il y a des pans de soirs calculés, sous les parasols, une vaisselle bleue d’enfant et la lumière, la lumière inouïe qui joue ses tours de lumière inouïe, indifférente aux arches qu’elle dessine, indifférente aux ponts, et aux rêves.

Le corps et le regard se dissolvent, fendent le bleu dans la solitude absolue des choses ouvertes.

Il y a une joie profonde, une danse d’atomes et le vif d’une stupeur

Il y a des mains, enfin, – elle agrippe, la petite - et ce visage heurté et doux d’une mère qui se penche. Mais l’espace est trop grand, les mots ne parlent pas. Mais l’espace est trop grand, et les mots isolent.

CLAIRE ERNZEN


Un chemin long. Etroit et mauve. Les pas descendus vers la terre, suivent dans l’air muet le bruit des mouches. Pas de portes ni fenêtres jointes. Les pierres croulantes d’une masure barrent la route de ses pignons agars écartés du soleil. Autour, le chemin s’écaille en mousses, et en bruyères aigries. Les bois sont estompés. Les îles et les vallées sauvages. Qui l’affranchi ? Offert son seuil aux bottes et aux pillards ? Le four mort depuis longtemps. Le pain aussi. A l’ombre, les lettres échevelées, le vin, les lanternes et les coffres et les lits dévastés étalent leurs larves maudites sur le sol terreux lardées de ronces et de muriers sauvages. La pierre suinte la haine jusqu’aux hameaux aigris. Qui la franchi ? Pas de plaines. Ni de puits. Les yeux effilochés sur l’horizon transi, éteignent les larmes et les chimères, par le chemin repris.

CENDRINE SOUTEYRAT


Là... chemin de terre aux talus piquetés de petites fleurs sauvages... la sauvageonne... elle habitait avec sa mère dans une masure branlante cachée au fond d’un bois éloigné du village... Les rumeurs et les fables alimentaient les jeux des enfants qui avaient ou faisaient semblant d’avoir peur de s’approcher de ces êtres qui ne paraissaient plus avoir figure humaine aux yeux mêmes des adultes... Les conversations des hommes accoudés au comptoir du café ou des femmes sur la place du marché entretenaient le feuilleton des ignominies auxquelles étaient censées se livrer les deux pauvres femmes... On disait que la mère était une sorcière et que la fille était envoûtée... on disait qu’elles jetaient des sorts à quiconque se trouvait sur leur chemin... on disait qu’elles venaient d’un pays lointain peuplé de romanichels... on disait tant et tant de choses... on chuchotait qu’elles avaient tué un homme et séquestré des enfants... Or, ce jour-là... à cet endroit précis du chemin de terre qui serpentait dans la direction du bois maudit... la vapeur s’élevait de la terre, des rideaux de brume enveloppaient les pensées rêveuses... l’espace traversé n’était plus tout à fait réel... comment démêler le vrai du faux quand le pouvoir de l’imagination produit des sensations aussi intenses ?... Elle était là, printemps de Botticelli, parée de colliers de fleurs, penchée sur les talus du chemin pour y cueillir les corolles qu’elle fixait dans sa longue chevelure blonde, nimbée d’or et d’argent sous l’effet de la réfraction de la lumière dans la rosée du matin... et quand elle se relevait, son visage mêlait le rose de son teint au bouquet champêtre qui se déplaçait autour d’elle entre les bords du chemin... Les papillons embrassaient ses cheveux, les oiseaux voletaient à ses côtés, on croyait entendre la musique des anges... comme si la sauvageonne, portée par l’un d’eux, venait de descendre du ciel... Car c’était bien elle. On l’avait vue se diriger vers la masure et offrir une brassée de fleurs à la vieille femme qui lui ouvrait la porte... on avait alors reconnu ses haillons et cru saisir à la volée le regard méchant de la vieille...

FRANÇOISE GÉRARD*


Les herbes sèches et la terre poussiéreuse du jardin croulent sur les dalles qui entourent la maison, sous le soleil en feu. Les roues des patins qui coincent grincent et les petits pieds en galopade claquent. Ils fuient. Le dernier, le garçon, les petits boutons entre les jambes ouverts, n’a pas voulu d’aide. Il chougne et bave dans foulard de soie qui traîne derrière lui. Elles n’ont pas envie d’en rire. Elles regardent le foulard, le foulard de maman.. Ils ont fui. Contre portail sur la rue, maison derrière. Ils sont contre le portail dans l’odeur des asphodèles, de la chaleur et de la pisse de chats. Ils sont loin de ce petit cri brusque, du bruit de pleurs, du petit reniflement plein de larmes de la mère. La peur est revenue, l’oubliée. Ce n’est pas le père, ce n’est pas son bateau. C’est juste un nom, un nom familier mais rien qu’un nom. C’est ce mot étrange, mort, et c’est la cassure du monde. Ils sont là, avec une envie de jeu pour renouer le jour. Les bruits de la rue, un chien, un claquement de tissu, effacent l’incompréhensible gémissement. Il y a enfin un pas calme, une voix qui les appelle doucement, presque un murmure, une tante, le jour qui reprend, où ne pas faire de bruit.

BRIGITTE CÉLÉRIER*


Les cailloux de la cour frottés aux chaussures, vernies certainement. Leurs pas venus dans l’escalier de pierre - chaque marche de géraniums hurlant rouge et puis leurs voix tues à mesure - attendent - et puis des mains au bout de ses voix soulèvent le rideau. Leurs pieds entêtés sur le paillasson juste avant la dernière marche - Le seuil - Le rideau - Le rideau aux mille couleurs - bleu rouge jaune vert blanc qui ternit noir orange et recommence - Les couleurs s’envolent, dans une musique de plastique sec, une odeur de fleurs mortes, mélangées au ciel bleu - peut-être - non, ce n’est pas un aujourd’hui de ciel bleu – jour de volets entrebâillés seulement - Derrière le rideau - L’autre : de pommes qui dansent rouges et oranges sur des feuilles vertes - Elle est là - Dans le grand lit - Il doit être déjà midi - A chaque fois que le rideau bouge, à chaque fois que quelqu’un - des pas - des mains - des voix - il y a, derrière le rideau, des soupirs mâchouillés humides et des hurlements bleus qui montent après les Toutes mes Condo - Toutes mes léances - Dehors les chats miaulent leur faim, évitent les pas qui montent en habit du Dimanche par-dessus les peaux tannées aux foins, les gorges trop serrées, mal rasées dans les cols mous et blancs où montent et descendent les pommes de salive avalée sur toujours les mêmes mots cailloux dans les bouches - Les salades en graine montent aussi dans le jardin - L’oiseau pépie dans sa cage au bout du clou - Le seuil de chaussures noires - Le rideau - Les cris bleus - Les robes naphtaline - les chaussures grinçantes vernies à faire pleurer les costumes de corbeau usé. Mouchoir blanc robe noire aux yeux rouges - L’eau de Cologne par-dessus - Elle, elle ne dit plus rien - Elle n’ouvre même pas les yeux tant elle rêve à poing serré sous les cris bleus - Des hématomes dans la voix mais la voix propose quand même le café - Alors, aux gestes de d’habitude la voix brille un moment, les yeux oublient pourquoi le rouge et demandent après les foins et les bêtes - Où est le sucre ? On a sorti la pince qu’on ne s’en sert jamais. Et les doigts énormes et tannés autour de la minuscule à sucre ne prennent qu’un seul - c’est bien assez pénible comme ça. On n’a pas faim des boudoirs dans l’assiette du service qui n’a servi à rien - Un filet d’eau dans les petits bols à bergère dorée et d’autres larmes - Des crevasses au bout des doigts, de pauvres mains qui torturent le mouchoir - Et les chats miaulent. Les poules n’ont pas été sorties. Les lapins il faudra bien que quelqu’un - Mais les cris bleus reprennent plantés juste en face du clou où est toujours pendu son tablier - Chiffon de vieux plis doux sur les mille fleurs de tous les ciels possibles, avec dans la poche, la petite pelote d’encore son mouchoir.

FRANÇOISE DURIF


Le sommeil gronde, deux voix s’étreignent, basses, féroces, sous l’oreiller, le cœur fonce au galop. Les voix grimpent dans le ciel sans étoiles qui traverse la chambre. Dehors la chouette hulule comme pour donner le signal mais tout n’est plus que silence – C’est une armée qui se met en route dans un grand barouf d’armes levées, de clairons sonnant, d’ordres jetés – Le sursaut du réveil, près des larmes, inquiètes, debout. Aucun regard dans la cuisine, seuls le haut poêle à mazout, le meuble en bois blanc repeint, la pierre à évier, grise, dans un angle de la pièce, le plafonnier hurlant de toute sa hauteur. Des phares dans la nuit. Et de retour, le visage creux, les cheveux blonds en désordre, le teint cireux d’une morte.

Dans ce moment avant que l’aube pointe son jour blanc, quand le matin sombre encore dans la nuit, que c’est le début de l’été, des placards qu’on ouvre, des valises qu’on claque, des murmures, des allées et venues entre la cuisine et la cour, des pas sur les graviers, la haute maison veille. Avec la fraîcheur du petit jour, le moteur de la Simca se met en route par précaution. C’est le désir et le regret engourdis de sommeil, les habits qu’on enfile à l’envers, avant de se glisser dans la voiture, à l’arrière, et de poursuivre ses rêves dans le cahot du chemin de pierres. Pour se réveiller à l’approche du Nord, dans un midi gris et bas.

Le chant des cigales et des grillons sonne l’été bleu près du bassin aux eaux mouvantes ridées par l’écoulement de la source. Dans la chaleur, la nature grésille. Le soleil brûle toute tentative de fixer l’horizon. Une seule échappée à la sieste : la dalle de béton froid, à l’ombre du figuier. Là, le regard planté vers le ciel, vers cet avion qui dépose une traînée blanche diffuse, se disent les rêves d’autres vies, loin d’ici, les histoires inventées des petites filles. Le frisson d’une autre origine traverse tout le corps. La mère a des airs de Lana Turner, elle attend à la porte de l’école, la taille enserrée dans une jupe rouge et blanche. Elle est si belle, si blonde. On dit qu’elle a dix-neuf ans. Qu’un avion l’emmènera bientôt. Les tressaillements de la peur figent un instant cette pensée. La mer après le ciel, les murs blancs, les toits plats, le ravin, les coups de fusil.

MARLEN SAUVAGE*


La mer, les longues heures sur la plage et les enfants qu’il faut distraire. La mer en armes ; en larmes, la mer : dégradée, pleine de bleus en son âme, – aurait été moins que, – aurait manqué, – aurait eu besoin d’air. Et c’est pourquoi principalement dès là, – assuré la surveillance des plages, – passé brevets d’Etat en plongée sous-marine. La mer plutôt que dire : – médire maudire, – sac et ressac, – tous les matins sur la balance, – monter. Car il faut faire avec la mer, le poids du sel dans la mer.

Travaille par grandes, – sutures, et petites touches, – structure. Brasses, apnées, suffisamment l’enfant a le goût du bonheur, – glisse, nage, plonge, – en partie pour ramasser les fraises, blotties sous les photos, – les algues, poireaux pommes de terre et même, – si l’océan, les mains ou les têtes sont coupées, ses deux familles en ecchymoses, – Elle avec ses frères surtout, – sa robe aussi : mal taillée, – sa jambe rechapée, – la mer qui sait ?, rencontre un homme-poisson amoureux d’elle.

C’est ainsi que le livre, les descendants parlent tous au moins, – une autre langue au goût d’eau claire, de revif, avec dedans le rire des mouettes. Tu l’as, tu ne l’as plus : ton désir, – quelque chose que tu touches mais qui n’est pas donné : l’instant, le sel de la langue – c’est-à-dire peu et quelque chose en plus : au crépuscule s’asseoir, poser ses yeux devant, – [La mer jusqu’au jour], suivant.

SMERALDINE


Le jardin s’étire au soleil d’un bel après-midi d’été. La mère, un chapeau de paille tressée tombant sur le front, met un panier d’osier dans la main de sa fillette. Elles sortent au moment où l’ombre des peupliers s’allonge. Un parfum de jasmin baigne l’espace entre les murs.

Dans quelques semaines, la vie reprendra sa routine avec l’automne, mais il reste de belles soirées de liberté à partager.

L’enfant sourit aux papillons qui valsent dans la lumière.

Au fond de la vallée, les blés mûrs ondulent sous la brise fraîche du soir mais la chaleur est encore pesante. L’enfant regarde la jupe de sa mère qui danse à chacun de ses pas. Le crêpe blanc parsemé de pois bleu est plus léger que les ailes des papillons.

Les châtaigniers recroquevillent leurs feuilles comme autant de mains qui se tendent dans la touffeur aoûtienne. C’est l’heure où le silence envahit le village parce qu’il fait trop chaud pour parler et que les corps sont épuisés.

Le jardin est clos de murs où grimpent les vrilles de la vigne, et les volubilis fripons. Leurs corolles bleuissent entre les feuilles des haricots grimpants et des pois de senteur.

L’enfant tend son panier à la mère qui commence à le remplir des belles tomates écarlates. Elle interrompt son geste, sa tomate à la main, suivant des yeux un papillon bleu qui volète en spirale autour d’un rayon de soleil et se pose dans une fleur de courgette. Elle essayera de se souvenir des couleurs exactes de l’insecte pour en faire une aquarelle en rentrant.

Elle sait que derrière le mur, serpente un long sentier qui descend jusqu’à la rivière, mais le temps semble tourner à l’orage. Il vaudra mieux éviter de s’approcher de l’eau ce soir, les sautes d’humeur du ruisseau étant imprévisibles.

C’est un jour sans importance, un jour où la vie ne l’aura pas surprise.

L’enfant le gardera au fond de son cœur comme un joyau aussi étincelant que l’été. Elle n’oubliera pas les ombres du figuier sur le mur du couchant et l’odeur mêlée de moisi et de pommes du fruitier où elle range les arrosoirs avant de reprendre le chemin de la maison. Elle avance sur les pas de sa mère qui porte les paniers pleins de légumes.

Ce jour-là, les grenouilles de la boutasse lui offrent leur plus belle chanson.

C’est bientôt la fin de l’été, c’est le jour de ses dix ans.

MARIE-CHRISTINE GRIMARD*


Des silhouettes blanches derrière la porte. Pantalons blancs, chemises amples. En deuil ou déjà âmes errantes ? La ruelle est pleine d’odeurs. De cette eau croupie de mousson. De cette eau frelatée qui ne connaît pas les égouts. Perpendiculaires à la ruelle, des passages minuscules entre les maisons. Des enfants y ont les fesses lavées à l’eau froide des bassines. C’est une épidémie au nom inconnu. Mais les rumeurs circulent déjà. L’eau est montée jusqu’aux genoux. Des civières vertes, grises sortent des maisons. On s’affaire dans la ruelle. Le temps n’est pas encore aux bonzes. Les services sanitaires vérifient les filtres à eau, les savons et les désinfectants. Les listes de consignes ont suivi. De main en main. Qui sait ce qu’elles portent ? L’odeur est tenace. Tout semble s’être arrêté à ces mouvements des corps, entrant et sortant des maisons. Peut-être auraient-ils aimé l’encens ou cette fraîcheur lointaine du matin des rizières. Ou seulement les flamboyants penchés à la fenêtre. Les carreaux de terre rouge résonnent du pas de leurs habitants. Dans la rondeur des choses innommables. Pulsent l’heure et l’ennui des déplacements des corps. Répétition insensée. Trois sons inconnus ont alors résonné à la radio : cô-lê-ra. Leitmotiv du jour, ils ont décliné les noms d’une réalité que le monde vomit. Et dans ces énigmes que les haut-parleurs déversent dans la rue, ont fleuri d’autres phrases : Cô/mademoiselle- Lê/Lê- ra/sort. Mais où donc est-elle partie ? s’est demandé l’enfant. Et dans le bruit des mots, rugueux, lâche syllabes, poignantes, s’étirant de leurs bouches tordues, des mélopées se sont levées de leur éternité mousson.

LAN LAN HUÉ*


Tout dort. La petite maison est calme. Tout est nuit. Il est tard. Toujours les chaussettes se perdent. L’aéroport bruisse, sa lumière s’évapore. Les volets poussés, un échappement à travers la fenêtre sans danger pour un adolescent. La bête aux aguets écoute tout silence. Se glisser par les surfaces noires de la pelouse et sauter les allées blanches. Ici il n’est de route que droites et perpendiculaires, d’abord une petite, moutonnante par des bosquets propices à la planque sur ses bords, à chaque droit elle change d’espace et devient ligne sans fin. Les copains, les amis des parents, les voisins, dorment comme le plomb et la zone interdite est peuplée d’avions. Puis la grande voie générale : la nationale 7 par son angle droit transperce dessous l’aéroport, un ascenseur décolle de dessous la terre entre des piliers et débarque dans un espace moderne, lumineux, brillant, feutré, réglé. Cigarette, ou pas ? Les avions invisibles et silencieux par flots les passagers somnambules. Un autre glissement, style marée étale, pour revenir dans la petite maison. Quand un ado rentre chez lui par la porte il ne s’essuie pas les pieds, mais quand il rentre par la fenêtre, si.

ISTA POUSS*


Les corps enseignent la mort aux habitants de la servitude
Les corps enseignent la mort aux habitants de la peur
Les corps enseignent la mort aux habitants des apparences

Fraîcheur d’un après midi bleu aux premières marches d’avril - absence de papillon - du blanc au sol contre les bordures du jardin assoupi - l’hiver a tenu - pas de jaune encore aux corolles des simples - c’était un dimanche - la mère ne travaillait pas le père non plus.

Pas un seul nuage - aucun oiseau - pas de taon - d’abeille, guêpe, moustique, mouche - rien ne vole dans le ciel hormis le volant - jupe blanche, tête rouille. La mère pose la raquette - mains en porte-voix s’adresse au père.
Gris acier comme balancé d’un trou du ciel – un éclair – la mère tend ses bras roses et solides –le trousseau métallique siffle - parfaite parabole - fend l’air entre ses mains – coté droit - absence de hasard au front vermeil – pluie rouge sur l’herbe rase - pâquerettes pourpres aux pieds de la mère – le père accourt – sans voix le vent se pose

Trois, cinq dormaient – quêteurs de merveilles sur les routes du monde – enfants du chemin à l’abri gris des pierres d’un mur – vingt pieds au-dessus, la promenade – voitures piétons poussettes vélos - coureurs en shorts bleus – face à la mer – ils dormaient - bohèmes rêveurs – nuit déchirée – un cri un seul - rouge - fontaine hurlante dans l’argenté des constellations lointaines - son voisin se réveille – sur le boulevard des hommes détalent - direction le port - en contrebas une lune de sang éponge la scène - le voisin tend un tissu - tache blanche dans sa main pale sous la clarté céleste – l’autre tamponne son front - essuie son visage – remonte à la source - au front côté droit - le vent sans voix se pose – le temps se lève et s’en va

Virtuosité du silence clameur des voix intérieures -visions – contemplations – largesses – révélation – qu’elle défile – quelqu’un viendra.
Lit de vieil hôpital- en fer – paradis – envers – endroit – noir – blanc – absence d’odeur ou de souvenirs olfactifs – couleurs du vide – royaume des innocents – la nuit à parlé toute la nuit – parle encore – le jour est là – quelque chose parle – qui l’entend ?
Du lit vis à vis – en fer – blanc – il se redresse – s’approche - hier tout habillé de noir – les trois autres ne bronchent pas – personne ne sait – lui peut-être mais comment – voyance – ou alors lui ?

Il ne semble ne rien remarquer – étrange au coeur de l’étrange – sans hésitation soulève une mèche – cheveux rouges dans le matin rose – dégage le front – en haut à droite – irritations – ondes ténébreuses – ombre sans corps – corps d’ombre – ombre d’outre-sombre - assis sur le bord de son pieux – il répète – tête entre les mains - pas possible – pas possible – pas possible -pas possible – le vent sans voix se pose - le temps se lève et s’en va vers sa dernière demeure

LAURENT SCHAFFTER


Tous les jours, l’heure des gargouillis de l’eau dans la grande marmite métallique. Un bruit qui sonne, puis s’aggrave avec l’accroissement du niveau. Quand la main referme le robinet, bref silence bienfaisant. Suivi du juron de la nourrice, sifflement entre ses lèvres serrées. Son soupir haletant, saccadé sous le poids à porter. Du lavabo à la gazinière. Claquement de la marmite contre les grilles en fer. Clic de l’allumette frottée, respiration du gaz qui s’enflamme. Tous les jours, à la même heure, l’heure du bain, de l’eau qui chauffe.

Ces signaux sonores déclenchent aussitôt la dispersion des trois enfants dans l’appartement. Une fille, deux garçons. Ils n’ont pas besoin de surveiller les mouvements de la nourrice, la symphonie déroule ses actes dans leurs oreilles affûtées.

Tous azimuts, dans les chambres, le jardin… quête de nouvelles, d’improbables cachettes pour échapper au bain. Mêmes gestes, pour des réactions identiques. Sans craindre le ridicule de la répétition. Ni l’échec assuré. Dispersion collective dans des clappements de nu-pieds sur les carreaux de pierre brune.

Sauf le plus jeune qui regarde disparaître sa fratrie sans un tressaillement : il apprend tout juste à marcher. Il les observe, inconscient de l’enjeu qui les agite. Gagné par une effervescence qui le dépasse, il se met à secouer le buste et la tête, arrière avant, haut bas… vaine tentative de se lancer à leur poursuite. De participer sans se déplacer à l’élan qui les propulse. Comme s’il avait compris la cinétique du corps, avant d’accéder au sens.

La couche ponctue de ses ballottements la chorégraphie chaotique du petit, à l’instar des ceintures colorées et mélodieuses des danseuses orientales. Scansion des balancements par ses babillages irrépressibles. Volume variable. Timbre ajusté au rythme des membres. S’emballe, retombe. S’élève.

Les enfants ont le temps de se cacher, même s’ils manquent d’idées nouvelles : la nourrice ira à leur recherche après avoir éteint le feu, tempéré l’eau de la marmite avec l’eau froide du robinet. Le cœur de la petite fille s’accélère toujours au même moment, quand le clapotis de l’eau devient imperceptible. Elle prie de toutes ses forces. Dieu, vierge Marie et tous les saints, yeux plissés jusqu’à la douleur : que ses frères soient trouvés avant elle, qu’elle gagne ce pari informulé.

Le bruit sec de la marmite sur le sol annonce la fin. La nourrice se retourne pour éteindre le gaz en fredonnant une chanson d’amour. À ses pieds, le petit. À ses pieds, pour mieux le surveiller. « Da da da »… Il apprend à marcher. Le tout dernier frère. « Da da da »… Le benjamin dont la sœur n’a jamais voulu : pourquoi ne pas le jeter à la poubelle ? S’en débarrasser pour toujours. Qui a besoin de lui ?
La mère est dans le jardin, elle prépare les tables pour le dîner du soir. Son ombre strie la lumière de tremblotements.

« Da da da »… à reculons… les pas… exultation des premières foulées…
… encore, encore… « Da da daaaa »

Le poids du corps. Le feu de l’eau. Saisissement de la peau. Torsion. Brasier. Arrachement. Épouvante.

Stridence d’une voix aiguisée de douleur indicible. Le cri, pour mettre à distance le corps. L’éjecter de la conscience. Le petit dernier n’a pas l’âge des mots. Sans importance : il ne cherche pas à dire. Impétueuse douleur qu’il tente d’expulser de lui par réaction instinctive. Pathétique expression, sans déploiement de sens.

Roulement de canons que la déferlante des pieds qui accourent. Le sol en tremble. L’air vacille. Asphyxie de cette minute en pointe. Secondes rouges qui assassinent le temps. À ces hurlements se mélangent les voix des autres, comme pour couvrir la sienne d’impuissance. Ne pas entendre. S’épargner l’horreur.

« La couche, heureusement qu’il avait sa couche. »

Décollement instantané de la voiture qui emporte les hululements fous du petit dans ses crissements de pneus. La trêve qui suit. Sanglots de la nourrice. Sidération. La fratrie est une sculpture unique qui se retient, glaise pétrifiée de fureur et de silence.

Le cri du frère glace l’après-midi de fixité. Bien après le départ précipité à l’hôpital, il s’accroche. Tamisé par l’absence, amplifié par le vide. Il les poursuivra.

GRACIA BEJJANI


Les chaises basses de paille tressée tirées sur le chemin quand le ciel , bleu du jour d’été, entre en poésie et jette l’ancre de la nuit. Aux pieds les grains de sable des jeux de tamis – faire du sable doux – crissent encore de l’étincelle d’enfance qui a cherché à trier la douceur des soucis quotidiens.

Les yeux levés vers un ciel où - petits baisers furtifs - jaillissent des lueurs qui donnent au silence de la sérénité. Le cliquetis des fuseaux bavards des dentellières d’antan pourrait alors bercer les oreilles si le temps et l’espace avaient un peu de fantaisie. Sans hâte se cherchent les premières écritures où déchiffrer les histoires de toujours : toi grande Ourse, chariot des songes, et toi la Petite plus timide peut-être, mais guidant vers l’étoile polaire, et vous toutes étoiles inconnues frêles esquifs des anges !

La nuit tourne les pages du grand livre des constellations, nulle part ailleurs ne pourrait être mieux, puisque là se lit la mesure du monde, lorsque le regard, accroché à l’arche blanche de la Voie lactée, espère l’étoile filante qui, l’air de rien, exaucerait le vœu secret qui brûle un peu les lèvres.

Le chien qui avait pris la maison en amour fixait de son regard dépareillé les têtes renversées puis étalait sa pelisse blanche en sphinx lumineux, rêvant à ce gros ballon jaune qui roulait au-dessus de lui.

SOLANGE VISSAC*


Long couloir vert pisseux, vide. Odeur jaune. Vive lumière blanche, tout au bout, tout au fond. En marche ! Haut mur comme muraille à se perdre vers le ciel et hautes portes marrons en enfilade. Rien en face. En marche ! Clarté néon saturée d’ondes ; à vibrionner, à vriller pour entrer dans la tête et marteler le dedans. En marche ! Une nonne grise et transparente traverse. En marche ! Un grand fantôme rêche d’os, plein de borborygmes, par une des portes, déboule et pendouille dans l’odeur jaune. En marche ! Les grands sapins de la nuit eux, de plus en plus loin, regardent.

JÉRÔME*


es cris stridents de mouettes affamées qui réclament leur goûter. Le bateau, indolent, repose sur la grève. Le jeune garçon - derrière ses lunettes – court, les bras chargés de cordes. Le sable sournois s’immisce dans les chaussures. Le père porte un gilet gonflé comme une orange. La sœur – elle est grande – tire de son poids la drisse et hisse la voile. La poulie tourne, la voile crisse et claque, impatiente - Le bateau creuse le lac - clapotement des vagues que la coque acclame - et le sillon tracé bourdonne d’écume. Les yeux noués du père traquent le vent et, sur le vert de la rive, le buisson jaune se change en minuscule bouton doré. Le noyé ? Il portait sa veste d’orange- il a plongé avec, voyez -ce noyé- il savait ? Troué, le lac, par une orange. Sourde, l’eau triomphante. Les flots se hérissent, se plissent et le sillage encore se tisse. Les regards déliés cherchent dans les rafales un chemin ramifié. Depuis les cieux, le soleil éclabousse de ses astres lumineux le lac silencieux. Avide d’étoiles, le bateau qu’incline le vent. Et les corps se raidissent et la corde se tord. La barre, les flots et les frissons, le port et l’horizon. Des chemins se traçaient, s’effaçaient sous la brise, la coque flottait secouée sous la houle, les mains s’accrochaient à ce qu’elles trouvaient et le père veillait de son front labouré.

ANOUK SULLIVAN


Si tôt, la bakélite crie sur l’étagère. Un regard stupéfait articule un prénom. Alors on sait, on sent. Le sol s’ouvre. Il est animal, ce hurlement qui jaillit, irrépressible, douloureux.

Elle serpentait parmi les vignes, la route.

Il s’est pris les pieds dans un creux, le cheval d’acier.

Toi mon beau, mon doux, mon bon. Mon royaume pour une baignade ensemble dans le grand baquet sous le tilleul de grand-père.

PASCALE SANDRÉ


L’abbé en soutane traîne derrière lui sa jambe raide – les piailleries des mioches résonnent dans l’allée goudronnée le long des jardins alignés – Ils s’égaillent, se poursuivent, s’attrapent, hurlent de plus belle - quelquefois quelqu’un laisse claquer un portillon métallique – Ecoutez le silence. Les mômes en cercle ricanant, pouffant jusqu’à ce qu’au-dessus d’eux, instantanément, s’ouvre une immensité moutonneuse, vaguement inquiétante. Dans le lointain une rumeur, des voix, le pépiement ordinaire des oiseaux, le vide. La lumière se fait plus claire. Les bâtiments blanchissent Les allées du parc, les balançoires, la piscine vide apparaissent anamorphosées. Au fond des rétines comme un effroi, un appel ; ils frissonnent graves et sans âge.

BÉATRICE D.


Le vert de l’herbe, peut-être déjà un peu jaune. Une petite couverture posée. Deux ans peut-être. Le ciel bleu. Une barboteuse couleurs du ciel, les petites jambes couleur de la peau sur la couverture. La petite porte du petit jardin est entrouverte. Une grande dame noire surveille. Tu ne vas pas te sauver. Tu as tes jouets. Il n’y a pas d’avion. Un seul est tombé du ciel avec ton papa. Les dimanches ses épaules te portaient sur les chemins de terre sous une volée ocre de lumière. A l’heure de l’enterrement les cloches sonnent à côté des nuages.

MARIE MOSCARDINI


L’été les jours s’étirent en ennuis longs. La route va droit jusqu’au cimetière. La vieille route a des éclats verts et des éclats de verre, des éclats de faïence et de porcelaine, des éclats blancs, jaunes, bleu pâle et rouges. La chaussée bombée, du gravier sur les bas-côtés avant les herbes folles, là où vrombissent les taons à l’affut des peaux moites. Un peu après l’église, un point d’eau, grand carré bordé de béton, 15 ou 20 mètres de côté. Dans un seau métallique, l’eau puisée grouille de têtards. — L’angélus de midi à la cloche de l’église couvre le chant des criquets. Avant le cimetière, la ferme ; en face le portail, les appentis, le poulailler, un vieux tracteur sous une bâche grise. La fermière veut que le garçon l’aide à attraper la poule. — Elle tient l’animal par les pattes, l’attache tête en bas avec une ficelle. Un coup de ciseau, la peau du cou se déchire dans un bruit de tissu. La fermière rit de la détresse de l’enfant. Le sang s’égoutte. Un voile rouge. — Dans la cuisine, sur la table recouverte d’une toile cirée jaune clair, motifs à fleurs, le sang séché et les abats ; les plumes dans une bassine bleue. — Une bouteille plastique coupée en deux, le goulot posé à l’envers pour faire un entonnoir ; du vin et du sucre au fond pour piéger les mouches et les guêpes. Le poulet sort du four. À l’heure du repas, la table est dressée à l’ombre du cerisier. — Le seau en aluminium dans un coin du jardin, les moustiques à la surface de l’eau stagnante. Il n’y aura pas de coassements.

PHILIPPE CASTELNEAU*

La surface de l’eau chlorée a des reflets noirs. Des ondes puissantes fusent et la plissent, celles des cris et rires mêlés des gamins et gamines, quand leurs visages n’ont pas coulé en dessous, gonflés, livides, la bouche en cul-de-poule pour mieux retenir leur respiration, de fines bulles s’échappant de leurs énormes narines dilatées. Même les plus coquettes s’en amusent. Sans conscience des heures qui filent. Alternance de vacarmes stridents et de silences d’aquarium qui remplissent la tête jusqu’aux oreilles et font oublier le reste du monde. Sur la margelle de béton bouillante, apparait au milieu des taches rétiniennes formées par la lumière du soir, en contre-plongée, la silhouette d’une belle femme. Familière et terrifiante. C’est une Marilyn aux traits de couteau. Derrière elle, les gros pompons de fleurs violacées qui bordent l’aire de baignade lui communiquent leur teinte empoisonnée. La remontée est brutale dans l’espace aérien, saut bouteille d’un film super 8 projeté à l’envers. Autour, le tapis velu du gazon se hérisse, puis les ruelles sèches grimpent à pic, comme des faces nord qui n’en finissent pas. Tout au bout, refuge habituel, le petit chalet de bois chocolat a un goût amer persistant.

vm


Pour descendre au sous-sol, une pente de ciment striée, usée, noircie de pneu. – L’ombre subite lorsque l’on pénètre, et puis la fraîcheur comme du mystère. – Les garages face à face, fermement, séparés par l’odeur grise. Ce parfum poudreux de sous les immeubles. – Quelques différences de couleurs, mais toutes les portes coulissent en basculant. – L’une est entrouverte. On la lève brutalement dans son grand cri comme la scie. – Voici la peur ! – Le bruit de la course, au sous-sol, il est fait de chaque pas qui sonne. – Si l’on revient elle est un peu rabattue à nouveau, la porte : il y a donc quelqu’un. Qui finit par hurler d’une voix sans corps. – Puis le grand silence du monde à l’extérieur. – Seul encore ce tambour interne.

STEPHEN URANI*


16h cloche de l’école.16h le temps de la récréation. Le retour à la maison, la mère qui vient la chercher toujours un peu en retard, la dernière enfant à attendre. 17h, elle va venir. 17h30, comme une impatience. Un vide, un blanc, un manque. 18h, franchir seule le portail, emprunter les trois marches qui séparent la cour de l’école de la rue. La petite sœur sa main serrée. Marcher. Un dernier regard vers les grilles bleues de la cour. Tu lis un peu d’appréhension dans le regard de l’ainée ; il y a deux grandes rues à traverser. Deux ilots où circulent toutes les histoires. Le premier carrefour. Les rituels et les images marquantes restent à la surface. La chocolatine méritée achetée dans cette boutique ancienne dont il faut pousser la porte vitrée. Le vent dans les cheveux prés de la tour Victor Hugo, 15 étages. Puis passer devant le marchand de fruits et légumes jusqu’à la seconde avenue. Tu vois déjà ta maison, un appartement au-dessus de la boutique d’électroménager des grands-parents. Plus loin il y a un cinéma. Plus loin il y a les soirs d’été et les balades à vélo avec le père et la petite sœur à travers la ville. Les glaces à l’eau pour récompenses des efforts. Il y a le grands hangars où sont entreposés machines à laver, frigidaires et télévisions. Il y a la cour de ton appartement. Il y les escaliers à monter et à descendre les après-midi de long ennui. Il y a les visites au grand-père dans son bureau du magasin et l’odeur du cigare. Il y a l’image des capucines en fleurs qui traversent cette enfance. Tu quitteras plus tard la grande chambre. Tu quitteras l’appartement au dessus du magasin. Tu auras ta bibliothèque. Tu t’éloigneras du centre ville. Tu emprunteras d’autres routes, seule, au hasard.

MAGALI ES


On quitte les maisons basses par six, les platanes aux feuilles géantes, l’oiseau de pluie immobile sur le fil électrique, nos mains frôlent l’écorce griffée, nos longs cheveux noirs se soulèvent ondulent glissent sur nos bras fins. On frappe l’eau de nos pieds dans le bassin d’eau rare, on court dans l’herbe et nos voix échappées marquent l’air le ciel et plus haut encore.

Au-dessus de nous tout le bleu du ciel et le jaune couvre les champs. On marche dans le vent d’été, courbe légère des branches et, nos voix se confondent terre terre terre - Mars - terre terre terre - Vénus - terre terre terre - Jupiter - terre terre terre - Saturne Neptune - terre terre terre Uranus - terre terre terre

L’animal se précipite se jette sur la première - le cri le premier cri d’effroi entaille le bleu tout le bleu du ciel - le rouge brûle la peau du bras - L’animal se taille tache noire dans le jaune du champ.

ANA NB*


Le violoniste laisse flotter quelques douces vibrations et disparaît - Un parfum épais de tabac vieilli, de bois ciré, de papiers entassés alourdit le salon - Elle écarte les doigts, tire ,étire les extrémités de sa main d’enfant. Saisir les fils de la portée,s’accrocher, s’accorder au noir, au blanc, aux silences.

Immense désert d’eau grise. Désolation unanime. Miroitement impeccable des peupliers dont la finesse se dédouble dans l’onde parfaite. Le soleil d’un orangé diffus s’efface derrière le tracé de cette garnison filiforme.

Le véhicule hésitant dessine en bordure de la route noyée une dentelle aquatique ondulante.

Force absolue des dieux créateurs, unité cosmique. Dans une étreinte puissante, pressante ,envahissante, Ciel et Terre se fondent, se confondent.

Il est sorti de son antre de brume le monstre puissant, affolé, égaré, aveuglé.

Le cheval de mer hésite à se dresser, bat des sabots, patine, il tangue, ivre de désarroi.

Le crépuscule a infiltré ses gouttes de nuit en sourdine.

Le Néant embrasse les vivants éperdus.

MARIE-C FRENEL


LE PEU DES HOMMES

| 1 |

C’est la maison du pécheur, rue de la Mer.
On suit le visage attristé par le côté sommaire du lieu de celle dont la robe est bleue, son coup d’oeil vers la fourche de l’escalier qui mène aux trois chambres. Les poutres sous le toit. Le père n’est pas là aux vacances.

| 2 |

Une forêt. Un chemin de sable.
Le vélo à la main sans pouvoir rouler dans une prairie qui serait la partie intérieure.
L’ile est sauvage.
Le pédalier bruit à l’arrêt.
L’insecte boit.
À midi, il faisait trop chaud, les jambes ont accepté la caresse des algues.

Au clocher carré de l’église, le son très doux de la cloche- elle sonne les quarts d’heures et les demie - vibre et meurt dans l’air marin. La sieste.

Tout autour de l’ile, c’est une lumière qui viendrait du bas, de la mer.
On prend à travers la citadelle. Une porte militaire. Un mur légendé.
Chaque lettre a été soigneusement sculptée. Joël 1874.

| 3 |

C’est la mer, et le bac, et pour la première fois sentir le vent vif du matin, sur la mer.
Dans le roulis, un désir d’étreinte inassouvi, un sentiment de gratitude a filé avec.
La solitude d’une mère - elle tient la petite sœur- embarcadère et débarcadère.
Où ils sont passés sur le bois en files sous les yeux des soldats, et les boulets.
Prison de mer.
C’est là que les mots lus sont venus se joindre au réel « et nager sous les yeux horribles des pontons »

| 4 |

Jusqu’au 15 août la mer a été calme et puis elle s’est déchainée.
À la Couarde, il y avait un lieu-dit Le Peu des Hommes.
Un soir qui n’a été que l’or de la poussière, un tourbillon de vent et de sable sur un chemin, et tout au bout, une maison côtière au toit défoncé sur la mer orageuse, blanche et grise, volets et portes cloués.
L’une des deux a murmuré : Espagne… 
C‘était l’or et l’argent des grandes marées

Elles ont communié ensemble à l’abandon et à la solitude de l’île.

GENEVIÈVE HUTTIN


Veilleur de pages malgré la Mother, déjà lectures petites dites insalubres. Il fallait effacer le geste pornographique : c’était quand ? Claque. Claquer les doigts rabougris sur ce qui n’était pas, l’enfoncer, auto-escargot quand il avait peur que ça grandisse. Six ans, peut-être avant, son machin qu’il n’aimait pas, bien qu’après ? selon mode d’emploi de son cousin, découvrir la chose plaisir. Homme progestérone en médecine pré-natale. Il ne voulait pas passer. C’était forcé, elle-lui, lui-Hell, bien avant n’avait voulu vivre. Avant le premier aveuglement de lumière. Il était si bien de néant. Non souffrant et pourtant est venu, terme était allé, jusque-là. Acharnement sur l’embryon viable et malhabile. Mais pourquoi lui-elle/elle-lui ? Depuis, chercher les livres, les mots, le mystère…
Malgré tout ?
Heureux d’être là, où il ne voulait pas.
Comme quoi...

DERNIER ENDORMI*


L’ Aïeule franchit le seuil de sa vie dans les odeurs sucrées des vendanges à la fin d’un été exsangue. —Les ancêtres qui l’avaient précédée ébranlèrent le parvis des églises de leurs sabots ferrés. —Sa fille avait fui dans les lointains orientaux — et pleuraient les enfants dans l’incertain désespéré de son retour.

Dans le désert des ruelles s’insinuait un air aigre de gavotte — les linges immaculés battaient dans les rafales de suroît. Les desservants du temple avaient, sur les pantoires du lin sacré, frappé les cordes de chanvre de la cloche, — et la virginale angélus, d’un crépuscule à l’autre, était muette. — Le Maître, sur le registre des ports, consignait l’errance obscure des migrants. — Vides, les couches aux abris des pêcheurs.

Les anses révèlent la rouille des socs, les carcasses des chars-à-bancs endimanchés et les ancres. — Ô les phares et les dentelles de rocs, les hauts-fonds du tumulte et l’apaisé des moissons !

Oiseaux crieurs et luisants cétacés qui peuplent les marées. Parfums puissants des grandes laminaires échouées. Pourpre pourrissements des sables —
Largueront-ils une fois encore pour l’au-delà des Îles ?

GRAPHEUS TIS*


La respiration de la machine à traire grêle par vagues furieuses et soudaines. Quelques énormes bouses explorent le fond de la rigole, sont emportées par l’implacable râteau multiple qui n’en finit de boucler en suivant les deux couloirs des ruminantes, comme un prisonnier au fond de la cour, mais sans le ciel au-dessus des cheveux. Les demoiselles couchées se relèvent aux coups de paume sur le dos, le cou orné d’un collier de fer fixe qui lui accorde l’immense privilège d’une foison de glissades de haut en bas et de bas en haut selon l’humeur de la laitière. Entre les deux colonnes pas tout à fait complètes des caisses bleues renversées, tâchées de vieux maïs sec, dominent la pente descendante autour de laquelle de consciencieuses mastications céréalières se font face. Le bleu s’étale doucement, auréolant successivement chaque centimètre carré d’air. Si chacune de ces captives sait où elle câlinera une nouvelle fois la lente simulation d’étranglement, ce sont toujours les mêmes qui se font remarquer en ne suivant pas la même route que les braves, espérant vainement se passer de passer leur tête entre les mâchoires usées. Pour l’accompagner dans son ascension, le gras et les vrombissements du moteur de la relique motorisée à la casquette aussi décrépie que celle de son chauffeur. Elle tient du miracle, grâce à ses seules rouflaquettes. Sous l’effet de ses épais pieds caoutchouteux, les bouses solaires et sableuses s’envolent pour croiser le bleu des caisses, mais échouent dans leur enfantement ; l’enfant putatif reste hors d’eux, hors des murs, cantonné à l’autre réalité. Explosion d’arrogance à l’arrêt de la relique à rouflaquettes, éclatement de bleu nuageux, métallique, vague reflet de caisses éprises de liberté mensongère. Les craquements sous les petites ouvertures prendront un jour leur revanche pour peu que les dernières héritières n’éclatent pas sous le poids des lointaines tôles d’amiante jalouses des bien plus bases rebelles.

STEWEN CORVEZ*


Le ciel vide dans les grands yeux bleus de l’orpheline, immobile derrière les feuillages.

Deux voix, deux mères en haut d’un escalier de béton gris.

Des fêlures dans la voix la plus grave quand elle rapporte les paroles du médecin qui a cessé d’entendre battre le cœur du mari encore assis.

L’île radieuse, l’obscurcissement du ciel. La vie nouvelle qui sombre d’un coup, le retour en métropole avec les cinq enfants, les quatre grands et la petite.

Sous l’escalier, un recoin où on peut jouer ou faire semblant, sans rien perdre des confidences adultes.

Revenir dans la ville natale où demeure l’homme qui l’a dénoncée durant l’occupation.

Le ciel blanc des canicules vu du cerisier, corps d’enfants renversés en cochons pendus.

La voix grave a décidé de taire le nom de l’homme qui a trahi la jeune résistante qu’elle était, ne pas le dénoncer par égards pour sa famille, pour ses petits-enfants. Mais la mère la plus jeune ne comprend pas, elle répète

Pourquoi, pourquoi ?

Lisière des jardins mitoyens, les hautes herbes folles où l’orpheline égrène ses souvenirs.

MG


Enfance 1. Cette joie : dans le carillon des cloches (elles arrivent de Rome, à tire- d’aile, elles doivent être épuisées ), armée d’un panier, courir au jardin, chercher dans le creux du vieux pommier, explorer tous les buissons, pousser des cris de plaisir, en voici un, un encore, de minuscules œufs en papier doré ( on dirait ceux des pintades du poulailler ), celui-là l’avaler tout de go, très vite de peur d’une réprimande. - Les herbes folles fouettent tes jambes et te chatouillent. - Doigts poisseux, pyjama tâché, cheveux en bataille, poursuivre ta recherche jusqu’à l’appel : il est temps de te préparer pour partir à la messe. - Les compter. - Sur la table de la cuisine, trône un œuf énorme, entouré d’un ruban de satin bleu ; près de lui, trottine un lapin et dans un nid de paille, une cocotte sommeille, les bébés œufs dessinent une guirlande autour d’eux. - Pensive, hésiter, ils sont si beaux, ne pas les toucher, ce n’est pas l’heure, attendre, simplement les admirer ? Juste les croquer là où la morsure ne se repérera pas. Un coup de dent par ci, un coup de dent par là. - Ô enfant sage, ton air innocent, tes yeux candides, ta frimousse barbouillée de délices ! - Et ta mère qui détruit ton plaisir, son regard furieux, ses reproches, et, hop, elle rafle tes trésors et les enferme à double clé dans le placard.

Enfance 2. Le tilleul bruisse sous l’ondée. Un coq chante au loin. Le portail de la maison est grand ouvert. - Des pleurs traversent le silence. - Une femme court dans l’allée ; à travers les massifs, on devine d’elle le foulard noir qui couvre ses cheveux. - L’homme gris-souris s’est éteint. Les horloges ont été arrêtées, les miroirs voilés. - Des ombres incertaines se rassemblent. - Un troupeau endeuillé suit le corbillard sous un ciel de plomb.
L’église sombre se dresse au haut de la colline. Son mur d’enceinte s’est effondré. - Sur les pavés disjoints les pieds butent, se tordent. - Parfois un juron, un chut, un soupir, une prière et le flop-flop dans les flaques d’eau.
Ô pluie légère, la douceur de ton chant, tes gouttes d’eau sur les visages telles des larmes, ton goût de sel ! - Ta tendresse accompagne ce jour de tristesse.
La bouche grande ouverte de l’église avale le cortège. - S’élèvent un chant hésitant, un sermon tonitruant. - On devine le raclement des chaises sur le plancher, des cris d’enfants, des chuchotements. - Avec fracas les portes se referment.
L’orage éclate. Les roulements de tonnerre envahissent l’espace. Les nuages tourbillonnent. - Les marronniers de l’esplanade se déchaînent en une danse macabre. -

CHRISTIANE DELIGNY


Le violoniste laisse flotter quelques lentes vibrations et disparaît - un parfum épais de tabac vieilli, de bois ciré, de papiers entassés alourdit le salon - elle écarte les doigts, tire, étire les extrémités de sa main d’enfant. Saisir les fils de la portée, s’accrocher, s’accorder au noir, au blanc, aux silences.

Immense désert d’eau grise. Désolation unanime. Miroitement impeccable des peupliers dont la finesse se dédouble dans l’onde parfaite. Le soleil d’un orangé diffus s’efface derrière le tracé de cette garnison filiforme.

Le véhicule hésitant dessine en bordure de la route noyée une dentelle aquatique ondulante.

Force absolue des dieux créateurs, unité cosmique. Dans une étreinte oppressante, envahissante, Ciel et mer se fondent, se confondent.

Il est sorti de son antre de brume le monstre puissant, affolé, égaré, aveuglé. Le cheval de mer hésite à se dresser, bat des sabots, patine, tangue, ivre de désarroi.

Le crépuscule a infiltré ses gouttes de nuit en sourdine.

MARIE-C FRESNEL


Rouge sombre, le sentier escarpé qui grimpe la colline nue, ivre de solitude.

Rouge carmen, une pincée de tuiles terrassées de soleil. Un sapin guilleret, tache verte sur eau bleuâtre surgit des profondeurs du lac. Village sacrifié sur fond de barrage. Une cloche qui tinte à l’église survivante, rare vestige d’un monde englouti. « Mairie » claque le panneau inoxydable, accroché à des ruines. Songes évanouis.

Rouge vermillon, potelée aux courbes sensuelles, gorgée de saveurs inoubliables, la tomate se croque à pleine vie.

Rouge pâli, le tintement d’un casier à bouteilles qui plonge à la force du poignet du père dans l’eau fraîche du puits. Un vin rosé qui comblera les gosiers assoiffés par la chaleur sèche de l’été.

Rouge sang, la révolte des vignerons du Midi.

Rouge est la route qui conduit au bonheur. Pas un frémissement dans l’air, le chant insouciant des cigales et, tapies dans la maison aux volets clos et aux murs épais, des ombres qui chuchotent pour ne pas s’épuiser. L’horloge rythme les heures d’une vie suspendue. Le malheur attendra.

« Il n’y a pas de honte à être heureux ».

LÉA GUERCHAN


| 1 |

Pas de chant du coq
Seulement des poules
Les lapins ne se laissent pas approchés
Le poulailler au fond du jardin
La porte se ferme mal
Fou rire d’un cousin et d’une cousine
Leur grand-père menace de torgnoles et de martinet
Un autre fou rire
La porte s’ouvre
Deux enfants s’égaillent dans le jardin.
Souvenir précieux au fond du cœur

| 2 |

Deux enfants en bas d’un escalier.
Une plate-forme en béton
Une porte sur une cave sombre
Une chaise longue
Que fait-elle ici ?
Fou rire de deux voisin - voisine
Déplier la chaise longue
Mais mais
Coincée contre le mur
Étouffement peur bleue
Marque toujours présente dans la tête

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Cour de récréation École Jules Ferry
Soleil éclatant de mai joli
Des doigts tachés d’encre violette
Gros pâté sur la feuille
Maîtresse en colère
Fou rire de toutes la classe
Maîtresse très en colère
Cahier attaché dans le dos
Punition
Tour de la cour de recréation
Humiliation toujours au fond des yeux
div align="right">32 OCTOBRE
*


Rêver – S’éveiller à peine
Les volets fermés, l’opacité visqueuse autour - Ne rien distinguer - Obscurité dense - Une chape lourde
Immobilité – Les paupières clignent un peu – Frontières ténues -Mémoire oublieuse – Souvenirs bleuis, épars.
A cloche pieds, remonter un fil si léger, improbable - Assourdissant ce silence- Il y a peu, cacophonie.
Voix aiguës, chuintées, graves, sifflantes, persifflantes, autoritaires, cassantes - Ça parle pour ne rien dire, ça envahit un espace, qui ne demande rien- Dire ce qui ne l’a pas été – Taire à nouveau – Trancher dans ce flux
Son esquissé à peine, retenu, à peine un souffle.

Respirer- Reprendre corps – Draps de lin, contact frais et rugueux, plus doux dans ses usures
Trames et chaînes, histoires familiales entrecroisées - Fils entremêlés, croisés, noués, étirés, distendus - Lâches parfois
La douceur ne s’y égare que rarement- Des ombres portées, en filigranes résistent
Le souffle régulier – Concentrer ses sensations, ne pas se disperser
Etre toujours là- A distance.

ANNICK NAY


ce n’est pas quatre heures, le soleil plombe les rochers la terre rouge les cailloux qui roulent sur le petit chemin, leur son sourd aigre, une petite poussière et la chaleur ce n’est pas quatre heures de l’après midi, il fait une ombre bientôt rejointe, l’odeur des plantes qui sont là, accrochées au flanc, inconnues et grasses, ces odeurs, croiserait-on un lézard, un scorpion, une mouche ou un oiseau vif et rapide, ce n’est pas quatre heures mais la plage est en bas, les vagues doucement mettent un peu d’écume sur le sable clair, on ne sait rien de la proximité du palais du président à vie, à la vie à la mort, émeutes de pain, olives noires et chapelets de merguez qui gouttent aux étals sur le marché, loin, dans la ville, là-bas derrière la lagune,la lagune comme celle de Venise qui sépare le centre du littoral comme la piazza du lido, en moins chic évidemment mais ça, on ne le sait pas, on descend à la queue-leu-leu, si on a sept ans c’est le bout du monde, on porte aux hanches cette espèce de culotte que la mère appelle bermuda ou autrement, on ne sait pas qu’on va bientôt partir, on descend vers la mer, ce n’est pas quatre heures, c’est la mer, la vraie, la bleue toute la vie, peut-être trois heures et quart, au ventre quelque chose comme une peur puisque, ensuite, il y aura autre chose, ensuite ce sera demain ou un autre jour, on ouvrira le cahier par la fin, on commencera à écrire des lettres différentes, on partira de la droite pour aller vers la gauche, une mlangue qu’on ne parle pas sinon en injures, on commencera à apprendre, on ne saura pas que commencent ainsi combien d’années d’études jusqu’à aujourd’hui, on ne cesse pas, on est là, et devant soi, dans cette odeur chaude lourde sensuelle et paisible, au loin comme une sorte de ressac lisse et clair, au loin sur l’horizon qu’on sait mais qu’on ne voit pas, très loin, là-bas vers l’est, le phare et la bibliothèque d’Alexandrie, le colosse de Rhodes, ces merveilles qu’on ignore, Babylone sa tour et ses jardins suspendus, on attend, quelque chose vient, on descend on aimerait tant voir Syracuse, on regarde au sol ces petits cailloux qui roulent leur chemin vers la grève, il fait chaud, il fait doux Carthage

PIERO COHEN-HADRIA*


Le jardin, une luxuriance de baies que la main de cette femme n’a de cesse d’écouter. Le bruissement de l’eau, trop éloignée pour ne pas arriver déformé. Un clapotis vermeille s’extirpant des groseilles, gravé dans une oreille d’éternité enfantine. Les yeux ? abusés de couleurs exquises. Les allées interposées, les cachettes comme des grottes où compter plus d’elfes et de vers – laborieuse planète et son microcosme grouillant – qu’aux abords de la rivière même.

Les deux, enfin là, immobiles et surgis de derrière le bosquet. Éden en son ultime finalité. Tous les bruits des vivants suspendus autour et - silence dévalant des kilomètres de coteaux abrupts, rembobinant le temps derrière les paupières, c’est doux. Lisse comme un galet caché par les algues. Sans porte . Il n’y a rien d’autre que le moiré du soleil tombant dans l’eau au bout du chemin. Les vaches viennent de tourner, on entend tinter leurs cloches.

Quarante ans s’occupèrent de la réduire à néant. Et pourtant. Qu’est ce donc que cette troupe d’hirondelles réglant la musique du sépulcre en un tour d’ailes reconnaissant ? La jeune femme insoumise et sourire passant et repassant dans les allées triomphantes, derrière l’émoi figé qui ne
s’éteindra pas.

CATHERINE LESAFFRE


Partout on marchait lentement et les ombres parlaient. Ça misérait en sourdine percée d’éclairs les silhouettes d’ombre. Les voix tordues comme des racines se chargeaient s’entremêlaient se boursouflaient racolant des lambeaux de soupirs et de profonde colère inouïe. Deux mains pressées fort sur les tempes resserraient l’étreinte d’un déferlement de larmes.

C’est au mur de la vieille maison jaune qu’un soir on avait dépecé comme une frêle pelure de métal le grand panneau publicitaire. Les chauve-souris affolées avaient tracé leur nuit. Pays de poussière - ciel ouvert du labyrinthe aux monstrueux cloportes.

Le mur balafré au trait du balcon – sa rampe rouillée et son odeur de fer - le goût du fer aux doigts crochetés. En contrebas le jardin et sa terre noire bien disposée au temps qui étale ses plumes de silence. Oisillon extirpé de la gueule du chat, yeux clos bec rubis grand ouvert et trille suspendue muette. Vertige.

Le grand-père en bleu de travail avait aménagé une partie de sa chambre en atelier. Jeu de manivelle pour affûter le grondement de la meule à la déchirure stridente d’un arc d’étincelles. Il parlait toujours doux comme depuis l’effacement et l’ailleurs de ceux que rarement l’on visite.

La chambre à la meule interdite. Un goût de sel rouge. Des silhouettes - des ombres - grande peine incompréhensible encore des larmes sans raison - le seau à charbon gris racle le sol. Maintenant de l’orange sombre presque sépia secoué de sanglots.

JACQUES DE TURENNE


Que pouvait-il rester de ces jours mille fois répétés ? Une table, une mouche dans une toile d’araignée, des oiseaux égarés dans une cour, guettés par le chat. Des visages grimaçants, des corps ployés, des marches qui grinçaient. Un tic tac d’horloge, une publicité Franco-Russe au-dessus de cette cacophonie.

Une pièce qui s’était vue cloisonnée et où l’espace se rétrécissait. Une enfant qui trouvait refuge dans les hauteurs par dessus la maison des voisins, près de la cime des arbres d’un parc secret. Le ciel zébré, des odeurs de pommes séchées, de vieux illustrés. S’échapper par le haut. Prendre la courbe des vents. Aimer les mots zéphyr, canopée, jusqu’à se faire oublier des heures.

Naguère le placard sombre aux conserves étiquetés, armoires de naphtaline, courbes de l’escalier où se coagulent en vrac larmes, cris ou mutisme buté, paupières bouchées sur les saccages ; le calcaire des mots mal calculés.
Naguère les volées de papillon sur la pente herbeuse, l’eau fraîche au fond du puits, le bosquet assombri au milieu de la plaine, les histoires improvisées qui se déroulaient à voix haute sur le paysage élargi.

L’instant plus aguerri n’est plus à même de saisir sur le vif l’enfant de naguère.
Ecartelée entre le ciel ouvert et l’horizon à vue de nez.
Le ballast où l’on allait à cloche-pied est embroussaillé.

LILIANE LAURENT


Sur la place, la clameur du petit cirque s’était tue. Le silence et le rituel tintement, balise du temps qui passe, au clocher de l’église, avaient repris leurs droits.

La veille, le clown a rangé son nez rouge dans la boîte à maquillage et l’auguste son chapeau blanc conique dans son carton, les acrobates ont démonté avec précaution le trapèze et le trampoline, le funambule a minutieusement enroulé son fil, l’écuyère a plié soigneusement son costume pailleté dans la valise bleue,... Dans la douce lumière dorée du soleil vespéral, ils ont démâté puis enroulé le petit chapiteau rouge et jaune. Entre chien et loup, juste avant que n’apparaisse le halo bleuté de la lune, ils ont chargé tout le matériel dans le grand camion.

A l’aube, ils ont conduit leur modeste ménagerie dans les cages. Dans le petit matin blanc, ils ont attachés les longues caravanes aux grosses voitures ; les portières ont claqué.

Dans l’éclat verdâtre des réverbères, ils passent devant l’église. La lumière éclaire faiblement la fillette qui a passé quelques jours dans l’école du village. Derrière la vitre, son visage est illuminé par un sourire. Sur ses genoux, la petite volière avec les colombes de son père, le magicien. Elle emporte un peu de la chaleur des bras d’une fillette gadji qui lui a accordé son amitié malgré la peau couleur acajou, la saleté et la robe défraîchie.

Ils partent vers un autre bourg. Reviendront-ils l’an prochain ? Sera-t-elle encore avec eux ? L’empreinte d’une main à la peinture rouge esquissée dans les toilettes du préau est-elle un signe laissé à l’intention de son amie ?

MARIE-NOËLLE BERTRAND*


La chaude odeur de l’humidité sur la montée des trois marches en marbre gris devant l’énorme porte en acier jaune ocre. Des murmures assis sur des bancs de pierre, des cheveux mouillés et la sueur des regards jetée sur la peau des inexpérimentés. Une autre porte, en bois, gondolée par la vapeur dégobillait des voix embrumées dans un chaos d’échos et de cris d’enfants. Rien de rassurant au bord du malaise.

De l’autre côté il faisait sombre. Dans son nuage, la tiède humidité frappait les visages d’une armée en naufrage. La sueur des uns passait sur le corps des autres. Caverne de résonances de sons et de pleurs que les raclées de flots venaient taire. L’air manquait. Les enfers…

Joues rougies, bras en mouvements ruisselants, dos soumis, jambes frêles, cuisses grasses, ventres lisses et seins tombants. La peur se cachait au fond des yeux, le courroux aussi.

A l’extérieur, c’était silence de retraite, la mécanique bruyante des vieilles voitures ne tournait plus. Seul le chat décharné traînait ses pattes sur le sol brûlant et poussiéreux.

Les poignées d’or en laiton brillaient sur chaque porte de maison pendant que les cafards luisants tapis dans l’ombre des égouts attendaient patiemment le braiement de l’âne qui disait-on, était de mauvaise augure.

ALINA MAMISTIF


Les cochons ne sont pas dans la cour. On a vite poussé la porte, il fallait s’habituer à la nuit dans le jour. Le reflet bombé du sol humide. La terre dans les doigts de pied de mes sandales. La toile reblanchie des tennis de ma sœur. On entendait la respiration d’un moteur. Elle dit : Y a quelqu’un ? L’appel a rebondi sur les murs de granit.

La lucarne s’étire en poussières bavardes. Ricochet sur le pot au lait et la faïence du pichet. Il y avait quelque chose qu’on pouvait sentir.

Et puis, Léonie a surgi d’à côté.

Aux récipients tendus, elle plonge la louche dans le bidon. Dessins volatiles des moucherons. Remonte le lait épais aux effluves chaudes. La peau comme une cicatrice. Parfum sûr, des têtes d’enfants froissées.

Appliquée, ma main ouvre le goupillon du porte-monnaie. Elle m’a aidée à trouver les pièces. Elle parlait comme au dessus : - « C’est plein de sous là-dedans. hein mignonne, ta mère elle en a plein les fouilles. »

HÉLÈNE BOIVIN


 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 juillet 2016
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Messages

  • Incroyable presence de la nature et des jardins ,mais aussi des mères , dans nos textes . Je suis très frappée par l’importance de la ponctuation , la densité, l’intensité , la profondeur qu’elle donne à nos textes, ou pas.
    Je m’aperçois de l’étendue du travail sans cesse à remettre sur l’enclume !!!!
    Merci particulier à Brigitte Celerier pour ses lignes bouleversantes .

  • De nombreux textes intéressants, envolés, certains prenants, des correspondances inévitables, heureuses par le simple fait qu’elles existent et aussi l’indication d’une dimension commune, noosphère. Je n’ai pas toujours le temps de lire les textes (une pensée pour François qui les lit) ; je le prendrai au moins celui de picorer les entames ; de me plonger dans la lecture de ceux qui m’entraineront.Cela me permettra de bénéficier de l’émulation d’une collectivité
    Françoise Gérard pour se deux dernières livraisons ; notamment celui sur Artaud, que je viens de relire et cette phrase "la respiration s’arrête, le sang se retire, les membres se raidissent, une force inconnue cloue le corps sur place.." terriblement juste. L’écriture devenue outil d’investigation par la seule force de sa sonorité, de son élan.

  • Voilà : cinquième proposition, déjà.
    Trouvé le rythme qui me permet de lire toutes les publications. Et c’est très beau !
    Vos voix m’accompagnent dans ma journée
    merci
    A bientôt !

  • C’est un sacré bordel de commencer un texte ( j ’ allais écrire exercice, je déteste le mot exercice) - alors je pars dans tous les sens : écoute de musique (Alan Vega, Moondog Philip Jeck) et je sors pour regarder des mouvements des mouvements de corps de ciel d’arbres ;je n’ écris rien ou alors des listes de mots : froid fou froid froid feu fragile froid la grande géographie du froid ;je lis des trucs mais pas tout de suite l’écrivain, Novarina Ponge Artaud Rimbaud)- c’est trop grand tout de suite.Je lis des trucs techniques, théoriques, j’ essaie de comprendre quelque chose ; pour moi aussi l’ atelier est un laboratoire (et j’ aime ce mot laboratoire). Et puis je commence à écrire : pour Artaud je me suis souvenue d’une expérience de traitement médical où le corps entre dans un état comme grippal et le froid dure longtemps.J’ avance dans l’ écriture quand j’ ai trouvé ou crois avoir trouvé un rythme particulier.Je commence à lire des textes de l’ auteur, parfois je viens ici lire vos textes.C’ est un temps précieux l’ écriture partagée.

  • Quand j’entends une proposition d’écriture sur l’enfance, j’ai tendance à sortir le colt. L’enfance, l’enfance... (m’emmerdent avec l’enfance), la mienne, je n’en ai que si peu de souvenirs. Mais comme je suis de bonne volonté, je m’y colle. Je réalise alors, pour la nième fois, que la place de l’écriture est là où on ne sait pas ("l’écriture, c’est l’inconnu qu’on porte en soi" dit Duras.)
    Après, il y a l’écriture elle-même : elle invente. "Le brut est une conquête" disait Françcois dans la vidéo à propos d’Artaud. J’ai ressenti, en écrivant à partir d’Artaud, comme en écrivant sur cette proposition de la route rouge, qu’en travaillant et retravaillant un texte, on perd "le brut" mais quelque chose d’autre arrive que je ne sais comment nommer, la littérature peut-être, je ne sais pas . Qui perd gagne. Bon... je n’ai pas de conclusion.

    C’est un plaisir de vous lire.

  • On est tous à peu près passés par là, l’enfance... Mais le degré d’intensité des textes, les images qui s’en dégagent montrent toute la variété des enfances. Je crois que certains en ont eu plusieurs, des enfances. Ce que j’aime avec ce type d’exercice, c’est la distance.
    Et tiens, c’est curieux comme une certaine familiarité s’installe. Retrouver les noms, les pseudos, les blogs derrière les textes de semaine en semaine... Ça fait plaisir !

  • Au fil des semaines j’apprécie vos textes et même si je les lis vite ils font partie de mon ambiance d’écriture. Je suis toujours admirative. Merci à tous.

  • J’aime bien cette contrainte de l’absence du "je". Je m’y sens à l’aise. Il y a quelques années (un bon paquet, en fait...) j’écrivais beaucoup de poésie, et c’était une des rares contraintes que je m’imposais de texte en texte.

  • ce poème avec ses basculements sensoriels (route rouge) son impersonnalité , son mouvement , me semble avoir eu un avenir remarquable notamment dans les poèmes de Trakl

    Je ne crois pas arriver à réaliser toute la consigne .Les textes apparus sont forts. Je les lis avec plaisir
    C’est selon moi aussi dans son coté séquencé , les associations qui viennent au marcheur à pied , regardant des lieux déserts , à travers la ruralité
    melange de vie et d’absences , de silence et d’immobilité tandis qu’il est lui le regard et le mouvement . Jusqu’au moment de la vision : où la route soudain est dite rouge, un voyage vers l’illumination

  • Ne sais point trop si j’ai respecté les consignes.
    Très intrigué par la nature de ces 4 paragraphes :

    •les deux premiers très "narration dans l’ordinaire" (quoique !!!)
    envie de les titrer,
    le premier : une histoire de famille,
    le second : traversée d’un village.

    • les deux derniers : très héraclitéens
    jouant dans chaque proposition de l’harmonie des contraires

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