du lieu, 1 | lieu point-virgule lieu

un nouveau cycle, une notion, une exploration



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• suggestions livre : Julien Maret, Ameublement, Julien Gracq, Lettrines 2

 

 

Voici donc lancé un nouveau cycle d’atelier d’écriture. Le thème, donc un seul mot, la notion de lieu s’est imposée progressivement ces jours-ci.

Il s’agit de quelque chose de neuf pour moi : appréhender le lieu en tant qu’acteur même de la narration.

On va travailler ensemble à raison d’une proposition hebdomadaire ou bi-hebdomadaire. Comme pour les précédents ateliers, vous trouverez les compléments dans la partie abonnés du site. Comme pour les précédents ateliers, vous m’envoyez les contributions à mon adresse mail et j’intègre moi-même les textes à la suite de la proposition.

Un groupe Facebook vient d’être lancé pour accueillir les échanges et discussions sur les textes, j’y participerai bien sûr – inscrivez-vous !

Pour cette première proposition, un exercice simple et dense à la fois : choisir un lieu qui pour vous suppose cette explication écrite, surgira par elle. Dans le beau livre de Julien Maret qui sert de point de départ, il s’agit d’une toute petite ville, ses magasins, places, stations-service, bord de canal, intérieur bistrot. À vous de choisir ce territoire et cette échelle, tout petit coin de grande ville, ou presque rien (je parle de La nuit du carrefour de Simenon), et de savoir s’il faut remonter loin dans le passé, ou bien rester ancré dans l’immédiat présent. Cela peut bien sûr concerner un lieu de travail, un lieu commercial public (je pense au travail de Nicholson Baker à partir d’un escalator de galerie commerciale).

Le livre de Julien Maret inaugure un outil fabuleux : des petites îles d’images, descriptions, trajets, zooms sur personnages, projections intérieures toutes délimitées par des points-virgule, à l’exclusion de tout autre signe diacritique.

derrière le magasin ; en passant par une allée ; un chemin de gros gravier ; agglutiné aggloméré ; entre le garage de la mère Soret ; contre lequel il y avait des rosiers un peu secs aux couleurs pastelles ; liés à du fil de fer pour les redresser ; à des câbles pour ne pas qu’ils s’en aillent ; et puis il y avait aussi un arbuste commun ; un cyprès malmené par les voitures blotti contre le mur ; la pointe jusqu’à la terrasse à vouloir s’agripper à la balustrade ; comme on s’accroche à la branche d’un arbre en tirant les jambes vers soi ; avec un chien méchant en dessous à aboyer à grogner ; sans arrêt les petits yeux plissés ; derrière le magasin ; entre le garage et la maison des voisins ; de l’autre côté de l’allée ; quand on allait jouer à la balançoire ; la grande balançoire aux bases bétonnées dans la terre ; avec le sommet à plus de deux mètres ; et puis c’était en avant en arrière le plus haut possible ; jusqu’au moment du choc du sursaut ; quand on arrive presque à la même hauteur que la barre transversale [...], Julien Maret, Ameublement, extrait.

J’insiste sur le fait que vous composiez votre texte en un seul paragraphe compact, c’est ce qui permettra de faire de la lecture de cette page un roman, un effet de lecture à la fois dynamique et compact, quel que soit le nombre des contributeurs.

Un exemple d’utilisation de cet exercice, ce samedi 2 décembre 2016, avec des étudiants de l’école d’architecture de Nantes : lire ici.

Une des surprises, avec ce mode d’écriture, c’est la différence avec l’usage qu’on pourrait faire, très proche, du tiret (que j’utilise régulièrement aussi en atelier, à partir de Danielle Collobert par exemple, mais Flaubert ou Paul Valéry s’en sont énormément servi) : avec le point-virgule, chaque nouvel élément de syntaxe se comporte comme un début de phrase. Alors, subrepticement, sans qu’on s’en rende compte, le texte accumule une suite de recharges d’énergie qui, combinées à la diversité des attaques et contenus, rendent l’avancée hypnotisante.

Bien sûr cette page vous est ouverte si vous nous rejoignez maintenant ou en cours d’expérience, il suffit de vous acquitter du pass.

La vidéo a été enregistrée ce 30 novembre au matin, à Cergy, voici, l’atelier est ouvert.

FB

• étudiants EnsaPC, masters créa litt UCP & P8 plus que bienvenus, me demander le lien pour l’accès aux textes support.

 

 

l’ensemble des contributions reçues


petite route escarpée monte vers les coteaux ; plus de trafic ; très tôt le matin ; pas de réverbère ; on roule sur ce lacet étroit ; tournicotant ; les feuilles trempées dessinent une bordure trompeuse ; lisières glissantes masquent les crevasses ; les phares se croisent épaules rentrées ; on traverse la forêt ; la voix de Lou Reed sa guitare enveloppent chaque virage ; arbres encore agglutinés par la nuit ; on ouvre un instant la fenêtre ; odeur des bois ; odeur de terre humide ces jours ci ; la petite route au retour n’aura pas les mêmes courbes et sous le soleil les arbres se reconnaîtront un à un ; brusquement tourner à gauche ; le portail filtre l’entrée des voitures ; une allée contourne la grosse bâtisse figée dans l’obscurité ; bruit de gravier sous les pneus ; on se gare ; la façade blanche le jour se fond encore dans le noir ; un carré lumineux se découpe ; suspendu ; l’infirmerie reste allumée toute la nuit ; quelques marches et on entre ; il fait chaud ici bien sur ; couloirs encore sombres ; à peine quelque bruit vers la cuisine ; pass sorti du sac ; on ouvre le bureau ; même clé pour toutes les portes ; volets levés ; lampe allumée ; sur un mur champs et corbeaux de Vincent
CHRISTINE DE CAMY


C’était un temps des corps à bout de souffle ; elle habitait sur la colline et nous montions en courant ; en chemin on croisait la fontaine aux sangsues ; l’église et la ferme des Batiau ; une forêt de conifères ; elle s’appelait Olga mais on disait Madame Fort ; on apercevait d’un coup son toit et le cœur virevoltait ; nous arrivions par sa cour et la cage aux lapins ; ça sentait fort et bon ; Nous la cherchions souvent dans le champ d’à côté ; elle ramassait des petnis pour ses bêtes ; elle se penchait tout le jour et ça la rendait gaie ; son visage s’habillait d’un fouillis de rides rieuses à notre venue ; les bras chargés d’herbes elle s’esclaffait : Mmmonnn les bonnns enfants c’est-y qui voudraient pas une tartine de fromache ? ; on se répétait la phrase l’hiver, dans nos pensions, pour retrouver l’été ; nous enlacions les lapins et nous confondions nos museaux le cœur un peu serré ; la fourrure palpitait sous les doigts ; madame Fort nous entraînait alors dans sa cuisine ; la pièce composait tout le rez de chaussée ; nous étions d’abord aveuglés par l’obscurité ; les yeux s’habituaient peu à peu aux volets clos ; il y avait tant de propre qu’on devenait timides ; nous étions au cœur d’ une île, d’un abri confiant ; à droite ronflait été comme hiver la cuisinière à bois ; elle chauffait l’habitation le café, les repas ; Olga tisonnait régulièrement la machine en faisant claquer les cercles de fonte ; une grande table de bois occupait le centre de la pièce ; elle accueillait les cerises et les abricots ; la bourrache et le persil du jour ; une poule ; un morceau de cochon ; parfois un lapin dépecé ; oui, un de ces lapins là, rigolait madame Fort ; à gauche se tenait la vigoureuse horloge comtoise ; j’étais fascinée par le battement de son balancier moelleux ; il ne suivait pas le rythme de mes courses mais calmait mon sang vif ; j’écoutais son tic tac si lent, un peu inquiète un peu rêveuse ; après la tartine ou le dé d’alcool de mirabelle nous repartions comme nous étions venus ; nous dévalions la pente tout empagnés de soleil ; on s’élançait par un sentier coupant à travers champs ; nous ne savions pas nommer les herbes mais nous étions ivres de blond odorant ; nous croisions des guêpes, des abeilles ; des libellules ; des frelons fendaient l’air avec des bruits de mobylette ; de très loin on entendait le murmure du ruisseau d’argent ; on s’y arrêtait toujours ; on se déshabillait sur l’étroite pierre grise en oubliant le temps ; l’eau chantait sur les cailloux ronds de juillet et glissait entre les orteils dans la fraîcheur des herbes ; on se rhabillait la tête à l’envers ; on s’élançait encore le corps ragaillardi, l’œil animal ; la faim nous faisait crier ; nous remontions de l’autre côté du village ; nous croisions immanquablement le carrefour et l’épicerie de Lucie Boubou ; il fallait monter quelques marches ; pousser une porte à grelot qui raclait la pierre ; nous nous y mettions à plusieurs pour pouvoir entrer ; on pénétrait alors dans une grotte parfumée ; la pièce, toute en longueur ressemblait à un boyau coudé dans lequel il fallait se frayer un chemin entre les bouteilles de gaz les seaux multicolores et les sacs de pommes de terre pour trouver Lucie enrubannée d’odeurs de savon et d’encaustique ; des milliers d’articles reposaient sur des présentoirs, des tréteaux des cagettes ; tapissaient les murs transformés en étagères et pendaient même du plafond ; laisses, rênes, filins divers ; cordes à sauter ; tabliers, blouses et costumes du dimanche, nous étions saisis d’émerveillement ; il y avait là tout le nécessaire à la vie du village, des paysannes en fichu et des conversations ; on se faisait polis pour les bonbons qui donnaient lieu à des pleurs au moment du partage : rouleaux de réglisse ; souris au caramel ; roudoudous ; bonbons à la violette ; à l’orange, à la menthe ; au coquelicot ; au sapin des Vosges ; et, délice des délices, poudre de coco boer que nous dégustions en dardant nos langues dans les minuscules boîtes en alu, avant de rentrer, haletants, vidés, barbouillés de sucre ; les chevaux, le curé et sa cure ; la branche de cerisier, nos espadrilles, les romans photos lus derrière la grange de Christine, nos frimousses, le lait frais, le ruisseau, les pierres, le miel des Thiriet ; les sous-bois, la maison de famille ; le loup dont on disait chaque année qu’il était revenu ; les myrtilles ; les sauterelles, le bleu du soir ; nous n’opérions pas de distinction entre les choses et les bêtes, les bêtes et les humains, les humains et les lieux ; tout cela formait une unité, un paysage ; un monde clos et ouvert auquel nous appartenions, ravis à nous mêmes.

CLAIRE ERNZEN


Dehors la main du responsable du push-back levée bien haut ; avec la flamme rouge de sécurité hydraulique du train avant ; le signe pour le recul et la mise en route ; sur le tarmac une tache sombre et le passage des roues qui l’ont traversée dessine une énorme araignée ; sifflements ; halètements de plus en plus aigus ; rauques ; le bruit ondule ; drapeau dans le vent ; puis le silence ; et reprise ; comme un tutti d’orchestre ; vers une longue note tenue ; un souffle tendu ; séquence démarrage quatre trois deux un ; quatre voix ; paysages sonores emplis de gouffres ; à l’intérieur du cockpit ; la radio ; les check-lists ; le chuintement sec des sièges que l’on adapte ; roulage ; la roulette de nez claque sur la bande centrale de la piste ; sur le côté des lignes jaunes et noires filantes ; défilantes en longues lianes molles ; s’éloignent ; se rejoignent ; le souffle strident ; décollage ; l’air porte ; machinerie ; trappes s’ouvrant ; se refermant ; sur les trains dans leurs logements ; volets rentrés ; l’avion lisse maintenant ; dehors des vallées engorgées de nuages ; comme des bols trop remplis d’où émergent des sommets ; troupeaux de nappes blanches ; à l’intérieur autour du siège au dossier bien droit ; un routier de navigation ; les messages opérationnels d’exploitation ; les météos des terrains survolés ; des clearances ; des messages du contrôle ; les montées ; les routes imprimées ; un plateau de fruits ; deux pommes ; trois mandarines ; dix gros grains de raisin noir ; anywhere ; un écran ; octave le calculateur de plans de vol a évalué le délestage ; la consommation du point de départ au point d’arrivée ; flight time tonight ; la réserve de route obligatoire ; incompressible ; in any place of the world ; pour la charge transportée et la météo ; j’ignore en quelle saison climatisée nous sommes ; des prises jack pour les casques ; un extincteur ; une hache ; une paire de gants de protection contre le feu ; le carnet de route ; le rangement des pare-soleils ; un hublot avec un pare-soleil jaune qui fait mal aux yeux ; un rideau ; des manches d’uniforme portant trois quatre galons dorés ; combien de fois tes bagages défaits ; puis recommencés ; chemises blanches repassées ; chaussettes noires ; quel est le contraire de dépareillées ; le logement du masque à oxygène ; un casque audio et son fils tout entortillé ; la manette d’ouverture de la fenêtre latérale ; on annonce plus de treize heures de vol ; dans la bouche le reste d’une amertume d’un café d’il y a quelques heures ; des pages couvertes de signes ; les portes et les issues sont fermées par les membres d’équipage ; comme des paysages ; on est mardi il est quelle heure ; des villes lentement accourues ; se bousculent ; rain and showers expected ; s’éparpillent ; quelques turbulences à prévoir au-dessus de ; s’éteignent sous le fuselage ; c’est le lac Baïkal ; dans la chantilly molle des nuages qui nous bousculent ; tous les cadrans aux aiguilles vibrantes ; avec des chiffres qui défilent ; et l’horizon resté en dessous ; avalés d’un trait nous planons immobiles au cœur du voile laiteux ; nous sommes arrivés ; altitude de croisière ; sous la voute repeinte à neuf ; la liste équipage ; les postes de sécurité PNC ; les tours de garde ; quelques instants de repos à partager en trois ; dans la couchette exigüe ; allongé c’est un luxe ; l’electronic flight bag ; toutes les cartes de tous les terrains ; les manuels de vol ; le calculateur de performance ; ETOPS Sibérie ; toutes les flèches du POTAR vers l’avant ; associer un bruit avec une image ; entendre tout le monde et voir ; sélecteurs d’écoute ; voyants émission ; haut-parleur ; interphone ; public-adress ; boite de commande du radar ; boutons ronds balayant ; un moteur c’est cinquante et une tonnes de poussée ; le copilote éternue ; nous poursuivons le soleil encore haut ; tu t’étires ; qui entre et s’obstine dans nos yeux ; derrière les visières jaunes ; peu à peu les membres s’engourdissent ; au début c’est léger ; puis ça pèse de plus en plus ; sur les paupières et les épaules ; plus tard dans la nuit complète avec la lune presque pleine ; pile en face ; au-dessus deux avions ; tu allumes les phares ; leurs trainées se croisent au centre du disque de la lune ; ils sont passés sans autre signal que leur voix déformées par la radio ; ta main droite se lève pour couper les phares ; tu soupires la perte des traditions ; sommes-nous déjà trop vieux ; nos regards ; des calculs ; nos mots ; posés partout à travers le monde ; et oubliés ; comme ces quelques heures sur cette île de pêcheurs en Chine ; il y a ; et dont il ne nous reste rien ; pour quelle raison ce souvenir ; maintenant ; à quoi ont servi nos pas jusque là ?

FRANÇOISE DURIF


Il y a devant toi un tableau vert dont la structure tripartite et amovible fait penser un peu à un Christ qui ouvre ses bras ; sur le rebord qui le longe par le bas les craies ; au dessus les crochets ; des petits S ; pour quand on fixera le monde ; pour l’instant roulé dans un coin et tenu par un élastique avec les parapluies fluo oreilles de souris ou de crapauds : la règle jaune surdimensionnée et rabattue sur elle la tête dans ses coudes ; baguette pour montrer les choses ou les pays qui sont en haut ; l’allée centrale dessine deux parties ; et tu es à gauche ; aussi sur la gauche de ta chaise les fesses ; tes pieds enroulés sur un seul des barreaux ; le matin les chaises collent aux tables on dirait qu’on a fait le lit ; et l’odeur ressemble à l’odeur de javel et peut-être c’est vraiment ça ; l’odeur d’un fond de seau ; une odeur qu’on dirait déjà celle d’un souvenir ; de quand tu te souviendras ; les chaises vides ; fébriles et patientes à la fois ; le dossier est rouge avant d’être du bois ; ici même si c’est dedans ; même si le soleil est dehors et en haut ; le matin c’est vraiment le matin et le soir vraiment le soir ; du fond de la salle les casiers semblent sous la table comme des petits bras trop courts ; des classeurs Chipie ; le rond d’une trousse Naf Naf ; en hiver il y aura sur les chaises les manteaux ; et par-dessus les sacs ; comme des imitations d’imitations de petits nous ; pas d’horloge au mur mais au plafond trois barres de néons qu’on dirait faites comme des blattes ou des scarabées ; pour allumer le Christ seulement c’est un interrupteur différent situé à ça du tableau ; l’école Saint Barthemy ; la cour en triangle de camembert ; t’es à celle des filles ou celle des garçons ; moi des garçons ; on peut la rejoindre par en haut ou par en bas ; par en haut les escaliers ; par en bas les rues et pour s’à peine garer le matin ; dans la même rue la maternelle ; la Poste ; et les grands-parents l’Algérie la purée flocons et lait dans l’assiette creuse ; c’est quand on est malade ; la ville s’arrête là ; le reste on pourrait plier ; rouler ; de Saint Barthelemy jusqu’à la mer vraiment tout en bas ;

MILÈNE


c’est une fenêtre ; où s’échappe le regard ; un enrobé défoncé ; où s’arrêtent les voitures ; jardinière béton ; aux vivaces défoliées ; vent d’hiver ; à l’intérieur ; l’attente ; toujours l’attente ; c’est une attente qui dure ; pauvre salle blanche ; en son éclairage décalé ; ah ils l’ont changé ; et puis toujours ces bruits ; des voix crient des voix chuchotent ; hors murs ; l’attente toujours ; c’est une attente qui dure ; elle résonne dans les murs ; à-venir a-t-elle cru entendre ; ils sont allés chercher aux archives ; toutes ces pauvres histoires ; archè était leur début ; je voudrais tant pensa-t-elle ; mais aucun objet n’est venu ; dans ce vouloir ; seulement le silence ; hospitalité du silence ; avec ses vides errants ; cernés de mots ; palimpsestes écorces ; acte tacite ; où tombe le dire ; aujourd’hui encore ; un jour est passé ; mais peut-être n’était-ce qu’une heure ; voire une seconde ; une seule ; sa pensée s’est repliée ; à l’image du temps ; foliole fripée ; elle a condensé les événements ; tous ces derniers jours ; ce fut un tel fracas ; ce n’était pourtant pas de cela dont elle voulait parler ; des voix poursuivaient son fils ; il s’était jeté du pont ; pour y échapper ce jour là ; il y avait une barque ; avec son pêcheur ; dans le froid ; il faisait froid si froid ; tout était froid ; le goudron ; la route jusqu’au pont ; l’air ; le vent ; et puis le courant ; on l’a repêché ; elle n’était pas là ; mais fracassée elle était ; elle aussi ; dans cet immense bruit ; quand il est tombé ; dans l’eau froide si froide presque linceul ; une photo sur le mur le raconte ; il y avait une berge sous la neige ; les peintres l’aimaient ; au siècle dernier ; ils s’asseyaient tout le long ; impressionnistes peut-être ; peu importe les histoires ; elle n’aimait plus lire ; ni les romans ni les nouvelles encore moins les contes ; elle lui en avait tant raconté ; dérision que toutes ces histoires ; elle n’avait plus envie de lire ; aucune littérature ; littura à terre ; de quelle vérité les larmes humaines sont-elles annonciatrices ; elle ne sait ; elle est ; désaffectée ; comme le goudron du parking ; elle est ; les nuages par la fenêtre ; qui passent et puis s’éloignent ; bitume pierres berges eau attente ; tout se mélange ; c’est une attente sans fin ; tant que dure la vie ; le temps s’est fait attente ; elle est étrangement sereine ; ou plutôt vide ; sans motifs d’émotion ; qu’éprouver après ce grand vacarme ; ce n’était pourtant pas le premier ; la porte s’ouvre ; dire alors ; sans pourquoi ; seulement dire ; ou peut-être écrire ; l’attente ; mais les mots ne viennent pas ; une angoisse monte ; et la peur de la vérité ; une crainte d’en apprendre trop ; elle s’est faite muraille ; murs blancs ; oubli ; tournant le dos à l’attente ; dire ; seulement un mot ; a dit le mur devant elle ; le vide ; seul le vide a répondu ; écorce de plâtre desséché ; blancheur a la fresca ; elle a alors imaginé des ombres couleurs ; silhouettes de vie ; ils ont augmenté le chauffage ; l’hiver est là ; l’eau est haute aujourd’hui ; d’où viens-tu donc ; elle s’est vue devant l’origine du monde ; ils sont arrivés des archives ; avec une drôle d’histoire ; qui a parcouru les dédales ; d’une parole devenue anonyme ; mais où est-il donc ;

LAN LAN HUÊ*


La « Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 » est accrochée au mur ; souvenir laissé par Pierre Joxe ; longue à lire, on l’a dans le dos ; les sièges en plastique sont tous occupés ; derrière le comptoir deux femmes recueillent les plaintes ; un couple de touristes américains a du mal à se faire comprendre ; elle, son sac a été arraché dans le métro, lui il se balade en short et baskets Nike ; murs anthracites, des flics passent en permanence ; ils partent en patrouille ou reviennent avec un type menotté ; néons : tout le monde blafard ; un escalier conduit aux étages, ceux des interrogatoires et des chefs ; hall de gare, il convient de faire attention ; des vélos et voitures à gyrophares attendent dans la cour ; une charmante policière m’appelle par mon nom, comme si elle me connaissait ; elle m’emmène dans une pièce pour prendre ma déposition ; un PC sur son bureau, aucune décoration pour égayer l’espace réduit ; elle tape ma déposition avec dextérité (vol lors d’un retrait de billets à un distributeur automatique de la Poste situé dans une rue) ; fonctionnaire qui accomplit son boulot avec professionnalisme – je sais bien que la plainte n’aboutira à rien ; le commissariat de police comme une ruche : beaucoup d’abeilles et des bourdons ; uniformes avec rayures correspondant aux grades, d’autres habillés en jeans et blousons : ils paraissent presque déguisés ; au comptoir, envie de boire un verre mais ce n’est pas prévu ; ici, on se sent plus ou moins rassuré ; à l’extérieur, des barrières métalliques forment une chicane dissuasive pour les apprentis terroristes ; on est forcément coupable quelque part ; j’aime que cet endroit soit situé dans une rue de Paris (10e) qui porte le nom du journaliste Louis Blanc ; il lança, entre autres, les « ateliers sociaux » ; en exagérant un peu, j’aimerais bien retourner un jour sur le lieu où l’on parle du crime ;

DOMINIQUE HASSELMANN*


Un village pris dans la brume de décembre ; une rue en pente où se pressent quelques enfants impatients ; dans le halo des réverbères mangés par le brouillard givrant, quelques flocons qui dansent à la nuit tombante ; une odeur de marrons chauds guide les derniers promeneurs vers la place de la mairie ; quelques maisonnettes de bois montées à la va-vite abritent des objets made-in-ailleurs rendus plus sexy par des projecteurs multicolores ; un petit marché de Noël imitant ceux des villes de l’est se tient depuis un dizaine d’années le deuxième dimanche de décembre ; des ballons gonflés à l’Hélium aux effigies des personnages de Disney flottent au-dessus des étals pour la joie des petits ; les parents se réchauffent autour des braseros en sirotant un vin chaud à la cannelle ; les enfants chevauchent les licornes de bois du manège à l’ancienne, espérant attraper le pompon pour gagner un tour gratuit supplémentaire ; les parfums de miel et de résine se mêlent aux relents de frites ; au bout de la place, une barque bretonne tangue dangereusement sur ses cales, le mareyeur bradant ses dernières huitres avant que la nuit ne tombe ; son acolyte qui n’est pas alcoolique bien que marchand de vin, hurle à qui veut l’entendre que cette année le beaujolais nouveau a un petit goût de noisettes grillées ; derrière l’église, une exposition de crèches provençales éclaire le crépuscule ; les couleurs bigarrées des santons en route vers l’enfant-Dieu dessinent un arc-en-ciel contrastant avec le ciel marron-glacé ; le sourire des enfants qui chantent des cantiques de l’avent est toujours le même, c’est celui de l’espoir qu’une nuit prochaine leur apportera avec les cadeaux dont ils auront rêvé ; une place où les branches dénudées des platanes sont habillées de chandelles artificielles, dessinant sur le sol des ribambelles de dentelles que les pas des villageois effacent en passant ; un chant célébrant la nuit où la naissance d’un enfant apportera l’espoir au monde, s’élève sous la voûte de la halle millénaire ; chacun retient son souffle sentant les émotions de l’enfance lui submerger le cœur.

MARIE-CHRISTINE GRIMARD


bougez-pas ; j’arrive ; les bollards filiformes et bruns ; en points d’exclamation inversés ; épinglaient le trottoir et ses lourdes écailles minérales ; la ville je la sentais grisailler ; se choper peu à peu une drôle de dégaine ; solitaire et décalée ; lentement s’en retournait presque inédite ; se promettait de l’incertain ; de l’hésitant ; de l’indécis bancal et mal assuré ; juste à côté des gens ; juste au bord des choses ; avec dans cette confuse mixture ; dans ce matin souillon roulé en boule ; jeté comme un emballage inutile ; ou un reste froissé de papier gras ; shooté sans même y penser du bout du pied ; puis chaviré 20 fois au flux crasseux du caniveau ; avec donc enchâssé dans cette débâcle de gris ; parfois un éclat nu térébrant et incisif ; une secousse brutale en mange-crâne ; comme on émerge à tâtons hasardeux d’une cuite de la veille ; depuis ses arceaux serrés de migraine ; on ose des incartades brèves et inévitables ; on lance nos pseudopodes rétractiles ; vers le bruit et ses images ; la vie ; les mots tronqués ; les rires supposés des autres ; mais toujours apparemment imperturbable la cité attendait ; dédoublée et flottante ; comme un dessin aux contours floutés ; décalage infime du papier calque ; parfois aigüe aussi ; comme ce pincement vif ; tu sais la brûlure pour écraser en tournant le mégot ; bougez-pas ; bougez-pas ; au carrefour les bandes rythmées des passage-piétons ; pianotaient silencieusement leur marelle blanche ; partout autour je m’en souviens bien ; une fichue déveine je te dis ; une foutue déveine de gris ; un fourre-tout de gris ; la monotonie impavide du ciel frelaté ; échoué en planque dans la capitale ; encalminé entre tous ces immeubles ; la poussière terne des murs salis côté Louvre ; sauf les étroites banderoles vives ; suspendues en virgules depuis la porte du carrousel ; leurs balafres verticales et sanguinolentes ; autour des baies en plein cintre leurs blessures suintantes ; au coeur de tout ce rouge ; des inscriptions en lettres épaisses et blanches ; à leur pied la rue épuisée étale inutile ; les bus à deux étages se suivaient ; rapprochés processionnaires ; épandaient leurs messages noirs sur fond vert ou jaune ; hop-on hop-off ; Paris l’open tour ; 30 € ; passaient juste à côté de moi en grondant ; en vibrant ; à demi remplis d’emmitouflés blasés ou étonnés ; d’autres encore presque assoupis ; délayés aux vitres ; à l’étage supérieur les clairsemés ; en écharpes et bonnets ; se risquaient à découvert ; sous le blême du froid ; et les frissons ; des sanglots longs ; des violons ; j’arrive ; nous on avait déjà beaucoup marché ; dans ce novembre grignoteur de lumière ; ses soudaines rafales de vent ; ses bourrasques bêtes et brusques ; ses empreintes fraîches sur la peau ; à la saignée des rues ouvertes ; nous étions arrêtés là depuis peu ; tout près du feu de circulation ; et le réverbère 1900 bicéphale ; j’avais mal au dos ; le massais rudement avec le poing serré ; phalanges plaquées fort contre les lombaires ; on t’espérait bien-sûr ; on te guettait ; on piétinait sur place à ce croisement ; avec ses plaques bleues plus hautes que taille d’homme ; vissées sur les piliers de pierre trapus ; rue de Rivoli - rue de l’Echelle ; 1er arrondissement ; derrière moi les arches puissantes austères et lourdes prenaient leur temps ; traînaient ; poussaient leurs vagues obscures de chapiteau en chapiteau ; festonnaient lentement le trottoir à cette heure encore presque vide ; entre leurs rouleaux pétrifiés d’attente ; les échoppes à babioles-souvenirs ; cheap cheap cheap pour touriste bon marché ; Tee-shirt ; bibelots de Paris ; l’enseigne en forme de soleil couchant ; ou bien tampon circulaire orangé ; comme on veut ; tournait en rond ; se mordait les arpions ; Souvenirs de Paris ; Rivoli street ; Souvenirs de Paris ; Rivoli street ; dessous les présentoirs à cartes postales ; leurs cartons couleurs et noir et blanc ; les statues du musée ; les tableaux du musée ; la pyramide à facettes du musée ; les Champs Elysées ; la tour Eiffel pastel ; en cloque l’île de la Cité ; la Seine et ses rives d’arbres ; la Seine et ses berges de pavés ; La Seine trouble et ses quais droits agrafés de ponts ; la Seine et ses flancs de pierre ; la Seine et ses reptations d’eau ; les amants éternels s’embrassent depuis 76 ans ; et puis dépeuplés encore ; les banques les cafés les boutiques ; les devantures délaissées ; devant moi à l’autre bout de la marelle ; un nouveau passage couvert d’arcades ; la première arche et son pavillon MacDo ; M en ronds de jambes dorés sur ton émeraude ; je les ai bien vus tous les trois ;assis dessous en tailleur ; bonnets écharpes manteaux épais cols relevés ; godillots noirs ; barbes et godillots ; ils plaisantaient ; faisaient tourner leur bibine ; installés solides rieurs tranquilles et souverains ; je les voyais n’entendait pas leurs rires les mots ; là-bas sur ce trottoir en face qui leur dressait salon ; alors j’ai levé les yeux ; cherché la fuite des toits gris aussi ; le surplomb métallique du ciel d’étain ; sa feuille unie crochetée de cheminées ; l’avancée morne des chiens assis ; figés fidèles au garde à vous ; et puis étirées aux façades régulières nettoyées couleur or blanc ; en rails horizontaux les balustrades fines et rectilignes ; infiniment déroulées ; les balcons alignés bien droits ; posés sur leurs dentiers de corbeaux ; faces antérieures de courbes et d’arrondis ; encagées derrière tout ce fer ; en défilés symétriques ; les rangées superposées de fenêtres imposantes et rectangulaires ; sérieuses et empesées d’exactitude sévère ; écartelées de croisées blanches ; encadrées de persiennes ternies ; comme des grattoirs à claire-voie ; ébarbent le jour ; aujourd’hui tout ce gris ; mais parfois le bleu aussi ; je les inventais alors ; toutes ces vies lointaines ; derrière les carreaux divisés ; des visages inconnus dissimulés ; leurs reflets effacés ; embrumés de voiles et de rideaux ; des silhouettes atténuées ; délavées ; amoindries ; et plus loin là-bas ; en remontant la rue depuis l’angle ; posé sous l’auvent rayé de vert, derrière les vélib’ amarrés à leurs bornes noires ; en rangs bien ordonnés ; bien parallèles et tout pareils inclinés ; le Café de Paris ; sa terrasse d’osier et de parasols chauffants ; le café du matin ; le café noir fumant du matin ; le café noir brûlant tout l’éclat noyé dans la tasse ; l’éclat ramassé du matin ; j’arrive.

JACQUES DE TURENNE


sur fond de ciel ; après le portail ; en haut du pré pentu ; derrière la haie du voisin ; petit bosquet de pins tordus ; sous son ombre ; carcasse rouillée ; un vieux Tube Citroën ; tôle ondulée ; capot mufle aplati ; pneus avachis ; les essieux ont flanché ; bourre et ressorts des sièges à s’effilocher au vent ; trouée du parebrise depuis longtemps disparu ; avec les copains ; résolus ; intrépides ; on disait voyager ; cargaison imaginaire à défendre ; plus tard ; un à nous faire porter un vieux canapé défoncé ; meubler l’arrière de nos longs après-midis ; avec les copines ; avachis ; marioles ; on disait qu’on partirait ; derrière le grand volant on voyait loin et bleu ;

JÉRÔME CÉ*


la route est sans fin ; 320 000 km2 de zones arides ; trois états et deux pays ; l’Arizona et la Californie ; le Sonora ; les États-Unis et le Mexique ; contrairement aux hommes le désert se moque des frontières ; quelque chose apparait au loin qui pourrait être un village ; une ville fantôme ; un mirage ; le bus roule et la ville recule toujours plus ; quand on traverse de telles étendues l’horizon semble indépassable ; 42 ° dehors ; 21 ° à l’intérieur du bus ; j’ai froid ; dehors des hommes meurent de la chaleur ; la déshydratation est la principale cause de mortalité ; des corps gisent loin des regards ; des immigrants mexicains momifiés par le soleil ; des squelettes à moitié cachés sous les dunes ; 200 corps retrouvés chaque année ; on ne sait pas combien d’autres enterrés sous le sable ; le bus avance et la ville recule encore ; oasis moderne inatteignable ; je ferme les yeux ; quand j’ouvre les yeux la ville a presque disparu ; le bus roule trop vite ; la rue principale est déserte ; midi au soleil ; volets fermés ; déjà le désert nous avale ; une fenêtre est restée ouverte ; une silhouette ; une femme ; elle m’a fait signe ; je crois qu’elle m’a fait signe ; impossible de le dire ; elle a disparu avec le village ; mes yeux se referment ; une femme à sa fenêtre ; la femme me fait signe ; je me redresse ; les yeux grands ouverts ; je me retourne ; il n’y a rien ; du sable à perte de vue ; du sable et des dunes et la route sans fin

PHILIPPE CASTELNEAU*


le cul-de-sac près de l’entrée du village ; traverser et contourner le bourg pour l’atteindre ; l’escalier qui serpente ; et une maison minuscule tout au bout ; du château on voit le toit ; des pavés ; des vignes tout en bas ; et la rivière encore plus loin ; des champs maigres ; des virages au-dessus du vide ; déplacement d’air qui menace les piétons en chaussures de randonnée ; hésiter à longer la falaise ou longer le précipice ; retour au cul-de-sac midi et soir ; le soleil levant explorant le velux du toit presque horizontal ; la veille des pavés ; leur sommeil ; leurs creux ; leurs jointures qui supportent le feu ; la scène devant et avant le cul-de-sac ; les harmoniques balancées d’’une façade à l’autre ; ancrage du cul-de-sac et de la scène ; de nouveau la descente aux vignes mais sans les vignes ; les échos inattendus des cornemuses entre les rochers ; et des endormis au fond de leur caravane près de la rivière qui est près des vignes qui sont sous la falaise ; les flèches blanches qui mènent au moulin ; le moulin tagué ; un seul grain de sable immense au pied du moulin ; c’est un rocher ; une grand rocher plat ; plus loin la route ; ils dorment tous ; les caravanes et même la 4L ; l’autre dans son camping-car ; ils sont disséminés sur plusieurs centaines de mètres ; le joggeur renonce ; une petite cabane en bois sur le bord de la route ; la cabane qui est vide ; aller-retour sur la route de la cabane qui est vide ; pas de nuages ; quelqu’un dans la cabane qui est vide qui n’est plus vide ; trente minutes encore ; le sourire du joggeur ; le souvenir de la peur en haut des falaises ; il y a plus loin les cascades ; les arbres sur le bord de la route ; la rivière cachée par la route ; la rivière monte ; la cascade verte ; invisible et trop loin ; le joggeur renonce encore ; le village invisible aussi ; chemin balisé ; pierres et cailloux ; beaucoup de poussière ; plus de voitures ; certains se sont réveillés ; repartir après avoir fait semblant de s’arrêter ; la casquette humide et le soleil sec ; les arbres jaunes et verts et les carcasses de voitures ; vers le village en transpirant ; le souvenir de la peut en haut des falaises ; des failles entre les couches de roches ; descendre encore ; les particules ocres encrées ; le vent marron clair ; des jardins rachitiques mais verts ; quelques cailloux bleus sur la route ; enfin ; les lourdes jambes du joggeur ; le front brûlant ; monter encore ; les escaliers percent la pente ; l’amnésie de la peur en haut des falaises ; des marches ; en attendant les pavés ; la vérité des pavés ; les fantômes crient ; les fers de chevaux silencieux ; rien de tout ça avant ce soir ; le haut mât surplombant la tente loin des pavés ; des tables en bois dehors ; pas encore de feu dans les rues ; les cinquante trois minutes de la montre ; le cul-de-sac bientôt ; le souvenir de la peur en haut des falaises ; la porte vitrée entrouverte ; bientôt la mémoire des chants ; de la maison on ne voit pas le château ; l’ombre pesante du château sur les pavés ;

STEWEN CORVEZ*


Le chêne ; la première chose qui m’importe en arrivant par le raidillon goudronné maintenant ; il me semble qu’il n’a pas grandi ; en cinquante ans ; pas fait pour le granit et l’altitude ; toutes les maisons du hameau sont là ; une dizaine ; pas une de tombée ; les granges non plus ; c’est solide le granit ; toutes vides sauf une au bout du chemin ; on voit de la fumée qui sort du toit ; les dimanches quand on venait voir ma grand-mère c’était difficile de se garer ; les enfants et les petits enfants des vieux paysans du hameau mais surtout les clients du rebouteux ; voisin de mes grands-parents ; détesté par ma grand-mère ; envié peut-être pour l’argent que ça lui rapportait ; bien plus tard j’ai appris que la grosse Marie la femme du rebouteux était la cousine germaine de ma grand-mère et la ferme de mes grands-parents achetée par mes arrière-grands-parents au père du rebouteux ; rejeton un peu râté d’une famille devenue riche à Lyon ; des pharmaciens ; des notaires ; des médecins ; jamais dit ; trouvé dans les registres ; confirmé par un descendant des lyonnais par alliance ; près du chêne la serve ; vide et envahie d’herbes ; mon petit frère avait failli s’y noyer ; sur le chemin du haut je cherche les abreuvoirs ; l’eau fraîche et les fougères ; sur le chemin du haut non carrossable il ne reste qu’un abreuvoir ; l’autre a disparu ; les vaches aussi ; sur le chemin du bas des enclos où poussaient les potagers ; toujours plantés à la belle saison sans doute ; les ronces ne les ont pas envahis ; rien n’y pousse en hiver ; plus de choux ; plus de poireaux qui se maintenaient sous la neige ; tout est plus propre ; toits refaits ; volets repeints ; clôtures plantées ; semblants de décoration ; maisons d’estivants pauvres ; plus de tas de fumier ; plus de volailles qui courent ; plus d’odeurs ; l’unique véranda du hameau ; celle de la cousine Marthe ; que je trouvais si citadine ; près du chêne ; n’a que quelques carreaux cassés ; tient encore ; Marthe lisant ses romans à couverture jaune avec une plume et un masque noirs sous sa véranda ; morte depuis plus de trente ans ; nous passions nos vacances dans l’appartement que nous prêtait la tante Finette ; une grand-tante en fait ; au-dessus de chez Marthe ; qui n’était qu’une très lointaine cousine ; jamais dit non plus ; professeur à Firminy ; héritière de la tante Gal ; d’emprunts russes ; nous a invités une fois pour un goûter ; il faudrait revenir en été ; ça sent moins le cimetière et l’abandon en été ; revenir en été ; les chars de foin ; la batteuse ; ma mère brodant des draps sous le chêne et nous contraints à des bains de soleil hygiénistes ; j’ai vécu là les premiers mois de ma vie en hiver ;

DANIÈLE GODARD-LIVET*


Penser la place ; dire la place en haut de la rue de la Roquette ; alors que ce n’est pas une place ; juste le dernier élargissement avant l’étranglement final ; la rue, le boyau vivant monté de la Bastille, est sortie toute large de la place Léon Blum, du métro Voltaire ; s’est dilatée en longeant ce qui fut la prison ; s’est dilatée pour laisser place à une allée où les piétons rêvent juste un peu troublés par les planches des gamins ; une convention non écrite a créé un couloir pour les piétons, assez large pour des duos conversant et une piste de glisse, aux frontières invisibles ; et puis des petits enclos pour les chiens et les joueurs de boules avant l’ancien portail et son petit auvent ; qui fait penser en réduction aux camps de sinistre mémoire là bas à l’est ; l’était antérieur le portail, mais depuis notre mémoire s’est garnie, et d’images tenaces ; le portail de ce qui fut la prison et qui est un jardin, aux collines artificielles avec ses petits vieux à l’entrée, répartis sur deux bancs, surveillant du coin de l’oeil la marmaille de toutes couleurs ; et puis, après la coupure d’une rue, la place, donc, prend la suite de ces enclos ; trois bancs, faisant face à la chaussée ; sont perdus au centre d’un espace que viennent peupler des scooters ; ils ont gagné la bataille les propriétaires de motos, mobylettes, scooters sur la résistance sourde et entêtée des habitants de la place ; aiment qu’elle vive les habitants mais elle est à eux d’abord ; y aurait place pour deux rangées de machines entre les bancs et la chaussée ; mais ce vide plaît, qui permet circulation de piétons, petits groupes discutant, ou rien, merveilleusement rien qu’un peu d’espace ; et puis il y a trois arbres aussi ; prolongement de ceux qui bordent les terrains de boules et chiens ; des arbres comme ça, des arbres de ville ; peut-être des platanes ; mais pas comme ceux du sud ; sans leurs boursouflures ; peut-être pas des platanes d’ailleurs ; juste des arbres comme sur des dessins d’enfants ; avec les grilles bien sûr pour voir un peu de terre ; et au fond les trois immeubles ; quatre ou cinq étages ; mêmes largeurs et différents ; subtilement différents ; de la fin du dix-neuvième siècle les immeubles ; avec des modénatures, juste ce qu’il faut pour ne pas être bâtisses ouvrières ; et sauf pour celui du centre des balcons ; immeubles très petits bourgeois ou qui voulaient l’être ; avec des façades ordonnées, des portes vertes moulurées et des cloisons minces ; n’est jamais complètement vide la place sauf entre une et quatre heures du matin ; il y a des passants, des gens immobiles qui attendent on ne sait quoi ; rien peut-être ; et les excroissances qui vivent ; le café restaurant à l’angle en arrivant au dessus du jardin, qui occupe la moitié de la première maison ; un restaurant un peu sur son quant-à-soi ; semble calme, jamais vide ; doit être de bonne cuisine bourgeoise avec clients assortis ; entre deux âges les clients ; les mêmes sur la terrasse, l’excroissance donc, en été, mais avec l’ajout de familles jeunes avec enfants, à cause du jardin ; une terrasse familiale et souriante sagement ; à la suite la minuscule avancée, toujours pour le même immeuble, de la banne qui couvre deux rangées de cageots entre lesquels se faufiler, presque, pour pénétrer dans la boutique ; l’arabe du quartier ; depuis longtemps ; si longtemps que devient un peu paresseux, ferme un peu après dix heures du soir maintenant ; et malgré le Franprix en face toujours des gens qui entrent ; pour un oubli, pour éviter la queue, chercher dans l’entassement de produits ; un fer à cheval le trajet entre les rayons ; et le vide qui se fait devant la caisse, là où il y a toujours deux ou trois types en grande discussion, avec ou sans verre de thé ; théière toujours sur petit réchaud ; le silence brusque et le vide pour ne pas faire attendre le client ; sauf s’il veut se mêler à la conversation ; rien qui dépasse de l’immeuble du centre, juste la grande vitrine d’un décorateur, toujours vide ou presque ; il ne faut pas lui confier une chaise à rempailler sans quoi le jour d’un déménagement, plusieurs mois après, elle n’est pas revenue de l’atelier et c’est un petit deuil à laisser comme un lien avec la place ; pour le troisième immeuble il y a eu longtemps un marbrier mais il ne faisait pas d’affaires ; sont plus haut les marbriers, sur le boulevard, au dessus, après le rétrécissement, face au cimetière ; alors maintenant c’est un café, resté peu fréquenté un temps, avec peu à peu des habitués, des jeunes ou des qui veulent l’être encore ; surtout en été, et des musiciens le soir ; des braseros l’hiver et plusieurs sortes de vins chauds ; une terrasse un peu morte en journée, où se reposer, ou rêver, ou lire ; prend vie la nuit, pas vraiment à la mode mais joyeuse ou qui le veut ; mais personne à l’intérieur, juste les garçons et leurs plateaux qui traversent la salle ; la boulangerie ensuite, à l’angle, face aux immeubles populaires qui avancent pour ne plus laisser qu’une rue étroite pour les derniers deux cents mètres avant le cimetière ; une vieille boulangerie parisienne qui a gardé son décor peint ; simple ici, sans personnage, mais avec des épis ; et après une succession de boulangers de raccroc un vrai avec du bon pain que l’on vient acheter de tout le quartier ; une petite queue parfois ; et des petits beurres et bonbons vendus à l’unité ; de l’autre côté de la petite rue, avant le grand café très vide, aux grandes vitres sur rien, qui survit avec quelques habitués accrochés au comptoir, une pharmacie ; une des innombrables pharmacies du quartier, sans doute celle qui est la plus fréquentée ; le salon informel du coin ; s’est transformé en salon politique il y a dix ans à peu près, au temps du referendum ; une petite femme, originaire de l’océan indien, ou qui le paraît, chaleureuse, efficace, drôle et précise ; et puis une série de boutiques, décors ou nourritures plus ou moins prestigieuses faisant face à la place ; un micro village comme il en existe tant dans Paris, lieu de passage et communauté informelle et forte.

BRIGITTE CÉLÉRIER*


Qu’est-ce que c’est habiter un lieu, sinon le reconnaitre sur des photos, un lieu, quelque chose qui vous constitue, vous êtes là, dans la torpeur de la fin d’année et le temps se met au froid, vous êtes là, il y a dans vos articulations quelque chose qui rechigne à ce que vous marchiez ; vous marchez ; vous croisez « Be Nina » des fringues à deux ou trois boulettes pièce, vous avancez, il a là Pink Lady, vous marchez sur la rue, c’est la rue, c’est la ville, c’est ici que vous avez commencé à savoir que la ville existait ; il y a tant d’années, tant et tant, quarante ? peut-être plus ; les trottoirs n’avaient pas cette largeur ; les boutiques étaient semblables ; des choses à quelques francs, quelques euros, les temps changent ; les parrains restent ; des hommes qui pourraient, évidemment, se tuer, quelle importance, tout dépendrait de la raison, de l’intérêt, de l’ampleur du gain, ou du symbole ; il fait froid, c’est la nuit ; les lumières de Noël qui doublent celles du nouvel an chinois, c’est assez chinois malgré tout ; malgré les juifs de l’autre côté du boulevard ; les noirs ici, ou là, les Thaïlandais, les Vietnamiens, les Laotiens, les gens de différentes couleurs, les gens de différentes longueurs de cheveux ; c’est selon, vous avancez, il est tard, il ne fait pas encore nuit, ils sont là, ils chantent et crachent ; en tout cas, tous les boulangers sont arabes, qu’on le veuille ou pas ; il fait doux, ou il fait froid, ils sont là, leurs femmes parfois aussi, vendent des œufs plus ou moins pourris, c’est la coutume, des pattes de canard, des herbes que vous ne connaissez pas, il ne fait jamais doux dans la rue ; cette respectueuse vous aborde « ça va ? » fait-elle, la passe à quelques dizaines d’euros, sans doute, vous ne vous renseignez pas sur les tarifs, plus loin sur le boulevard dans la rue du buisson, elles guettent et attendent le pékin ; il ne fait jamais doux, il ne fait jamais beau ; le pakistanais vend de tout et de n’importe quoi, le bazar comme à Lahore, vous avancez sur la rue, elle va à la République, elle passe par la rue des Goncourt ; il ne fait pas si froid, finalement, le type sort ses sacs, l’autre range ses chaussures, ses graines, ses légumes, il y a les petits métiers, il y a les petits commerçants, les retouches, et les gros qui passent dans leur quatre/quatre à vitres teintées, les femmes qui descendent de ces carrosses tellement asynchrones, cheveux lâchés lunettes de soleil de prix de marque comme les téléphones portables agrémentés de pierres précieuses, comme si elles se trouvaient à Riyad, sauf qu’elles ne lâcheraient ni leurs cheveux ni leurs hanches souples ; on les regarde, elles marchent, vont acheter ici un bijou, là une étole, elles s’en sont allées, on ne les a plus haïes, elles sont passées, comme le temps lui-même, comme l’eau qui ruisselle dans les caniveaux ; les flics en voiture banalisée ; parfois ils marchent, ils sont tels que d’autres, jeans baskets cuir cheveux courts et barbe de 4 jours ; envie de vomir ; la haine dans les yeux de tous, l’envie de les écharper, de les maudire, les étriper et les réduire à rien ; ils passent, banalisées lumières klaxon pour faire fuir les rats, les autres, les ennemis ; on attend quelque chose, sinon rien ? Non, rien, un jour une jeune type de vingt-deux ans a pris deux coups de couteau, il en est mort ; une histoire d’amour ; il n’y a rien, quelque fois passe un oiseau, quelque fois un mariage, une femme qui hurle ou qui pleure, un enfant perdu, quelque chose de la pauvreté, les gens marchent, on pourra porter secours ici ou pas, un autre court on lui a volé quelque chose, un téléphone, un portefeuille, une relique, il court, le noir l’arabe le juif le jaune, il court ; on aidera sans doute s’il le faut ; on se sentira appartenir à quelque chose, une couleur de peau, une plissure de l’âme, quelque chose ; là, un type avec son calot, ici cet autre avec sa barbe, cette femme et son voile, cette autre et son short, qu’est-ce qu’on peut bien en avoir à faire, des habits, des habits neufs des empereurs ; rien, on laisse passer, on attend, on n’attend plus rien ; il ne fait pas doux, il ne fait pas beau ; le faubourg, lui, est là ; il descend vers République ; il descend, les gens s’accrochent à quelque chose ; ils n’ont pas la peau blanche, ni les yeux bleus ; ils n’attendent rien, ils ne s’attendent à rien, ils savent qu’il leur faudra affronter quelque chose ; la vie, leur vie, c’est se battre ; c’est savoir qu’on ne restera pas, ou quelque chose comme ça. La ville.

PIERO DE BELLEVILLE


Un rond point est là ; il est posé ; ils sont tous les mêmes ; partout les mêmes ; une roche à ronds-points a explosé aux temps primitifs et un éclat est tombé là ; un des morceaux le voilà ; seul un regard exercé peut le distinguer parmi tous les autres ; un regard qui relève de subtiles différences de volume et de ton pour rendre unique tout ce qui se ressemble ; soit un lézard au regard affûté capable de distinguer le moustique qu’il va attraper parmi tous les milliards de moustiques ; si on est dans l’hypothèse où les lézards mangent des moustiques ; le lézard c’est moi et le moustique c’est le rond-point ; je dévale un dévers et j’arrive au rond-point ou je le remonte pour revenir chez moi ; ce rond-point fait sas entre la zone « chez moi » et la zone « ailleurs » ; y cherche quelque chose de magique et de spécial parce j’y passe ; obligé de faire attention sinon est-ce que je risquerais de ne plus m’en souvenir ; voilà une plaque minéralogique abandonnée dans la pelouse à ses abords c’est peut être ça le signe qui fait foi ; un signe louche mais un signe quand même ; une plaque minéralogique sans sa voiture c’est peu habituel ; faut-il appeler la police ; la plaque est peut être horriblement retirée de sa voiture dénudée pour égarer l’enquête ; oui ; elle repose dans l’herbe verte comme si elle était morte à la guerre ; cette pelouse est un des rayons du rond-point ; elle dessine le passage de connexion à la rocade voie express de la ville ; elle va à Roanne et Moscou ; je n’y vais jamais ; prends un autre passage qui passe sous cette rocade pour aller vers la ville ; car hors le rond-point les voies continuent de s’embrasser de se frôler de se suivre de se voir de se toucher ; quelque coté charmant ; souvenez-vous de la pelouse bucolique qui entoure la morte ; aussi un petit escalier mignon descend au rond-point et aussi il descend un petit chemin dans un petit bois avec six arbres et même des petites épines de pin sur le sol ; j’aime bien ce rond-point ; ce petit chemin ; un passage piéton ; un terre-plein central ; un autre passage piéton ; une clôture pour bordurer le parc sportif de Méons ; la sortie et l’entrée vers la rocade autoroutière dont je parlais tout à l’heure ; la plaque minéralogique morte dans sa pelouse ; la voie qui va vers la ville en passant sous la rocade ; l’escalier dont je parlais tout à l’heure et voilà le tour est fini tout est ensemble

ISTA POUSS*


18 m² ; ridicule ; pas un jardin mais ; coupe l’appartement en deux ; un pays ; une évasion ; un domaine à arpenter ; comme encaissé ; comme toi elle disait ; living d’un côté ; sombre et bas de plafond ; salle de répétition de l’autre ; lumineuse et froide ; nature à faire pousser ; jungle en ville ; ce serait rigolo elle disait ; de ci de là ; vieilles assiettes à eau stagnante ; le chat y bois ; pavés gris bleus ; manière de parler ; le temps a fait son œuvre ; pente légère ; les eaux de pluie rejoignent les égouts ; table plastique bleu ; remplace ce vieux truc elle disait ; manger ; bricoler ; jardiner ; multifonctions ; d’où l’état ; organise l’espace puisqu’on la contourne ; le chat s’y abrite ; dessus dessous quand ça flotte ; le ciel pour toit ; bruits de ville ; odeurs de ville ; jamais s’y habituer ; musique arabisante tombe des logements sociaux d’en face ; le train passe à 30 m ; selon les heures ; l’été sans vacance ; le transat bien positionné ; bronzage ; le chat se dore la couenne ; il grossit ; toi aussi elle disait ; bacs potagers ; buttes de permaculture ; artificiellement recréées ; azote carbone lasagne ; tout fait comme il faut ; autodidacte ; pas peu fier ; pas ridicule ; bettes ; patates ; salades ; radis ; ail, roquette ; haricots ; autosuffisance amorcée ; petits les enfants jouaient au ballon ; plus la place ; s’en foutent maintenant ; ah oui les couloirs aériens ; qu’est-ce que tu dis elle disait ; kérosène sur les légumes ; putain de ville ; palettes démantibulées ; clous rouillés gaffe ; réserve d’eau de pluie ; le chat se réfugie dessus ; cadavre de bouteilles plastique ; range mais range elle disait ; cordes à linge détendues ; kérosène sur mon linge ; araignées de toutes tailles ; maudites limaces à gogo ; des grenouilles parfois ; alors on se pose ; s’émerveille ; viennent d’où les belles ; le chat joue avec ; les ramener au parc pas loin ; tarde pas elle disait ; milliers de lombrics ; vermicompost efficace ; fascinant labeur collectif ; sacré bordel cette cour ; elle disait ; ma cour ; mon jardin ; mon pays ; mon évasion ; mon domaine ; mon air ; pollué ; mais mon air ; à moi ; mon Far West ; mon Eldorado ; ma quatrième dimension ; t’exagère elle disait ; où mon regard se perd ; sur bettes ; patates, ail ; paillage ; le chat s’y étale ; mon champ ; ma ruralité ; ma vie ancestrale ; mes mains terre ; le gel a tout figé cette nuit ;

CLAUDE ÉNUSET*


entre l’escalator de la Galerie Sud et l’entrée du personnel ; tout dépend si on fait partie du public ou du personnel ; au-dessus de la librairie ; plateau ouvert sur l’espace ; ça doit s’appeler une mezzanine ; le genre d’endroit où on dit oh non on va pas là ; et finalement on y va ; parce que c’est à côté de l’escalator ; parce que c’est à côté de l’entrée du personnel ; parce que c’est au-dessus de la librairie ; et puis parce que c’est facilement repérable ; un café dans le rouge ; il ne faudrait pas enfermer un taureau ; il deviendrait fou ; comme les gens ; un jour une fille engouffre une tasse dans sa besace ; ça épate les copains ; un homme insistant drague une femme qui gesticule ; pour se débarrasser de lui ; quelqu’un recroquevillé sur son ordinateur frappe son clavier ; frénétiquement ; une famille est épuisée ; l’enfant gémit devant un smoothie ; « pomme-kiwi » dit l’étiquette ; les tables restent sales longtemps ; des dépliants d’expo ont été abandonnés sur les sièges ; quelque chose à propos de Nan Goldin ; jugé inutile ; puis il y a les autres ; des artistes qui sont gardiens de musée ; c’est fou à quel point un gardien de musée peut connaître intimement un tableau ; des danseurs qui sont caissiers ; racontant leur spectacle de la veille ; des intellos dans l’administratif ; ils viennent bouquiner ou élaborer des stratégies syndicales ; et prennent un coca pour deux ; lieu des illusions perdues ; comment supporter d’être au cœur de ce qu’on aime sans y être vraiment ; nostalgie de l’ancienne cafet’ sur le toit ; six étages plus haut ; après une journée de bibliothèque ; la détente ; toujours bondée mais on finissait par trouver une place ; à côté d’inconnus ; sur des chaises de jardin en métal ; à trier ses photocopies ; à être heureux d’apprendre ; c’était bien parti ; décidément la mezzanine est moins accueillante ; on y est plus solitaire ; on peut s’asseoir au balcon et regarder s’agiter le monde en bas ; comme dans ce film avec Orson Welles dans une grande roue ; observer les autres comme des petites fourmis ; on les rejoindra quand la pause sera finie ; soi-même redevenu fourmi

VANESSA MORISSET


le bus passe le pont ; arrêt ; on marche au bord de l’eau ; la Meurthe ; le haut des arbres les nuages dans le haut des arbres ; fines diagonales de la pluie ; on accélère le pas ; accélération des diagonales de pluie ; on court ; on quitte la partie vide de ce bout de rue ; à l’angle un bout de terre grillagé ; et derrière du blanc des fleurs du vert des tiges inclinées le bruit de la pluie sur une tôle ondulée ; grille grillage se protéger de quoi on ne ; on presse le pas dans la rue de la vieille école ; des deux côtés des maisons simples sans prétention ; on sent les traits rudes de la pluie sur les cheveux ; on arrive devant la vieille école ; là un jour la Feral Choir de Phil Minton ; Phil is the show sous le sweet chuintement de la pluie ; il fait nuit maintenant autour de la maison ; l’ arbre de la cour disparaît ; toutes les lumières aux fenêtres ; vingt - huit corps dans une grande salle blanche vieux parquet de bois ; on entend les souffles siffle sifflements des voix ; Phil raconte le chant ancien d’un oiseau comment le chant ancien se transmet ; de l’oiseau à l’homme ; on part chercher le chant ancien ; pause ; on traîne dans les couloirs carrelés ; une main sur les touches d’un piano ; silencieuses notes ; du fond du couloir le clic clic clic d’une paire de bottines ; respirer produire un son se déplacer regarder l’autre respirer écouter répondre au son de l’ autre respirer produire un son se déplacer écouter ; arrêt ; la salle blanche se transforme en un mouvement ; volière ; une forme de trille puis une autre forme de trille ; d’ autres ; se suivent se frôlent s’ ajoutent se joutent percutent se frottent une trille s’ élève ; on cherche maintenant un grondement un son de grondement on creuse le grondement dans tout le corps et comment le grondement habite notre corps ; allez sur votre chemin dit Phil ; comment faire les choses sans paroles c’ est la magie ; la magie de Phil ; comment se construire une grammaire sonore c’est ma question ; silence ; arc de cercle des vingt sept voix et une ; celle de Phil ; il orchestre maintenant ; sons continus matière de sons continus une sirène de sons s’ élève ondulation des sons continus ; entrée d’un autre son ; toute la salle blanche vibre de cette matière sonore et ; vibre dans les couloirs carrelés sur les toiles suspendues sur les touches silencieuses du vieux piano sur les six marches de pierre dans la cour et ; sur l’ arbre de la cour ; d’un geste de la main Phil fait entrer dans nos voix une autre langue une langue ancienne très ancienne une langue de tout l’intérieur du corps une langue du monde partagé ; les vingt - huit voix dessinent une géographie sonore à la vieille école ; les sons improvisés abolissent le centre ; la matière sonore nous transporte ailleurs ; là où le lieu disparaît

ANANB*


cela finit toujours ici ; par le tram remontant la grand’rue, ce n’est pas loin de l’arrêt « hôtel de ville » ; prendre la première rue à droite sur une centaine de mètres ; mais laisser monter l’envie ; d’abord arpenter les rues qui importent ; les rues de l’enfance ; puis finir par échouer ici ; toujours ; là où se laissent voguer les langues ; de gauche à droite et de bas en haut ; et de l’avant vers l’arrière ; et même dans l’au-delà des murs à peine dévoilé par une porte entrebâillée ; il y a deux entrées mais une seule sortie ; entrer par la porte automatique c’est mieux ; elle ne s’ouvre que pour embarquer ; un trousseau de pensées ou d’histoires repose là ; des kilos de mots concassés ; certains s’en dispensent ; pour moi c’est le grand large ; s’il vous plait je cherche un livre ; je sais plus l’auteur ; je l’ai entendu à la radio ; il parlait des lointains ; c’était la semaine dernière ; çà vous dit quelque chose ; c’est le lieu du tâtonnement et des rencontres ; parfois violentes ; un coup de vent entre les allées d’un parc ; la langue déplace et on se sent paquebot dans les arbres ; avide d’un air plus respirable ; non j’achète rien aujourd’hui ; je regarde c’est tout ; oh le dernier Quignard ; oui une autre fois ; de toute façon je finirai par l’acheter ; alors maintenant ou la semaine prochaine ; circuler dans un gigantesque abécédaire infiltré de remous ; on trouve tout ; en vrac ; on furète jusqu’à rêver sur les chemins noirs ; ou bien écouter nos défaites ; on évite de plonger dans la plénitude du vide ; on se dit que le tout, le rien et le reste çà suffira peut-être ; on essaie de ne rien lâcher ; bonjour je cherche le prix Goncourt ; je sais pas son nom ; ne pas savoir ce que l’on cherche ; c’est comme ne plus se souvenir de la question ; chercher quand même des réponses ; serait-ce tenir une sorte de vérité dans la paume que de prendre un livre entre ses mains ; dans le désordre des jours c’est peut-être regarder le soleil en face ; comme une fascination pour le vertige ; je voudrais un roman pour quelqu’un qui n’aime pas lire ; ne pas oublier ce sentiment d’inquiétude ; ignorer le rayon histoire ; sans savoir pourquoi ; le rayon philo, là-bas tout au fond, le caresser des yeux ; le libraire est assis derrière son écran ; un représentant vante sa maison d’édition ; il parle fort ; je comprends rien au classement, ils ont encore tout changé ; les « beaux » livres sont dans la première zone, avec les Pléiades au sommet de l’échelle ; on n’a pas le droit de grimper ; les cartes routières et les livres de voyage à gauche ; théâtre et poésie à droite ; la seconde zone est un grand espace pour la « littérature » française et étrangère ; il y a des tables basses et rondes pour les nouveautés ; les livres de poche sont sur le côté ; se souvenir du magasin d’avant, la pochetèque ; il concentrait des livres aux prix abordables ; mes doigts caressaient les tranches des livres ; j’étais imbattable sur les prix des collections ; j’aimais aussi les petits catalogues ; raturer en rouge les titres en ma possession ; entourer en bleu ceux que j’espérais ; t’as vu le prix, cherche autre chose, regarde là il y a des petits recueils sympas, non ; quelques marches sur la gauche ; on rejoint le côté des bandes dessinées, les livres pour enfants, les ouvrages techniques ; les présentoirs où s’étale la presse viennent enfin près des caisses et de la sortie ; il y a davantage de monde ; des gens plantés ; ils feuillettent ; lorsque je n’ai rien pêché sur la rive de la littérature, je prends dans mon filet quelque revue ; le dernier matricule des anges ou un magazine d’art ; il ne faut surtout pas revenir les mains vides ; sortir ; renouer avec les ombres du dehors

SOLANGE VISSAC


orage imminent du soir ; face à la maison de l’éparque ; au-dessus de l’affluent du Rhin ; je capture ; s’allument les grands lustres dans le tempo métronome du ciel qui noircit ; la rectitude des murs borde les hommes et leurs tempêtes depuis de longues âmes ; ce charivari végétal ; l’en-tous-sens d’herbes et de pierres ; l’atteinte de l’eau jusqu’aux silures comme une blessure ; l’entrelacs vivace de branches folles que rien n’arrête ; que les hommes en complet n’ont jamais pu domestiquer ; s’offre une fenêtre fermée ; rideaux tirés à la façon du chignon de la dame des lieux ; que je ne vois jamais ; toujours lui ; seul ; écrivant d’aplomb à cette Moselle qu’il conduit ; dérobé ; il le croit derrière ses tissus blancs que serrent des liens bourgeois ; fin des zèbres d’or ; le ciel se meut ; la maison respire à nouveau le vide inhabité ; déserté ; et pourtant si lesté des ombres passées aux réceptions grandioses ; ici c’est l’arrière ; ce qui est relégué au secret dans le surgissement de son état ; inextricablement mêlé aux voilages blancs et mondains des hommes d’arme ou de pouvoir et de leurs luttes ; jeux ; maîtresses ; faste ; regards de l’alcôve qui s’échangent dans les bals comme dans une vie secrète ; ces secrets je les sais sans les entendre ; ce sont ceux d’une réception un soir de mousson dans des Indes imaginaires où l’oiseau noir et roux a fondu sur la danse ; la volant aux yeux aimants ; c’est l’ancien faubourg de La Ville l’Evêque où tu me conduis toujours loin de moi ; parmi les arts forains où l’innocence est feinte quand les retours de missions se font une Russe sous chaque bras ; dorures ou lustre princier trop versé dans chaque flûte ; j’ouvre des yeux saltimbanques ; bien jeunes ; sidérés par pléthore de faste et dix ans plus tard c’est encore en nomade que je m’y retrouve mêlée ; dans le noir doré d’une chambre à la mode ; au sein même de la pierre de Jaumont ; derrière la maison de l’éparque c’est le 8ème arrondissement ; entre pierre raclée et vitrines givrées ; l’ordre est à l’apparat d’un bonheur grisant ; toi c’est l’uniforme encore et nouveau ; tout excès contenu par la robe de gala qui me fait femme ; tu arbores contrainte la grande tenue grise chapeautée par le shako à plume précieuse ; et tu te perds dans le troupeau des grands oiseaux coureurs de la Nouvelle-Guinée ; mais personne ne t’invite à danser ; tu n’es plus femme or tous m’observent ; la jumelle de tous les possibles sauf les armes ; la demeure d’en face c’est la suite 434 ; la dame blanche et les nuits abondantes où chacun tient sa place ; celui qui tue et invite à valser ; la femme aux cheveux carrés et toi au milieu d’eux ; chignon mal fait ; jupe mal coupée ; regard absent vers celle ; hors de toi ; qui te ressemble mais qui danse ; et je comprends ces yeux blancs qui voyaient tourner la rivale aimée ; et qui l’accueillent dans cet autre palace ; toi que le bel uniforme noir emmaillote maintenant comme un nid chaud ; toi du mort casoar libérée et moi dans l’envol des couleurs ; de l’ailleurs ; toutes les grues s’accrochant à ma robe des Balkans ; que de présents m’auras-tu fait jusqu’à la paillasse d’oie de cette suite couturée ; ce soir tout est là ; rivé à la lourde humidité du Gange mosellan ; brumeux ; arrimé à la pierre jaune centenaire ; percée d’os de verdure ; sillonnant comme une anguille en eau douce ; effrayante, une gueule de lamproie ; et les pavés séculaires de dire ces nébuleuses ; chaque jour ; dans un grincement de porte ou d’escalier ; tues à demi ; exultant dans les non-dits et les joues rosies ; nées dans un regard ou un malentendu ; circulant sans borne à l’unisson du fleuve ; de l’orage ou du lieu ; libres et enserrées dans les maîtres codes ; distribuées comme des seconds rôles que régissent les portraits tutélaires de la généalogie à demi enterrée ; montée sur des cothurnes ; des filles de la grande Tragédie d’un autre temps ; ici ; derrière l’arrière-cour ; c’est ça ; là où le verbe reprend ses droits ; saute les barrières d’artefact pour plonger dans les veines nénuphar de la ville ; rue Boissy-d’Anglas ou Saint Georges c’est la même.

CAROLE CLOTIS


Rive gauche ; ancien quartier ouvrier ; usine SAY ; usine SUDAC ; usine PANHARD & LEVASSOR ; friches industrielles ; espaces à conquérir aussi ; des rues mornes ; peu animées ; en parallèle des voies de chemin de fer envahissantes organisent une géographie clivante ; la Seine n’est pas loin ; un bâtiment gris ; sombre ; vide ; abandonné ; des tags çà et là ; des fleurs de pissenlit résistent envers et contre tout ; la vie trépidante du transports de marchandise déclinante a laissé cet espace de 34 000 mètres carrés qualifiés de béton élégant grâce à 3 voutes et 3 nefs ; innovation des années 20 d’Eugène Freyssinet ingénieur ; un univers à la Tardi Brouillard au pont de Tolbiac ; brouillard et brouillages ; imaginer les flux de marchandises ; l’agitation autour ; charrier les colis ; le tohu bohu des machines ; les manœuvres courant le long des voies ; fumées ; poussière ; harassement des fins de journées des nombreux ouvriers SNCF ; pas beaucoup mieux dans l’industrie automobile ; puis effritement ; ralentissement ; désœuvrement ; tout cesse dans les années 2006 ; la taille de l’espace sauvegarde de promotions immobilières carnassières ; le temps passe ; l’Est parisien déploie les tours de la BNF ; se rêve en nouveau Quartier latin ; l’usine à farine accueille des étudiants ; des vitraux-origami à la nuit tombée ; l’Inalco enseignent une centaine de langues et civilisations de tous continents ; des galeries d’art çà et là ; nouveaux habitants ; nouvelles constructions ; les petites épiceries du quartier ferment ; des enseignes muent et apparaissent ; les relations se standardisent ; un petit garage subsiste ; tarifs horaires affichés ; l’adresse s’échange pour réparer de belles voitures italiennes ; pas de démolition ; des projets s’agitent ; tout le monde donne son avis ; discordance ; cacophonie ; un chantier s’ouvre qui conservera l’élégance des voutes et des nefs ; l’architecture privilégiera la lumière ; démarre le cadencement des travaux ; rythme tonique ; échafaudages et grues composent un nouveau fond sonore usant ; espace envahi par les flux des chantiers accolés incessant ; la station « F » prends corps ;dans la presse ; dans l’imaginaire ; dans la réalité 2017 ; 600 personnes vont pouvoir y vivre et travailler dans « un écosystème entrepreneurial à toute épreuve » ; 3 000 stations de travail dédiées ; communication savante et soignée ; ni cols bleus ; ni cols blancs ; 24h sur 24 et 7 jours sur 7 ; marathoniens connectés ; une appli dira quand dormir ; un accélérateur à doper un temps indifférencié ; tout est communauté ; travailler et vivre dans des espaces communs ; prendre un café c’est « réseauter » ; flâner sera sûrement subversif ;

ANNICK NAY


carrée la terrasse ; vaste ; sol peint en rouge écaillé ; perchée haut sur un toit ; vue sur la ville, le fleuve ; on domine on surplombe on se dresse on culmine ; la cuisine dans un recoin ; porte ouverte ; échos de fer-blanc ; on frit les oeufs encore gorgé de sommeil ; le patron délivre ses sermons en même temps que le porridge ; un bout de miroir au mur, au-dessus du petit lavabo ; de quoi ajuster les cheveux ; le peigne coincé par un clou ; un savon famélique sur la faïence ; usé par les mains qui passent ; et par dessus ça le soleil dans toute sa gloire ; le soleil dans la steppe claire du ciel ; dans la rue d’en-bas les morts passent dans leur cocon de safran ; on devine ; mais on ne voit pas ; les montagnes de grumes ; le feu qui brûle en plein jour ; parfois la fumée déplacée par le vent ; rabattue sur la terrasse ; parfois des chants limpides qui fuitent des temples ; un divan tassé dans un coin rumine sur le vide ; les tables sont terriblement vertes ; les pieds bancals ; un vert mat et foncé, cache-taches ; des singes courent sur les larges parapets ; on les chasse au balai ; ils changent de toit ; se grattent les fesses ; les yeux vifs, méchants ; une étagère murale à vitre coulissante ; contreplaqué années cinquante ; des livres cornés ; flapissant dans une odeur bouchée ; des dieux miniatures ; un annuaire des trains ; regard levé ; le fleuve brille ; les toasts crissent sous le couteau ; chaises blanches émoussées ; le patron ; le boss ; embrasse un papier ; premier billet de banque de la journée ; marque les entrées minimes dans un registre ; que faire des fantômes des colons ; leurs valises pleine de fardeaux ; leurs visages blonds ; le thé ; de l’eau pâle ; des théières entières bues ici ; fadasses ; dans le commencement du jour.

CLAUDINE LONDRE


sur le chemin de l’école ; deux sentiers au choix ; mes raccourcis secrets dans la ville ; si verglas dévaler le plus pentu sur les fesses ; en bas traverser la carrosserie abandonnée ; jeter un œil sur la tôle défoncée ; carcasses de caravanes éventrées ; si neige poudreuse ou légèrement craquante ; s’engager dans l’autre sentier ; découper l’ obscurité ; écouter la nuit matinale ; mais faut faire vite sur le chemin de l’école ; au cul de l’église ; se planquer ; dans le recoin entre chapelle latérale et bras du transept ; tirer fort sur la tige en se brûlant la bouche ; expirant dans la clarté de l’hiver ; épiant les écolières ; au même endroit, quelques mois plus tard ; se laisser faire pour des baisers maladroits ; quand on déboule pas pressé sur l’avenue, celle qui traverse tout le Faubourg ; l’école est de l’autre côté ; celle des filles ; parce que celle des garçons elle est de ce côté ci ; à gauche de l’église ; filer d’abord au Fin Bec ; toujours pas compris pourquoi ça s’appelait épicerie ; yeux narines suspendus aux gros bocaux de guimauves ; bâtons de réglisse ; pailles à sucer ; colliers acidulés ; poudre de réglisse ; boules de cocos ; centimes chapardés dans le porte-monnaie de la grand-mère ; le jeudi catéchisme ; porte en fer juste à gauche du Fin Bec ; le vendredi pourparlers avec Dieu en personne au confessionnal ; pour avoir maté la vitrine sale de Chez Lilli ; des gambettes en talons aiguilles dans tous les sens ; et des régiments entiers passant la haute grille de la caserne juste en face du café ; on traverse en courant ; on les suit sur le trottoir en les singeant ; une deux une deux ; on se partagera les bonbecs à la récré ;

NICOLE BUSQUANT


La terre est rarement très sèche ; les véhicules creusent des ornières qui se remplissent d’eau ; il faut marcher sur les côtés, poser les pieds sur des touffes d’herbe, s’efforcer de tenir en équilibre de l’une à l’autre en évitant que la boue gluante asperge les habits au moindre faux-pas ; le chemin monte jusqu’aux remparts de l’ancienne forteresse, puis il cède la place à une chaussée étroite faite de gros pavés inégaux sur lesquels rebondissent les carrioles ; de toutes petites maisons construites dans le mur d’enceinte encadrent l’entrée du village en forme d’arche ; elle habite dans l’une d’elles, désormais vieille et seule ; lui… Maurice Leleu… on ne pense pas à un loup en le voyant, plutôt à un ours, un gros ours patibulaire… il continue d’habiter dans la maison isolée desservie par le chemin à l’écart du village ; l’hiver, l’endroit est sinistre ; quand il gèle et que le chemin est glissant comme une patinoire, impossible de monter au village ; les provisions viennent toujours à manquer ; il faut parfois se risquer à sortir ; on pourrait mourir sans que personne ne s’en rende compte ; l’été, on aperçoit dans les prés la silhouette furtive d’un vieux berger à la barbe aussi fleurie que celle de ses moutons ; au printemps, la camionnette jaune du facteur recommence à brinquebaler sur les chemins ; et le motoculteur rouge du garde-champêtre se déplace le long des haies pour les tailler ; la vie reprend quelques couleurs après le long silence de la neige ; les abeilles bourdonnent ; l’air alentour sent bon ; on se couche dans l’herbe au soleil ; les yeux sont au niveau des fleurs des champs taquinées par les insectes ; on admire le vol d’un papillon ; on s’étonne de l’activité fébrile d’une cohorte de fourmis ; on les regarde aller et venir dans un mouvement qui semble perpétuel ; on se laisse aller à philosopher sur la nature des êtres ; à la pointe de l’instant, dans la torpeur de l’été, on croirait volontiers que la vie est paisible ; au loin, on entend des flonflons ; on se relève pour aller à la fête du village ; on secoue ses habits ; il en tombe des brindilles et de la terre ; le chemin est sec ; on a déjà envie de danser ; la montée est rude mais on est jeune ; on marche sur les traces de tous les jeunes gens et jeunes filles qui se sont rendus sur la grand-place pour s’amuser autour du feu de la Saint-Jean ; on ne voit pas leurs fantômes ; on ne les voit pas guetter à chaque coin et recoin de chacune des rues ; on ne les voit pas dévisager les nouveaux venus avec un mélange effrayant d’envie et de pitié ; on n’entend pas leurs lamentations, leurs plaintes, leurs cris et leurs sarcasmes ; les flonflons se rapprochent ; l’excitation est à son comble ; la musique s’unit à la danse ; le vin coule à flots ; la vie, à cet instant, se confond avec l’ivresse et la danse ; les fantômes n’existent pas ou sont insignifiants ; la jeunesse est une force qui les tient à l’écart ; mais, déjà, la fête se termine ; les vieux à leur fenêtre ont convoqué les fantômes pour regarder s’égayer la foule ; elle se souvient ; tout est allé si vite ; le mouvement perpétuel de la vie est implacable ; il a tout emporté et tout détruit sur son passage ; les fantômes qui l’accompagnent lui apportent un peu de réconfort ; son coeur à lui est gelé ; l’ours, ou le loup, est devenu lui aussi vieux et malade ; pourquoi s’obstiner à vivre comme une bête, là-bas, dans la maison isolée ; ceux qui étaient sous sa domination, autrefois, sont en embuscade ; on les devine prêts à tirer ; on ne sait plus de qui ou de quoi on a le plus peur…

FRANÇOISE GÉRARD*


Rond-point étrangement déformé : pour ne pas y arriver : pour s’en écarter ; 100 m à descendre ; toujours invisible ; commence l’initiation ; fermer les yeux ; ouvrir les vitres ; respire le corps ; respire encore ; se laisser guider ; certains disent iode goémon coquillages ; ne pas penser ; je vous dit fermez les yeux c’est tout ; elle arrive là sous les paupières fermées ; chacun à la sienne ; Elle est ; haute ou basse ; qu’importe sa place ; le corps frissonne ; la mémoire gémit ; s’incarne dans l’humidité ; elle se hume ; se boit ; sur le bords des lèvres ; les cheveux collent ; immuable ; semblable et toujours autre ; on est à l’aube des temps ; elle est là ; face à la maisonnette ; Les volets sont ; il n’y en n’a pas ; devant ; seulement les stores ; vert d’eau ; transparent ; pas de lagon ici ; trop bleu ; plutôt couleur huitres ; avant mai ; couleur de jours pré tempêtes ; couleur d’attente ; l’océan en face ; son bras se glisse entre Noirmoutier et soi ; silence ; bras enveloppant chaleureux consolant certains jours de grand beau ; rageur et fermé, coup de poings lorsque la lune s’en mêle ; réveil pour le cas où ; on prendrait goût ; à une quiétude ; tonnerre de Brest ; rien n’est acquis ; à refaire ; Pénélope ; une maison œil grand ouvert ; au sud vigilant ; au nord douceur et paix, jardin minuscule ; roses trémières toutes en délicatesse ; en ardeur ; appuyées sur les volets bleu tendre qui ne fermeront qu’à la chute du dernier pétale ; le pin horizontal à force de se tapir à l’abri du mur ; tout est petit ramassé, généreux ; ça chante ; au nord c’est le sud ; le sourire, la chaleur préservée le repos du marin la douceur de la côte ; au sol de larges pierres volées à la laisse ; faux pas et trébuchements la mer se venge ; ici tout à un coût ; au sud morsure du vent et du soleil ; des oiseaux de mer soulignent les brises ; très vite le regard s’envole vers l’infini ; ramené au visible ou non de ; la côte en face ; invisible dans le tremblé de la mer ; les jours de soleil haut et dense et dur ; parfois à porté d’œil ; si précise si nettoyée par les risées grises ou bleu foncé à moins que ce ne soit noire à la limite du jour à midi ; aux pieds ; la minuscule pose de sable débordée par les flots durs ; la pointe des roches affleurent ; à peine ; on fait le gros dos ; tête dans les épaules ; la maison s’aplatit un peu plus ; se terre derrière la mince haie ; la pluie cingle la grande vitre ; on accuse le coup ; on se dit que ça va passer ; bientôt ; demain ; on questionne l’océan ; on veille sur l’ombre des bateaux de pêche qui se hâtent vers l’abri ; on se fait humble ; on se dit qu’on n’est pas les maitres ; on se dit qu’il y a un temps pour chacun ; celui là n’est pas le notre ; on le respecte ; la tête d’hortensia chuinte sur la vitre et scande les rafales ; puis ; le manteau noir s’allège ; un rayon ; mille rayons ; une image de missel ; bleu et rose et violet et ; dantesque ; c’est fou comme c’est beau ; c’est fou comme il n’y a que le regard qui puisse dire ; le sable refait surface avec ses trésors ; posés là ; une offrande ; une révérence ; descendre deux marches en terre ; soulignées de roseaux ; c’est beau ça aussi ; et le chemin ; celui des douaniers coure, monte et descend ; il suit le découpé de la côte ; la géographie du vent ; entaille la lande ; c’est le domaine des esprits ; un monde d’initiation ; s’affrontent les forces invisibles ; se déplace la langue ; le souffle des combats ; on retourne au grand chaos.

CC


partir de l’angle gauche de la maison ; grimper le talus à l’arrière ; traverser l’écran de bouleaux ; ce qui fut un écran ; les bouleaux meurent au printemps chez nous ; franchir les deux ou trois mètres jusqu’au sentier herbeux ; la limite du terrain de ce côté-ci ; longer les mûriers desséchés ; les laisser à main gauche ; traverser la clôture ; elle délimite la pâture de l’unique brebis ; l’autre n’a pas survécu à son treizième hiver ; avancer dans le verger de cognassiers ; en contrebas à droite la clède ; les châtaignes y séchaient au début du siècle dernier ; à gauche deux cerisiers s’époumonent jusqu’au ciel ; longer le pré voisin jusqu’à l’angle de la clôture ; au-delà le terrain est celui de Germaine ; Germaine morte en 2002 ; Germaine que nous n’avons pas connue ; Germaine qui vivait de rien ; à la maison en terre battue ; propriété maintenant de cousins éloignés ; descendre sur la droite en contournant la clède ; traverser le chemin communal ; poursuivre dans la pente ; le poulailler ici s’abandonne à la végétation ; nulle poule pour la contenir ; continuer jusqu’à la châtaigneraie ; après avoir coupé dans les genêts allongés sur le sol ; qu’il a fallu tailler à ras l’été dernier ; ramasser quelques « marrons » dauphine ; ces bonnes châtaignes au taux de sucre élevé ; au cloisonnement inférieur à 10 % ; se contenter de jeter un œil vers le bas ; vous y glisseriez à cette heure au milieu des feuilles rousses ; vous apercevrez bien l’autre clôture de bois et de grillage ; piquer alors vers l’autre délimitation ; ce ne sont que châtaigniers encore ; merisiers sauvages ; restes de murets effondrés ; et vous remonterez alors sur votre droite ; croisant la petite route goudronnée ; vous admirerez les sumacs rouge feu ; les tronçons d’eucalyptus au pied du laurier sauce ; le prunier ; le pré où les vaches en cet automne jettent leurs tâches brunes sur le sol givré du matin ; sans souci de vous ; et vous rejoindrez après le portique la ruine éventrée ; présente sur le compoix de 1840 ; la ruine qui nourrissait nos rêves d’atelier tout de verre bâti ; pour profiter de la vue sur la vallée ; la ruine qui marque le coin du rectangle que vous venez de parcourir ; alors que vous n’avez fait que tourner autour de la maison en S inversé ; sans remarquer sa façade de pierre au nord tandis qu’au sud le crépi l’enlaidit ; son absence de gouttières et son toit de bardeaux ; sa terrasse au soleil ; l’if indiquant une tombe protestante ; le jardin potager tout en longueur derrière le poulailler ; l’étroit escalier de pierre qui y descend ; l’abri de jardin qui attend son toit de lauzes depuis des années ; le figuier aux branches basses entouré de forsythias jaunes en février ; le large escalier aux pierres inégales qui mène à la maison ; et trouant le pignon à l’est couvert de signes cabalistiques ; la porte de la cave voûtée où se tenaient des chèvres dans une vie antérieure ;

MARLEN SAUVAGE*


côté sud de la ville ; rue qui longe le cimetière ; coin des rues oak et oakmont ; matins vers 7 heures ; la petite fille avec son sac à dos ; sa mère ; elles discutent ; elles rient ; elles attendent le bus scolaire qui arrive ; rien ; il y a un an, il n’y avait rien là-bas ; des tombes ; des noms lus en passant ; arbogast ; ryan ; jenkins ; hall ; ce mois de décembre les premières décorations de noël ; guirlandes de lumières qui scintillent la nuit ; petites lumières de la ville au loin ; le nouveau quartier pas encore répertorié sur google maps ; sur google maps, une voiture rouge prend le virage, là où le gros bus jaune prend la petite fille ; coin des rues oak et oakmont ; des familles s’installent dans le nouveau quartier ; le soir, des enfants plus âgés descendent du gros bus jaune ; leurs parents ne les attendent pas ; les enfants traversent des bâtiments en construction ; ils traversent le bruit des travaux ; ils traversent la poussière, la flaque d’eau, le soupçon de trottoir ; les boites aux lettres ; ils se disent à demain ; pas de courrier dans ma boite ; les enfants disparaissent derrière des portes ; des tombes ; des noms lus en passant ; arbogast ; ryan ; jenkins ; hall ; des noms lus depuis la fenêtre de l’entrée ; d’autres rangées de noms ; puis d’autres ; puis d’autres ; jusqu’au lever du jour ; le jour se lève doucement ; la fille met son manteau ; le bus prend à gauche ; voilà qui s’arrête ; la fille monte ; le jour commence ; il passe doucement ; la nuit tombe ; toutes les nuits tombent ; des tombes ; des noms lus en passant ; arbogast ; ryan ; jenkins ; hall ;

SPYROS SIMOTAS


Comment font-elles ces tours blanches pour rester blanches ainsi malgré la poussière la suie les oxydes de carbone le dioxyde d’azote ; immensément hautes tassées railleuses brejneviennes ; je déambule dans ce dédale de pierres tombales cyclopéennes dans lesquelles survivent quelques débris d’humanité ; certains se gobergent comme des coqs en pâte ; d’autres procrastinent ; ma Polo ne pèse guère plus qu’un jouet Dinky Toys dans cette fantasmagorie ; j’arrive au parking extérieur et je fais le tour du bloc une fois deux fois trois fois à la recherche du brave type qui va me laisser sa place ; « brave type » au sens « imbécile heureux » bien sûr ; le naïf qui vient de sauver l’humanité sans s’en rendre compte ; je scrute comme un satyre ces amas de tôles garées en biais avec leurs plaques d’immatriculation qui leur donne un semblant d’identité ; même les 4x4 qui roulent des mécaniques franchement on dirait des épaves ; l’hiver uniformise les couleurs et la matière ; les chiures de pigeon aussi ; toujours trois places vides à la suite ; celles des handicapés ; le dessin presque effacé sur le goudron ; le petit bonhomme sur sa chaise roulante à peine visible et à moitié-recouvert de bris de glace ; laissez-moi une place les gars ; franchement vous vous la coulez douce ; je me concentre ; partout le bitume ; les dos d’âne ; la route parsemée de nids de poules ; cages à poules ; mes chers voisins ; par centaines ils rentrent chez eux avec leurs fardeaux au bout des bras ; cartables ; cabas ; et bientôt les sapins de Noël ; mon dieu qu’est-ce qu’ils trimballent ; non contents de s’entasser eux-mêmes ils entassent leurs objets ; ajoutez des grillages et nous aurons une ménagerie ; mais une belle ménagerie avec de la tunisienne de la guadeloupéenne de l’ukrainienne de l’ivoirienne de la cambodgienne de la caissière d’hypermarché de l’assistante sociale de la femme de ménage de l’instit ; précédées par des maris machos allez on va pas se mentir ; ça se voit comme le tarin au milieu de la figure ; même seuls ils bombent le torse et leurs enfants innocents à leurs côtés plein d’appétence pour la vie ; qui leur ressembleront sans doute ; j’ai failli écraser Jean ; gardien au sourire mystique rescapé du tremblement de terre d’Haïti ; il traverse la rue comme à son habitude ; débonnaire ; avec son balai et sa brouette ; balai ; ballet des voitures ; ballet des piétons ; ballet des mille et une nuits ; ici il n’y a que deux tons ; le noir et le blanc qui n’en font plus qu’un ; gris comme le ciel, bas, au raz des pâquerettes, lorsque pris de compassion ou de sapience j’observe mes frères humains qui peinent triment végètent se disloquent festoient en attendant le grand jour ; au rond-point des Mysostis je respecte le stop ; un jour ou plutôt une nuit un hérisson a failli passer sous mes roues à cet endroit ; dérèglement climatique ; retourne dans ta forêt vieux cloporte ; autrefois il y avait une cabine téléphonique qui dominait un dédale d’escaliers ; jamais personne à l’intérieur ; je suis rentré ; ça puait la clope et le carton mouillé ; c’est là que je donnais rendez-vous au taxi ; maintenant il y a Über ; le mec il te retrouverait même planqué au fond d’un terrier ; à ma gauche sur le trottoir pêle-mêle une armoire à pharmacie neuve encore emballée dans son polystyrène un matelas crevé adossé au silos à verre et quelques fripes entassées dans un sac plastique ; personne à c’t’heure pour aller fouiner là-dedans ; vont pas tarder à rappliquer ; qui vous savez ; à ma droite le vieux du troisième ; cinquante piges ; usé déjà ; obèse ; il traverse sans me calculer sans me dire bonjour merci ou quoi ou qu’est-ce ; il est là pour promener son chien ; se geler les glaouis pour son toutou ; quelle abnégation ; j’espère qu’il est en mesure d’en faire autant pour sa poule ; pansue comme lui ; il en faut de la persévérance pour se supporter entre conjoints surnuméraires et avec un animal en plus ; je n’ai pas trouvé de place aujourd’hui ; je vais donc imiter les autres résidents ; je vais me garer à l’arrache ; je vais faire suer mon monde et personne ne me le rapprochera car ici je peux en témoigner nous sommes tous frères ; paranoïdes androïdes homo urbanicus lâchés dans la même cité ; la même France ; la même planète.

GUY FAUVEL


       et la photo c’était pour quoi ; ça devait être ce découpage net en diagonale ; l’ombre et la lumière ; le matin avant neuf heures ; c’est la fin de l’été ; le matin avant tout le monde ; c’est la fin de l’été ; la photo c’était pour ça ; le contraste et l’architecture ; la diagonale qui forme deux triangles ; et l’espace coupé en deux ; la cour pour une moitié, le bâtiment et le ciel pour l’autre ; et le bord du toit en perspective ; dans l’alignement de la diagonale ; c’est le jour et la nuit ; comme la cour grise et le bâtiment blanc ; les portes et les fenêtres rouges ; le ciel bleu par-dessus ; des feuillages verts aussi ; il fait beau ; très ; c’est la fin de l’été ; il fait chaud ; déjà ; il n’est même pas neuf heures ; tout est fermé ; personne n’est arrivé ; sauf moi ; j’arrivais ; je suis descendu j’ai pris la photo ; mais pourquoi en vérité ; suis-je vraiment descendu ; j’ai peut-être ouvert la fenêtre et clic ; ou clac et dans la boîte ; dans le smartphone ; ça se dit encore ça ; la vraie boîte on la voit pas ; elle est là à gauche ; dans l’ombre de l’érable ; elle est fermée ; tout est fermé ; est-ce que c’est bien des érables ; les feuilles en haut de la photo nous l’indiquent ; tiens je parle de nous ; pourtant il n’y a personne ; tout est fermé ; même la cabane de chantier qui sert de foyer ; c’est ça la boîte invisible ; dans l’ombre de l’érable sous lequel je me trouve ; cette ombre portée sur la façade du bâtiment ; un vieux préfabriqué ; on a repeint les murs en blanc ; les ouvertures en rouge – le sigle de l’Atelier de Pédagogie Personnalisée avec ; à l’intérieur aussi c’est blanc ; il n’y a pas ni bleu ni vert ; mais on ne voit rien de tout ça ; tout est fermé ; sauf le store de la porte d’entrée ; derrière la vitre on aperçoit la fenêtre au fond ; des cubes de verres en fait ; il y a un reflet aussi sur les fenêtres à droite ; le ciel et les feuillages ; c’est la salle où je travaille ; mais là il n’y a personne ; il n’est pas encore neuf heures ; il n’y a personne ; tout est fermé ; je viens d’arriver ; c’est vraiment la fin de l’été ; sous mes pieds il y a des feuilles ; je me souviens même du bruit ; mamie Lulu t’aurait dit qu’« o feurlasse » ; j’avais donc bien ouvert ma porte pour descendre ; il y a des feuilles partout ; les mêmes que sur la photo ; c’était donc pour ça la photo ; pour ces feuilles ; ces feuilles dans l’ombre où je me retrouve ; dans la diagonale qui part du toit ; ces feuilles au-dessus de ma tête ; et surtout les feuilles invisibles sous mes pieds ; on ne les voit pas on entend qu’elles ; peut-être un peu du bruissement du monde ; de l’air dans les feuillages ; mais non ; on n’entend que ça ; et dans mon dos la porte grand ouverte ; « o feurlasse »

WILL


Du plafond au sol le même enfermement comme un emballage sur soi clos ; impossible de distinguer la direction des trains aux sons qu’ils projettent à l’approche des quais ; quand se toucher est systématiquement perçu comme une agression dépourvue d’intention ; un pigeon se dandine le long du quai parmi les passagers qui ne voient pas plus bas que leur portable à bout de bras ; une odeur pointe ; les ombres s’entremêlent dans la vitre créant un monstre au corps difforme et aux visages pluriels ; le contact froid du siège réveille le sang ; les rails éventrent le sol ; les voies ne filent pas droit ; le couple qui passe est déséquilibré par le pas chancelant de la femme pendue au bras de son compagnon ; la voix doucereuse du plafond signale les minutes d’attente pour calmer l’inquiétude ; voix féminine ou masculine selon la direction ; la signalisation du métro est d’une parité exemplaire ; la lumière cesse d’absorber les couleurs dans ces espaces aux cieux bétonnés ; toute présence est gênante quand elle occupe l’espace ; le rire saccadé d’une femme sonne faux dans le compartiment silencieux ; le train ralentit sa course en expirant sourdement ; odeurs impossibles à délimiter ; le visage de la dame assoupie bascule en arrière dans un somme sans repos ; une jeune fille sourit à ses souvenirs ; les voyageurs s’ébrouent au bip qui annonce la fermeture des portes ; derrière les vitres encrassées la Seine libère ses horizons ; le soleil éblouit de son feu hivernal les visages engourdis par les vibrations du trajet ; une femme regarde à travers ses paupières ; est-ce encore une odeur cette matière âpre et épaisse ; que de marches à monter et descendre dans ces labyrinthes dépourvus de sens ; la toux grasse désarme tous mouvements d’esquive ; tyrannie des fragrances qui empêchent l’abstraction ; vous n’auriez pas un euro ou deux ; des échos citadins traînent souvent derrière les passagers ; vagues murmures qui ne concernent personne ; invisibles silhouettes ostentatoires de présence ; un euro ou deux ; monologues ou prières laïques ; c’est pour manger et dormir ; c’est pour se laver ; je prends aussi les tickets restaurant ; tu n’arrêtes pas de parler Marc-Antoine et la plupart du temps ce que tu dis n’intéresse personne ; la parole de la mère de Marc-Antoine est douce et tranchée ; sans l’ombre d’un doute ; une voix qui sait ; sans le balbutiement d’une nuance ; le visage de l’enfant se perd dans l’ombre de la capuche de son anorak rouge ; sa réponse est un léger grognement qui aussitôt se tait ; les analyses de la mère résonnent dans les quais de la gare matinale ; les pas des passants claquent leur sourde indifférence ; des yeux sans émotion te regardent ; dociles les têtes tanguent ; l’anonymat est bénédiction parfois ; les affiches étalent des bribes de récits sans histoire ; aucun métro à quai ; derrière ils poussent pour passer ; ne pas le rater avant même son arrivée ; les bras encore marqués par la meurtrissure des battants, tenailles dans la chair quand on s’y précipite affolé de rater son passage ; toujours quelqu’un qui te donne l’impression de ne pas être assez rapide malgré la vivacité de ton pas ; peut mieux faire et marcher encore plus vite ; presser pousser passer ; sacré mouvement du matin ; échanges silencieux de passagers besogneux ; pressés poussés dépassés ; pi pi poc poc pi pi poc poc pi pi poc poc ; la station est poulailler citadin ; dans la blancheur des quais déserts on entend glousser le métro à l’arrêt ; de qui se gosse-t-il ; pardon c’est tout je ne vous ai pas poussé j’ai dit pardon je travaille moi pas le temps de traîner dans les couloirs moi ; le ton est sec et virulent ; mots en lames derrière le brillant lissé du sens ; brutalité enrobée de courtoisie ; pardon ou la demande d’autorisation au massacre ; des rires contagieux circulent aussi ; c’est mon papa qu’est là c’est la place de mon papa c’est lui qui est là c’est pas toi ; corps sanglés aux portes ; sentinelles aux aguets de toute ouverture ; une petite fille tourne autour de la barre métallique ; de ses mains elle s’agrippe bras tendus ; silence monastique certains matins ; il arrive à certains passagers de se reconnaître sans se parler ; tu gênes forcément avec ton corps en place ; le nom de la station est répété deux fois à l’approche de l’arrêt ; seule l’intonation change ; quelque chose de plus affirmatif à la deuxième signalisation ; s’agripper à son sac à main dans un excès de précaution ; s’arrêter net provoque le déséquilibre dans la chaîne qui suit ; ne pas se vexer d’être doublé par la détermination de leurs pas ; se faire tout petit contre la cloison du compartiment pour ne pas avoir à se lever aux affluences ; ce n’est pas son cœur mais la musique qui bat à travers les écouteurs ; regards croisés aussitôt détournés ; des bouts de Paris émergent quand l’extérieur se donne à voir ; certains dorment confiants parmi les inconnus de passages ; s’inquiéter sans le signifier de l’odeur de fromage qui se dégage de son cabas ; à chaque arrêt reprendre son mascara pour tenter de finir de se maquiller ; scruter ses pieds pour ne pas avoir à céder son siège à une femme enceinte ; se raccrocher à la rampe même quand la compression est garantie d’équilibre ; le sourire lui échappe ; une blonde croque la dernière bouchée de sa pomme en s’inquiétant du trognon à jeter ; écouter les conversations sans s’y intéresser ; à chaque arrêt le jeune homme recompte les stations de ses lèvres muettes ; le nombre se lit aux mouvements de sa tête picoreuse ; il recompte méfiant envers ses calculs ; ceux qui descendent et ceux qui montent ; ceux qui vont à contre-courant du mouvement ; chut pas si fort baisse la voix tu déranges tu ne vois pas que tu déranges ; espérer revoir les mêmes visages le soir après le passage de la journée ; difficile d’être petit et de respirer autre chose que le corps de l’autre pendant les heures de pointe ; par intervalles réguliers les lampes des couloirs en suggèrent les entrailles ; parfois bagages ou poussettes bouchent le peu d’espace disponible ; les bagages en fin de semaine et les poussettes aux heures de pointe ; le passager vérifie la montre à chaque minute qui passe comme pour intimider le temps ; des odeurs synthétiques aussi écœurantes que les parfums des voitures ; outrages aux fleurs que ces appellations ; elle est assez petite pour pouvoir balancer des jambes quand elle s’assoit sur le siège rouge du quai ; la chevelure de la femme reste coincée entre les deux barres en caoutchouc à la fermeture des portes ; sensation qui éveille des souvenirs de cheveux arrachés pendant certaines récréations d’antan ; dos à dos pour atténuer ce troublant sentiment d’intimité ; gêne à se sentir caressé ou massé par un bras ; par une hanche ; par un genou ; par un sein ; des corps pour toujours inconnus mélangent leur peau et leurs odeurs ; certains vénèrent leur sac au point de lui consacrer le siège adjacent ; tu m’entends tu m’entends tu ne m’entends pas ça coupe le métro ; tu n’es pas transporté dans les transports en commun mais trimbalé ; l’heure est aux moteurs ; l’espace est aux mouvements impersonnels derrière les pensées en fuite ; aux sifflements de portes qui se referment ; grincements de roues ; pleins feux !

GRACIA BEJJANI*


L’escalier monumental ; en surplomb la statue de D’Artagnan ; droit dans ses bottes ; c’était le point repère ; l’arrivée proche ; enfin ; dernière rue à gauche ; juste avant le panneau indiquant la sortie de ville ; Auch ; encadré de noir barré de rouge ; Jeanne attendait ; à l’écoute ; du moteur de la voiture qui ralentirait ; s’arrêterait ; ma grand mère aux cheveux blancs cendrés ; visage de marmotte ; penchée sur son ouvrage ; la lampe du plafond baissée ; jusqu’à la table presque ; de ses mains déformées ; boursoufflées ; sculptées par le temps ; elle ajustait les morceaux de tissus ; dans la cuisine le four à bois chauffait ; contre le four ; à côté de l’évier ; des chiffons séchaient ; posés sur une boîte en plastique ; pleine d’épluchures pour les poules ; et les lapins ; dans la chambre ; le froid du lit ; les draps rêches ; le traversin moins confortable que des oreillers ; le dessus de lit crocheté de ses doigts noueux ; assorti aux rideaux de la fenêtre ; ouverte le matin par le bruit de la bèche de mon grand père ; derrière la murette du potager ; penché à ramasser les pommes de terre ; pour la soupe du soir ; le pire c’était les choux ; l’odeur qui déjà ; ne donnait plus envie de manger ; les trois petits coups à la fenêtre de la cuisine ; il s’annonçait ainsi ; le voisin d’en face ; le journal sous le bras ; acheté au tabac ; celui au coin de la rue ; à l’enseigne rouge ; et il déposait ; sur le rebord de la fenêtre ; le journal de la veille ; pas de sonnette ; le battant droit du portail était ouvert ; dès le chant du coq ; retenu par une barre de fer ; enclenchée dans un socle ; l’autre battant s’ouvrait ; deux fois par semaine ; pour aller chercher le lait frais ; à la ferme du haut ; avec la 2CV ; qui cahotait entre les platanes ; peinait le long de la côte ; grinçait sur le chemin caillouteux ; coursée à l’arrivée par les chiens alertés ; la queue frémissante ; jappant entre les canards apeurés ; qui battaient des ailes ; dans de vide de l’air ; la fille du fermier savait ; elle sortait de la grange ; un panier d’œufs à la main ; jamais mariée ; toute sa vie à aider les parents ; par amour peut-être ou par peur de la vie ; de la ville ; de la vie à la ville ; de la vie des hommes ; du bruit des hommes ; elle déposait ses sabots ; crottés ; à l’entrée de la bâtisse principale ; ressortait avec un journal ; la Dépêche ; en dépliait une page sur le banc ; blanchi par la fiente de poule ; déposait un œuf à chaque coin ; enroulait autour le journal ; en plaçait un autre au milieu ; celui-là collé à une plume ou l’inverse ; puis l’entourait encore de papier ; précautionneusement ; ainsi elle emmaillotait ; une demie douzaine d’œufs ; puis inévitablement sortait ; de la poche de son tablier ; un mouchoir ; essuyait une larme ; au coin de ses yeux creusés par les rêves ; mettait en boule le mouchoir ; de ses mains rugueuses ; noueuses ; bien sûr ; elle descendrait jusqu’à la ville ; pour le miel ; pas besoin de payer les œufs ; ni le lait cette fois ; sur le retour ; la 2CV ne marquait jamais le stop ; en bas du chemin ; elle s’engouffrait dans son élan ; sur la route goudronnée ; bordée de champs ; de tournesols dociles ; la tête relevée vers l’astre ; il y avait un banc ; adossé au palmier velu ; à droite du portail ; le vieux Cazenave ; le béret de travers sur la tête ; s’y asseyait ; histoire de rentrer chez lui moins vite ; en bas de la rue ; dans une maison aux volets gris ; fermés sur la solitude ; entourée de grillage blanc ; sur lequel grimpaient des rosiers et s’appuyaient les branches d’un prunier ; à la tombée de la nuit ; l’autre voisin rentrait ses quatre vaches ; le bâton à la main ; le chien courait entre leurs pattes ; s’arrêtait au palmier ; et pissait un coup ; hélé par Jeanne depuis l’évier du puits ; entouré de dahlias écarlates ; comme pour éclairer la nuit ; comme pour colorer le jour ; le portail poussé ; le bruit d’un tour de clé ; le lampadaire allumé ; plus haut que le palmier .

ANOUK SULLIVAN


sur la jetée ; au bord du gouffre ; en dessous du seuil de la marée basse on se penche quand même pour voir les anémones au mur ; les choses blanches et translucides que l’on appelle ascidies ; les marches de l’escalier sont glissantes ; l’escalier glissant mène à l’eau qui va et vient ; quelques pêcheurs toujours assis ou debouts en sentinelle à côté de leur ligne ; les pêcheurs parlent peu ; les pêcheurs sont des gens à part ; leur seau vers lequel on ose à peine jeter un regard ; on ne cherche pas à engager la conversation ; la barrière au bout de la jetée où les pêcheurs s’accoudent ; la barrière au bout de la jetée où les pêcheurs s’accoudent et attendent ; la barrière qu’il ne faut pas franchir ; mais toujours on joue à contourner la barrière ; au dessus du vide on se tient ; on se tient solidement ; personne ne saute à cet endroit pas même à marée haute ; en dessous l’eau file et tourbillonne ; parfois les tourbillons emportent les nageurs et les recrachent plusieurs mètres plus loin ; et dans le ciel des nuages passent plus ou moins vite c’est selon ; il y a dans le seau des pêcheurs et dans leurs sacs des objets mystérieux ; des objets vaguement dégoûtants dont on voudrait connaître l’usage ; choses vivantes ou mortes aux lueurs d’arc-en-ciel ;

MORGANE MADELINE-MASSART


Il n’y a plus de place sur cette petite place ; on n’y respire plus l’air des tilleuls et des platanes ; envahie elle est de voitures de motos et de cacas de chiens ; de graffitis aussi ; nous y vendions l’Huma le dimanche-matin ; Maurice arrivait le premier ; il habitait à deux pas dans un immeuble La Savoisienne ; il était postier ; il avait fait la Résistance ; mon père me l’avait raconté ; Franc Tireur Partisan ; Maurice en parlait rarement ; sinon lui venaient les larmes aux yeux ; nous arrivions d’en bas avec Louis ; il habitait tout près de la mer ; il passait me prendre ; nous amenions les journaux ; nous tournions le dos à la rade et montions vers la place en sifflant ; Louis était cantonnier ; le jour de mon Brevet il m’a accompagné en mobylette au lycée Pagnol ; orange la mobylette ; il fumait beaucoup ; une derrière l’autre ; juste avant d’arriver sur la place nous longions l’Impérial ; j’y ai vu tant de westerns ; mangé tant de frigolos à l’entracte ; aujourd’hui ce cinéma est mort ; devenu une Maison pour tous ; sur la gauche de la place une école faisait angle en surplomb ; elle a disparu elle aussi ; ils ont construit une banque à la place ; Louis connaissait chaque rue d’Endoume ; chaque habitant de chaque maison de chaque rue ; Louis était le roi du quartier ; le roi de la place ; L’Huma se vendait comme des petits pains ; le muguet du 1er mai s’arrachait lui aussi ; quand on avait fini on buvait un casa ; on trinquait à la santé du Parti ; le bar n’existe plus ; agence immobilière à la place ; il ne reste plus que Loulou, le coiffeur pour hommes et Aldo le marchand de raviolis ; le trolleybus s’arrêtait juste devant notre petite table de camping sur la place ; c’était le 63 ; le traminot nous taquinait ; Duclos vous passe le bonjour il lançait ; il roulait les r comme lui ; Ginette la fleuriste à côté de Aldo rigolait ; maintenant le trolley ne passe plus ; un jour ils sont venus démonter les rails en l’air ; un bus a pris le relais ; Ginette est morte il y a deux ans je crois ; on l’a retrouvée un soir sur la place ; inanimée ; une affichette à vendre est collée sur sa vitrine ; lettres noires sur fond rouge pâle.

ÉRIC SCHULTHESS*


c’est insidieux et c’est étrange ; ça ressemble ; à marcher une nuit ; dans la rue flottante d’une ville transformée ; imperceptiblement méconnue ; décalée de ses seuils ; de ses fenêtres ; de ses lampes obliques ; du chuintant des roues ; du grignotement dressé des parcmètres ; leurs têtes d’animaux guetteurs ; immobiles ; oubliée de ses cris ; de ses chahuts ; de ceux qui y vont deux par deux ; ou agglutinés en grappes obstinées aux terrasses ; devenue tu sais pas comment ; tu sais pas quand ; sous tes pieds plus silencieuse presque inédite ; c’est d’abord un inconfort léger aux entournures ; pas de quoi dire ni nommer vraiment ; rien d’utile au palais ; qui viendrait dicible désigner ; faire encore signe ; c’est plutôt ça qui rassurerait ; mais non ; là une sorte de halo ; une accentuation légère du relief ; un soupçon acidulé ; les choses ne t’atteignent plus exactement de la même manière ; de multiples échos très brefs décalquent tes pas sonores ; et bientôt menaçants ; ne pas se retourner ; parler plus fort ; un bruit de fond ; un brouillard ; tu fais ça ; puis tu inclines un peu la tête ; passer inaperçu ; in extremis échapper à ce qui suinte ; si léger encore ; subreptice et très légèrement tactile ; un tout petit souffle d’air moisi ; au passage froid entre deux façades indifférentes d’immeubles pierreux ; après le cône d’ombre humide ; ses contours verdis ; son odeur âcre d’urines mêlées ; après les éraillures de feulements griffus ; des chats s’étrillent dans le noir puant ; après la cour vérolée de poubelles ; la cohorte d’immondices ; la pluie fine froisse sa soie sur ta peau ; tu passes ; c’est encore un insensible glissement ; un infime décalage un frémissement ; ça ressemble à ; une bête furtive qui agite la trace de son passage ; te suit au bord des yeux ; une onde brève de feuillage, un soubresaut ; un zigzag court d’orvet blanc ; ça ressemble à ; un frisson le matin gris au réveil ; son entaille de secousse ébroue les lambeaux de nuit collés ; en sursis ; aux paupières ; et crève ta tête nue ; disperse la limaille des rêves glauques ; alors ; tu inaugures peu à peu l’entre-deux rives du soupçon et de l’arrachement à l’ancienne quiétude qui t’allait si bien ; qui t’allait comme un gant ; façon de dire ça te faisait une belle dégaine ; tu avançais en pleine lumière ; tu te croyais sûr de ton temps et d’y être bien posé ; tu avais bonne allure belle découpe tu te connaissais satisfait d’être là et d’y accomplir des heures aimées claires et rendues faciles ; des heures pleines des heures vives des heures liées au temps des autres ; et les paroles dites semaient leurs vertus de faire entendre les hommes aux autres hommes ; ça moissonnait des vies à partager ou même parfois c’était juste pour rien ; le simple bonheur ébloui d’être là oui pour rien ; sans avoir à quémander sa place ni à la défendre ; tu étais alors articulé à des paysages sûrs d’occupations communes ; tu te tenais en ton lieu sûr comme un galet dans la main ; je veux dire par cette rigoureuse et simple certitude muette ; y être bien attendu ; profus infiniment ; et pourtant rassemblé ; si bien rassemblé.

JACQUES DE TURENNE


au sortir de l’appartement ; chaleur plombante d’un soleil au zénith ; sur le palier ; accorder un regard ébloui à ce rectangle de ciel en uniforme bleu ardent ; respirer un air qui assèche instantanément les sinus et le fond de la gorge ; trois étages ; les descendre ; vite ; à cette heure-ci la cage d’escalier est transformée en four ; aucune envie de s’attarder comme souvent ; à discuter un brin avec la voisine du dessous ; devenue une amie au fil des ans ; ombre et fraîcheur dans le long couloir étroit ; on le voudrait plus long encore ; pour entrer le plus tard possible dans la fournaise de la rue ; traverser un couloir en respirant les effluves stagnantes de poulet rôti c’est assez éprouvant quand on ne mange pas de viande ; de neuf à vingt et une heures l’odeur monte dans les étages ; elle entre dans la chambre ; parfois dans la grande pièce à vivre qui donne sur la cour ; elle devient envahissante ; sauf le lundi ; seul jour où la rôtisserie fait relâche ; ce désagrément n’empêche pas une fois la porte du couloir ouverte de saluer Emel ; c’est la patronne ; elle travaille dur avec son mari ; un mercredi par mois c’est une odeur âcre ; yeux qui piquent gorge irritée ; elle vient de chez le coiffeur pour hommes ; avec le salon on partage la même cour ; alors forcément l’odeur des teintures des laques des shampoings des détergents remonte dans les canalisations ; finit par sortir par le lavabo ; par prendre ses aises dans la salle de bains ; ça peut durer des heures ; mais quoi dire à notre voisin de gauche de coiffeur ; quoi dire au couple de restaurateurs et voisins de droite ; on ne va tout de même pas faire faire un constat de délit d’odeur ; il est plus sage de faire avec ; de continuer à entretenir de bonnes relations avec son voisinage ; bonjour bonsoir ça va le petit il va encore faire chaud aujourd’hui ; se tenir mutuellement la porte ; un sourire ; des petits riens ; mine de rien ces échanges convenus ça fait du bien au vivre ensemble ; du bien au quotidien ; il y a des bagnoles garées de chaque côté de la rue ; des bagnoles qui circulent au milieu ; on ne sait pas trop où marcher ; faut se faufiler ; ruser ; zigzaguer ; ça klaxonne ; un scooter un mob pétaradent et puent leur mélange polluant d’essence et d’huile ; après avoir fait quelques mètres dans cette rue déclarée semi-piétonne ; la mairie manque pas d’air ! ; on en vient à regretter l’odeur du poulet rôti ; qui pourtant nous incommodait quelques instants plus tôt ; on croise un flot de gens ; il manque un morceau à la baguette de pain frais de quelques uns ; n’ont pas pu s’empêcher de grignoter ; comme on les comprend ! ; on salue de la main ou de la voix des connaissances ; des hommes tiennent par la ficelle en bolduc une boîte de gâteaux ; c’est dimanche ; des attablés discutent à la minuscule terrasse du salon de thé, d’autres dégustent les délicieux antipasti chez le traiteur italien ; un bon copain ; le chocolatier aussi est ouvert ; le dernier tiers de ma rue est redoutable ; tant de tentations journalières auxquelles il faut apprendre à résister ; les cloches sonnent ; devant l’église de la Madeleine des soldats ; mitraillettes au poing ; marchant de long en large ; contre le mur de la poste qui fait l’angle se tient à sa place habituelle ce couple improbable : un vieux monsieur affalé sur son déambulateur ; tendant une main au bon cœur des messieurs-dames ; et son acolyte plus jeune ; très grand ; très maigre ; la maigreur et la démarche chancelante de ceux qui abusent de l’alcool ; avec Marie maraîchère aussi fraîche que ses légumes on se salue d’un hochement de tête ; elle a encore beaucoup de monde à servir ; pas le temps pour discuter aujourd’hui ; admirer les bouquets de fleurs des champs et fleurs de jardin de cette femme ; un visage buriné de paysanne ; un visage qui ne triche pas ; un beau visage ; un goût certain pour la composition florale ; ses bouquets sont magnifiques ; encore un manège à poulets comme disait ma fille de quatre ans quand elle passait devant une rôtisserie ; un autre étal de fruits et légumes ; un camion de crèmerie ; odeur de brioche ; c’est jour de marché sur une petite place ; dans un centre ville ; c’est dimanche ; c’est l’été ; le premier ; depuis qu’il nous faut vivre avec l’état d’urgence ;

VÉRONIQUE SÉLÉNÉ


En cherchant une autre maison je trouvais celle-ci ; entrer dans un rêve ; faire le tour virtuellement et déjà tomber sous le charme ; situer plus précisément sur une carte ; estimer l’éloignement du village ; des villes voisines ; découvrir que le propriétaire est une municipalité ; suis-je bête ; évidement puisque l’église lui appartient déjà ; demander davantage de photographies ; prévoir d’aller rapidement sur place ; prendre rendez-vous avec le maire ; échanger avec le secrétariat ; y aller ; prendre les clefs chez la voisine ; les fenêtres on été changées ; les portes sur l’extérieur devront l’être ; entrer par l’arrière ; par le jardin du curé ; en parler avec un vieux monsieur du hameau ; les plus jeunes des dix habitants ont soixante ans ; oh, oui, il y a beaucoup de travaux ; et puis faut voir la charpente ; les lauzes, ça coûtent ; le vide sanitaire est plein d’eau l’hiver ; faut drainer ;c’est insalubre, qu’ils ont dit ; les derniers locataires sont partis sans payer des loyers ; le maire dit que c’était pour leur rendre service ; vous savez comme sont les gens ; ouvrir les volets : c’est grand ; tout est à faire ; on peut tout faire ; imaginer les soirs d’été sous les étoiles ; silence ; lumière de l’éclairage public la nuit ; casser un mur et mettre une verrière ; faire venir les amis ; la campagne ; monter à l’étage ; grandes pièces habitables immédiatement ; on en fait dormir plein, ici ; en bas on pense juste pour nous ; grande pièce unique cuisine-salon-bureau-bibliothèque ; garder le plancher ; de l’étage aller au grenier ; la charpente est bonne ; si vous le dites ; des trous de lumière entre les lauzes ; le dégâts des eaux, c’est rien ; faites une proposition ; on reviendra ; je vous écrirai vite ; revenir l’après-midi ; faire une vidéo ; faire des photos ; en parler avec la voisine ; logements sociaux, logements de vacance pour démunis ; des gens du Nord, dix enfants ; ça marchait droit ; ils n’avaient jamais vu la campagne ; rentrer à l’hôtel ; en parler ; encourager le rêve ; revenir roder le lendemain ; la cloche sonne les heures ; on fera une proposition ; elle sera acceptée ; c’est pas cher, tellement de travaux ; la chaudière est récente ; mais l’assainissement ; garder le vieux plancher en bas ; déplacer la salle de bain ; lettre de proposition très officielle pour une offre ; conseil municipal ; validation ; confirmation ; notaire, compromis, ça va vite ; on reviendra la semaine prochaine ; tant à faire qu’on pourra tout faire ; avis divers ; conversations téléphoniques ; renseignements pris, le budget enfle ; revenir ; sur son piton, visible des collines alentour, la bâtisse est majestueuse ; beaux murs en pierre ; venir avec un architecte ; pas envie de donner son avis ; tout à faire mais tout est possible ; budget ; il s’en va ; taches au plafond ; froid ; plancher moins joli ; coût toiture à refaire ; électricité à normaliser ; plomberie défaillante ; l’étage propre mais triste ; tout est trop grand ; papier peint pendant ; chaque idée est un coût en plus ; l’indispensable mange ce que je peux y mettre ; les yeux plus gros que le ventre ; la mariée n’est plus si belle ; ne rien pouvoir suivre sur place ; tout à reprendre ; non décidément ; un mauvais rêve : je n’achèterai pas le presbytère ;

PHILIPPE GIRAULT-DAUSSAN


Pas moins de 5 passages pour piétons ; sur à peine 200m ; profusions de potelets ; avec bandes contrastantes et réfléchissantes ; sécurité, accessibilité, tout est respecté ; de la pharmacie à l’église ; de l’église à la pâtisserie l’Angélus ; de la pâtisserie à la pharmacie ; nouveau venu de la pâtisserie au cabinet de kiné ; place de stationnement pour personnes à mobilité réduite ; deux fatales plaques d’égout intégrées dans les zébrures du passage pour piétons ; gare à tes pneus, camarade qui a voulu stationner dans ce coupe gorge ; plus bas dans la rue, le dernier passage ; de la nouvelle bouquinerie au restaurant Le Moiron ; la rue, en pente, étroite, un seul côté de stationnement ; mais la vitesse des automobiles, voire des camions qui négligent la déviation ; un pas mal assuré sur le pavage du trottoir, carreaux granités, pose droite ; bande blanche de clou podolactile ; re - pavage carreaux granités, pose droite ; éviter le bord en ciment, chanfreiné à 30°, hauteur réglementaire ; de nouveau la bande blanche avec ses prépondérances en quinconce ; et le trottoir enfin, très étroit le trottoir ; l’entrée du cabinet de kinésithérapie ; déjà bien des exercices d’équilibre avant la séance ; un panneau de travaux, toujours des rues à éventrer dans une zone touristique ; sécurité, accessibilité ;

CHRISTIANE MANDIN


Les pavillons serrés les uns contre les autres ; une allée au milieu ; des voitures rangées sagement devant des portes de garage blanches ; des haies de lauriers bien taillées ; une maison désertée au milieu ; oubliée ; un drame à la fin de l’été ; gyrophares bleus qui éclairent la nuit ; pas de sirène ; plus besoin ; brancard portant un drap blanc sur un corps sans vie ; le jour se lève ; bruit de parebrises qu’on gratte à l’unisson ; enfants et adolescents qui s’en vont dans le froid ; les voitures qui partent les unes après les autres ; l’allée désertée ; ceux qui restent s’affairent ; va-et-vient de dos voutés luttant contre le froid ; camionnettes de livreurs et d’artisans prennent les places laissées vides ; les enfants et les adolescents reviennent ; on se risque dehors quelques instants ; souvenirs des cris de l’été ; les enfants qui courent dans l’allée dans de folles chevauchées ; les voitures reviennent se ranger sagement devant les portes de garage blanches ; l’odeur des cheminées envahit l’air froid ; l’allée est éclairée par des globes de lumière ; on s’affaire au travers des rideaux tirés sur des fenêtres éclairées ; quelques chats se risquent au dehors ; la nuit qui tombe est profonde ; le brouillard remplace la nuit ; les pavillons serrés les uns contre les autres ; une allée au milieu ; des voitures rangées sagement devant des portes de garage blanches.

ANTOINE RAVET


Dès que l’on entre un puits de lumière ; des plantes vertes, une misère aux feuilles violettes ; les boules blanches de plants de coton ; des masques suspendus à des cordes ; un personnage-ballon de plastique rose, à la Niki de Saint Phalle oscillant entre un côté homme et un côté femme ; des galets ronds très bleus avec des haïkus inscrits dessous sur leur face blanche ; un miroir dans un cadre ouvragé très bleu aussi ; un bloc de terre surmonté d’un visage de profil portant une coiffe tâchée d’or (son nom est une métonymie : un profil, il y en aura d’autres ) ; une table rectangulaire constituée de larges planches vert clair ; des pots de pinceaux, de crayons, de brosses à dents, de feutres couleur, de baguettes, de limes à ongle, de tiges, d’outils en bois et en métal ; des casiers de plastique de couleur d’où débordent des chaussures (grande pointure), des papiers, chiffons, outils, sopalin etc. ; une table rectangulaire au plateau rouge rayé en de multiples endroits, balayé de traînées blanchâtres ; en suspension, trois silhouettes en fil de fer d’une dizaine de centimètres de hauteur dont deux avec seins et talons ; une photo grand format : quatre ombres, des hommes sur un tarmac pris en contre plongée, derrière eux, l’éclat du soleil ; une femme brune en céramique (une trentaine de centimètres de hauteur) vêtue d’un maillot bleu, les bras tendus à l’intérieur d’ un cercle ouvert dont dépasse sa tête ; le petit peuple des profils (une dizaine) et leurs drôles de têtes ahuries, grincheuses, curieuses, commères avec leurs nez pointus, en patate, en trompette, leurs crânes en obus, sourcil haut, cheveux en brosse, chignon de vieille, grosses lèvres, couronne d’émail bleu, grandes oreilles ; une balance à deux plateaux ; un chalumeau ; une forme blanche qui fait penser à une statue de vierge ; une tête qui semble sortir d’un tunnel ; un visage affleurant un bloc de terre gris pâle ; d’autres profils ; des boules de terre ; une théière noire à motifs géométriques blancs ; d’autres visages à fleur de terre ; un bloc vertical de pierre noire luisante taillée en facettes (vingt centimètres de hauteur) ; une petite maison en terre ; un parallélépipède de verre ; une radio ; des tissus blancs recouvrant des formes ; des bocaux de poudre ceradel, engobe, jaune, celadon, engobe E-15 rouge tomate, orange flammé, blanc satiné, brun miel, émail raku, bleu 1250°-1280°, turquoise mat, ocre, avoine etc. ; des affiches : Vermeer (1632-1675), La ruelle / MAMAC Nice 2002, Niki de Saint Phalle / XII° festival international céramique, La Chine/ galerie Cave / Italia – Los guerreros de Riage/ Jacky Coville – 1er octobre - 17 décembre 1999 ; des cartes postales, beaucoup, partout  ; des portraits de Dürer ; un évier inox à deux bacs ; une table de battage avec maillet ; des couteaux à enduire ; le four à gaz, l’air d’un coffre-fort, octogonal, surmonté d’une hotte, à sa base trois rampes de brûleurs reliés à la conduite de gaz ; le four électrique, porte vert clair, poignée encadrement et gonds vert foncé ; une photo même format que la première : comme une tête bouclée en contre-jour dans un cockpit, Zlin-Avion ; des bustes en céramiques dits jocondes china ; des profils ; une sculpture verticale empilement de briques de grès déformées (environ un mètre cinquante de haut) ; six esquisses sous verre ; des rouleaux de papiers debout contre le mur ; un portique miniature où sont accrochés des pinceaux ; des livres ; des classeurs ; des plombs octogonaux ; un réveil rouge ; une boîte en carton ; une silhouette blanche lisse comme un bouddha en méditation ; une femme de céramique en kimono noir assise de guingois, jambes ballantes, chevelure brune dans le cou ; un jardin, pelouse jaunie par le soleil, laurier rose en fleurs, géraniums ; une sculpture verticale constituée de boules brunes ; une sculpture verticale constituée de briques déchirées (environ un mètre cinquante de hauteur chacune) où sont inscrits les articles de la déclaration des droits de l’homme. (photo : les profils de Danièle Marteau)

BÉATRICE D


Sur les bancs alignés, des mères, des nounous, des cartables vautrés ; on les jette par terre ; si léger, suspendu à l’horizontale au tourniquet ; le grain du sol, les arbres, les ballons les visages fondent en lignes colorées ; titubant on essaie de marcher droit ; c’est la bande annonce des vendredi et samedi soir où on prend ses premières cuites en sortant d’autres écoles ; à la fontaine, la tête penche pour attraper le filet d’eau ; les bouteilles récupérées dans les poubelles sont remplies à raz pour la bataille d’eau ; les pieds pataugent dans les sandales ; tout collés et poisseux ; Chez Nordine, Les sucettes laissent la langue bleu ; il arrive par la petite porte latérale où il y les réserves ; on trouve à la caisse des petites annonces, des cartes de visites, des calendriers ; il fournit encore et loin à la ronde les bouteilles de butagaz ;accompagné jusqu’au seuil, il sait donner à tous le sentiment d’être unique ; Les plaques d’égoût ont des motifs chaque fois différents ; labyrinthe des les joueurs de billes assis en tailleur ; les bébés nouveaux déballés sur une couverture s’esquivent pour manger la terre, sucer les mégots, la jolie crotte chien ; l’espace canin attire surtout les ballons ; les grillages servent à être escaladé ou percé ; on repousse les frontières pour récupérer la balle ; on se cache dans les bambous douteux ; les acacias sont tondus les hivers pour mieux épaissir la colline ; les ramures abritent des canapés défoncés et des couvertures ; on se glisse derrière les buis pour arriver sans être vu ; c’est la cavalcade dans les escaliers en fer, chaque marche est martelée pour en extraire un bruit creux et sonore, longtemps ; jouer à espionner les grands du collège descendant nonchalamment les escaliers ; un bruissement sur les bancs se propage ; un enfant perdu, une mère affolée se tord les bras ; des faits divers refoulés viennent à l’esprit ; jusqu’au signe d’apaisement ; il était dans l’angle mort ; Peter Pan est revenu avec sa chevelure de Mohican et ses bâtons taillés en orgue accrochés à son vélo ; il sort un peigne et lisse lentement sa crinière ; les plus effrontés s’approchent ; il ferme ses yeux de félin en cage ; les dames maghrébines sont revenus au printemps s’asseoir sur leur bancs ; leurs vieilles mains usées, tatouées au henné, sont posées sur les genoux ; elles ne sont plus que quatre ; la dame aux joues douces et polies comme du savon est repartie mourir au bled ; elle ne tend plus les lettres à l’écrivain public en herbe ; son mari, la tête coiffée d’un toque de fourrure, ne va plus au marché chercher les herbes et les légumes manquants ; de l’autre côté du muret, les dealers en faction ; ils attendent ; le dernier match de la Ligue, le Real de Madrid a mis la raclé au Barça ; on se repasse les buts en vidéo ; avec la 4G, on peut télécharger le dernier Warcraft ; devant la vitrine des architectes, ils ajustent la casquette ; le vieux café aux tenanciers jaunis est devenu une agence immobilière ; des panneaux Logic immo vendu, Foncia votre partenaire , fleurissent aux fenêtres ; Bientôt pour vous, une loggia, des appartements très haut standing ; collés à la devanture, les fillettes regardent les maquettes avec les figurines miniatures ; les dimanche on entend les cloches ; Des Papa mobiles déchargent des cargaisons d’enfants à cagoule ; les louveteaux jouent avec Monsieur l’abbé au foot.

HÉLÈNE BOIVIN

Iaisser filer la campagne ; à droite une route s’avance ; elle pénètre une double rangée de maisons en briques ; rouge foncé, étroites, hautes et serrées ; misères associées, rafistolées de PVC ; au bout, en courbe, l’Institut Saint Charles ; bâtiment aveugle ; forteresse brune ; impénétrable ; pas un chat ; pas un nuage ; l’école est contournée ; éclaircissement des façades ; pierres blanches sur pourpre ; apparition brutale d’une vitrine ; tellement fluorescente qu’elle tape à l’oeil ; qui la rejette ; regard dévié vers le haut ; retenu en l’air ; un fond bleu bordé d’étoiles dorées ; LE CARILLON ; majuscules d’un noir parfait ; une guirlande de cloches claires autour ; célébration brillante et douce ; mille et un carreaux pour ce chapiteau art déco ; quand l’heure était à la fête ; angle droit ; le boulevard s’impose avec son défilé de carrosseries grises ; s’infiltrer ; facile ; dans les petites villes de l’Aisne, on laisse passer l’autre ; le temps aussi ; la lenteur est une vertu ; de part et d’autre, des commerces ; uniquement ; renouvelés sans cesse ; des enseignes mobiles, interchangeables ; ici on déstocke, là on liquide ; où sont passés les lécheurs de vitrine ; résistent quelques pharmacies, la librairie, une ou deux pâtisseries, le bar tabac ; les automobiles tranquilles traînent leur pollution vers la campagne ; les supermarchés et Mac Do y ont planté leur cirque ; recul dans le temps ; viser le haut pour mieux revenir en arrière ; c’est un long parchemin blanc crème ; il se déploie aux étages ; ressortent encore les appellations d’avant et après guerre ; famille G, aux armes de Chauny, B et fils ; des escaliers cirés ; monter pour essayer ; des tissus ; des jouets à ne pas toucher ; multicolores profusions ; habileté des vendeuses ; élégantes ; sérieuses ; le chignon est strict et chic ; oui, la ville du haut a été entièrement blanchie ; passé masqué ; sans honte ; au bout à gauche, la gare ; la passerelle bétonnée aurait rétréci ; la gare, elle, aurait pris de l’ampleur ; elle étale des ailes massives ; elle défie le ciel de son aiguille d’ardoises ; fière allure ; un rouge orangé ; de hautes fenêtres bordées de blanc ; une large marquise protège la double porte ; quelques jeunes gens sortent ; à l’intérieur, un guichet en attente ; installation du vide ; une immense vitre en forme de demi-cercle prend les trois quarts du mur du fond ; cette transparence laisse entrevoir les escaliers empruntés au temps des années heureuses ; il y aurait à cet instant un choc d’effroi ; comme un oiseau qui se précipiterait contre le verre ; faire demi- tour ; remonter le boulevard de l’essentiel ; tout gober ; prendre le trottoir de droite ; comme avant ; tout parait élargi ; on a replanté des arbres ; tellement minces ; les trottoirs ont gagné sur l’avenue ; mais ; le manoir ; avec ses pierres rousses ; ses vitraux ; ses lueurs dans les matins d’hiver ; erreur d’appréciation ; champ contre champ ; le visuel l’emporte sur la mémoire ; il est là ; près ; cimenté, blanchi dans sa base, ses portes et grilles ; un carton plastifié affiche une rénovation au bénéfice d’associations ; à quelques mètres, placardés, un texte, une photo ; elle s’appelait Simone Michel-Levy ; quelques lignes disent la formation à la poste locale de cette inépuisable résistante ; active même en déportation ; assassinée juste avant la libération ; reconnaissance bien faible et tardive ; détourner son attention ; peu de circulation ; arrive une Mini Cooper ; silencieuse ; pour elle s’ouvre le portail ; puis la porte du garage ; pas de geste ; pas de bruit ; automatismes parfaits ; du même côté, un peu plus loin, le bloc épais, uniformément clair de la Caisse d’Epargne ; lettres immenses, en relief ; dessous une frise d’épis de blé ; dessous encore, tout petit, un distributeur de billets ; un jeune homme se sert ; inutile de se méfier, il n’y a plus personne dans la belle rue Gambetta ; seulement des âmes retranchées derrière des volets roulants ; c’est le jour de fermeture du grand lycée ; il bouillonne de souvenirs ; une deuxième grille lui a été ajoutée ; on dit qu’il est mal fréquenté ; que, question sécurité et niveau des enfants, il vaut mieux faire confiance à l’institution Saint Charles

MARIE-C FRESNEL


Ce sera un non lieu au bord de l’eau ; tant pis pour les inondations ; on y trouvera pas âme assimilée qui vive ; pas H ou F nationalité F ; pas de papiers à jour passeport biométrique figure dégagée et profession truc ; on rentrera par la porte de derrière ; ça salira tout le temps la tomette ; quand on pousse la porte elle racle par terre ; un jour y’en a bien un qui se décidera à la bricoler ; avec la voix gueulant de l’étage dépêchez-vous de rentrer ça refroidit la maison ; on va droit à la bibliothèque commune ; dans la pièce la plus grande de toutes ; on ramène des bouquins à tour de rôle ; on n’est jamais d’accord sur la technique de rangement ; y’en a qui font chut on travaille ; parfois certains prof viennent nous rendre visite ; faut dire que la pièce est vraiment supère ; avec la bibliothèque à étages qu’on a fabriqué tous ensemble ; et les tables rondes qui invitent ; plus de vieux ordinateurs bricolés pour tous ; une sorte d’université permanente ; où on peut se cultiver en paix ; faire un feu avant de s’installer ; on apporte toujours de quoi se chauffer ; il y a des gens qui ne s’entendent pas comme partout ; on marche dans la futaie pour y accéder ; les plantes sauvages et les herbes folles ; certains préféreraient s’isoler dans le bois ; un peu comme les sdf de Vincennes ; ils sont tous morts depuis longtemps ; ils ont été dispersés pour accélérer leur disparition ; eux-aussi ont droit à des amis ; j’ai vu des flics leur piquer leurs chiens et leur mobilier de camping ; on s’était réuni à l’entrée du bois ce jour là ; les passants passaient l’air indifférent vide ; pressés de rentrer chez eux ; l’un d’entre nous avait traversé le carrefour ; il avait un peu de liquide sur lui ; on l’a regardé entrer dans une boulangerie juste en face ; vétuste comme le quartier la peinture fissurée ; les couleurs en hibernation ; le grand carrefour endormi ; il est resté un long moment à l’intérieur ; on commençait à se poser des questions ; finalement il en est ressorti ; il arborait un sourire triomphant en agitant la main dans notre direction ; il a retraversé sans faire attention les bras chargés ; c’est là qu’une bagnole l’a cueilli ; je me souviens c’était une grosse berline ; de celle qui ne craignent pas les chocs dans la ville ; on s’est tous levé d’un bond ; la caisse aux fenêtres en verres fumés ; un vieux assis tranquille appelant les secours de son téléphone de bord ; heureusement il n’était pas mort ; mais allongé les pains éparpillés sur la chaussée et les invendus de viennoiserie qu’il avait réussi à se faire offrir avec son bagou celui-là ; quand l’ambulance et les flics sont arrivés on en menait pas large ; notre manif à la baille ; les gens s’arrêtant et commençant à gêner la circulation ; on s’est retrouvé à l’hosto ; nickel première classe dans une grande tour de verre ; moi restant sur le trottoir le nez en l’air ; d’immenses cubes transparents délicatement déposés ; à travers le bleu feutré de l’atmosphère polluée ; les autres bloquant la porte me criant de bouger ; à l’intérieur activité à donner le tournis ; sauf les malades allongés dans les couloirs ; ça sentait une odeur bizarre ; on s’était retranché dans une salle d’attente ; à se regarder sans se voir ni se parler ; l’ami englouti dans un vortex de soins ; une femme en uniforme blanc se plantant devant nous sortez vous n’avez rien à faire ici ; au café à refaire l’événement ; la conversation haussant le ton et déviant sur la politique ; ce sera une maison au bord de l’eau ; attention ça craint les inondations ; le rade respirait la bonne tenue du quartier ; qui a du fric pour payer les consommations ; je regarde par la fenêtre au dehors ; les gens marchent à fond sans lever le nez ; parfois y’en a un tiré par la laisse d’un chien ; ou un couple ne se tenant même pas par la main ; tant pis je vais aller chez ma mère ; sa maison au milieu des champs ; d’où je m’étais enfui à dix sept ans ; à pied en écoutant ; le silence lourd du petit matin acidulé ; le maïs dur et coupant quand on court dedans ; m’en fous ; plus pouvoir supporter leurs gueules de taiseux ou baratinant sur le temps ; la pauvreté qui régnait là-bas ; je partais à l’assaut de je ne sais pas quoi ; tout plutôt que cet enterrement lent ; au milieu de la grande rue du village ; qui bloque à la moindre circulation ; surtout le dimanche à l’heure de la messe ; les voitures garées de chaque côté n’importe comment ; ils vont chercher le sacré gâteau à la boulangerie ; ou le poulet rôti du côté de la boucherie ; même le garagiste reste ouvert ce matin là ; tous taillent une bavette ça dure des heures pour partir avec une baguette ; au café ils vendent quelques journaux ; et des bouquins pourris au supermarché à proximité ; pour en finir avec ce bled paumé ; montée à Paris squats et compagnie ; se faire jeter de partout ; impossible de continuer comme ça ; ce sera une maison commune au bord de l’eau ; on verra bien s’il y a des inondations ; on arrangera tout comme il faut ; on fera une école de l’autre côté du potager ; ce sera un lieu à mobiles et formes mouvantes ; on y installera le cairn surmonté du signe de l’indescriptible ; de pierres gravées et de bois marqueté ; flûtes à bec et orné strident ; grave et profond au son du didgeridoo ;

CATHERINE LESAFFRE


La déviation comporte trois échangeurs — une bretelle d’accès — une tranchée couverte — les articles contenant déviation — La tranchée couverte sort de terre — La traversée de la commune n’est bientôt qu’un mauvais souvenir — dans le cadre de la réalisation d’une déviation — Elle est recouverte de terre — bientôt plantée de haies — le couloir aérien ainsi reconstitué d’une espèce de chauves-souris — Le contournement bientôt ouvert à la circulation dans les deux sens — Sarcophage — Coffrage — La tranchée couverte est un bloc de béton renfermant deux tunnels — 15 500 m3 — 500 000 heures de temps de trajet gagnées dans l’année — une infrastructure décisive à l’horizon 2016 — Elle est le couronnement de l’attente d’une vie — Un contournement attendu depuis des décennies — pour un gain de temps estimé à au moins dix minutes — Elle évite de traverser le village — Accueil — Réseau — L’actualité du réseau — Le chantier de la déviation avance à grands pas — Le tracé de la déviation se dessine — La déviation se distingue par sa tranchée couverte creusée à travers bois — dans un contexte environnemental fortement contraint — Elle s’est imposée — Pharaonique tranchée couverte — La déviation est un gouffre — où elle rencontre une nappe phréatique — Pharaonique pour être écologiquement transparente — En limitant l’impact en surface elle se heurte à une nappe phréatique — qu’impose la reproduction d’une espèce — partout menacée — de chauves-souris — se rayant ainsi de la surface de la terre — fille de l’aménagement du territoire — ainsi limitant l’impact automobile sur la vie sur terre — Contournement général — par la rapidité — la brièveté — de son passage sous terre — Sa prompte — Sa descente inattendue sous terre — son impact sur la faune ainsi limitant — Elle se poursuit 275 mètres sous terre — La piste de l’excès de vitesse volontaire privilégiée —

De la perte de contrôle — infrastructure coulée de béton — les traces de freinage — glissade sur la chaussée — Le contournement est une attraction — Il perd la vie sur la déviation — une portion de route encore inexploitée — accident inexpliqué — La déviation à qui l’emprunte — Illustration — des grillages — des plots de béton barrent l’accès — Il aurait voulu tester la puissance de sa moto — sans combinaison — s’est encastrée sur un plot en béton — son corps est projeté — L’accès barré de la future déviation franchi — le casque demeure introuvable — déviation du souvenir — Une enquête est ouverte — L’ouverture a lieu dans dix jours — Une figure — Une forme — À travers l’ouverture à la circulation une boucle est bouclée — La connexion inter-réseaux — Découvrez la déviation comme si vous y étiez — Un tracé à sensation — Courbe — Dénivelé — Survolez le tracé de la déviation — L’attraction de la déviation — Entrez dans l’attraction du tracé de contournement — Dans la tranchée — Surveillée 24 heures/24 — Les images du tronçon couvert sont transmises 24 heures/24 à un PC de surveillance — d’où l’alerte est donnée — En cas d’accident — véhicule arrêté — piéton sur les voies — l’alerte est donnée immédiatement — Une détection envoie l’image à distance à un PC de surveillance 24/24 — d’où l’alerte — objet signalé — Un obstacle — une forme — sur la chaussée — un piéton — Piercing tétons — Il a deux étoiles à la main droite — qui ne se couchent pas — une brillante à la tête — une à chaque épaule — une à chaque mamelle — sous la droite une obscure — une belle au coude droit — une très brillante entre les genoux — une claire à chaque pied — en tout quatorze — Elles ne se prennent pas dans les cheveux contrairement à la croyance — La chevelure est à son pied gauche — elle comporte un amas ouvert — la constellation a lieu dans l’œil — Placées dans le ciel elles continuent de se dérober — Des 140 chauves-souris recensées la dernière campagne en confirme deux —

ChT


c’est une villa quatre faces ; sa façade côté route nationale est percée de deux fenêtres ; une porte en bois dessert un garage où somnole une vieille Peugeot ; un établi avec ses outils ; du matériel de jardinage ; un grand évier ébréché ; une vieille cuisinière ; une batterie de cuisine ; l’usure ou l’encombrement les ont reléguées là ; diverses étagères ; un angle éclairé par une ampoule nue pendant au bout d’un fil équipé d’un interrupteur à fusible ; des bocaux vides ; des bocaux pleins ; remplis de confiture ou de miel ; quelques conserves de légumes ; dans des récipients de verre ; elles perdurent malgré l’arrivée récente d’un grand congélateur ; modernisant la gestion des victuailles ; petit à petit les bocaux disparaissent au profit de barquettes d’aluminium ; d’emballages de plastique ; au-dessus de l’évier ; un Opinel ; la lame en partie rouillée est glissée derrière le tuyau en cuivre de l’arrivée d’eau ; pendent une multitude de fils de raphia multicolores destinés à servir d’attaches au jardin ; sur l’évier ; une grande cuvette en plastique remplie de morceaux de pain ; durs ; détrempés ; ils ont triplé de volume ; des croûtes s’en détachent ; flottent à la surface de l’eau ; les trous dans la mie ouvrent des yeux démesurés ; au sol le sac de papier kraft ; brun ; entr’ouvert ; rempli de son de blé ; attend d’être versé ; sur le pain égoutté ; pétri en pâton ; nourrira poules et canards ; derrière, deux massifs de fleurs ; plantés de rosiers ; séparés par un court chemin bétonné ; menant aux fils d’étendage ; sont suspendus en ordre consciencieusement étudié ; d’un côté ; les bleus de travail ; une collection impressionnante de chaussettes ; la plupart reprisées à la main ; aux couleurs changeantes ; en partie retricotées avec des restes de pelote de laine ; de l’autre côté du massif ; sur l’étendoir les draps blancs ; petit à petit se recouvrent de grosses fleurs ; dans des tons orange et vert ; à la mode des catalogues de vente par correspondance.

ROSE-MARIE MATTIANI


lieu d’où la voit la ville ; toute la ville comme un point précis tenu à distance : ciels, toits, collines qui forment cette ville que je vois d’ici maintenant, Marseille comme un point rassemblé depuis là offert comme un ventre ouvert ; de ce lieu, ville qui s’ébat sans savoir que je vois tout ; lieu qui est à la ville même son point de vue le plus lointain, secret, volé ; lieu des déchirures, cet endroit précis où la mer se retire ; où elle vient ; où elle espace le ciel de ce qui l’arrache à moi ; lieu que j’habite désormais : d’un désormais qui s’ouvre devant moi comme un tiret dans la phrase sans verbe ; lieu à la pointe d’un lieu possible ; lieu qui s’appelle Pointe Rouge à cause du ciel le soir à l’automne quand tout s’achève et qu’ici commence une autre vie ; lieu terminal du pays, plus au sud rien d’autre que des traces de pas effacés dans le sable ; lieu des pas effacés ; où ce qui se voit s’absorbe depuis ce point de vue, comme par exemple : la situation historique ; lieu des situations historiques qui s’envisagent depuis ce recul ; lieu du recul : lieu exact où si je recule encore, je tombe dans la mer ; lieu où la mer tombe dans la mer ; lieu des chutes comme d’un vêtement trop grand qu’on déchire avec les dents ; lieu des chutes comme de l’histoire à nos pieds ; et d’ici, d’où je vois non plus la ville, mais l’endroit d’où la ville bat sans moi son rythme fatal, lieu d’où je suis désormais loin, où s’avance autre chose que j’ignore et qu’il faudrait rejoindre, désormais

ARNAUD MAÏSETTI*


La place des femmes ; un moment que je me demande où est vraiment la place des femmes ; mais là ; il y a un panneau ; depuis 2015 ; il était temps ; c’est la place des femmes quand il y a le Roi du Café qui dit oui “ place aux femmes ” ; un Franprix pour courser panier en main avec deux gosses balourds de la couche de handicap ; un jardin d’Eden collectif ; une tour économique qui fait de l’ombre à tous les immeubles alentour ; la valeur de la place des femmes au grand Monopoly de la proche banlieue : les ludophiles débattent ; gens simples versus gentrification ; café pour tout le monde sous le magnolia de la connaissance ; ça finira par rentrer qu’il y a une place des femmes ; au moins ici ; il y a un panneau : les hommes peuvent le voir en allant au bistro ; en allant au boulot ; les femmes également ; hors de vue, mais à un jet de pierre, il y a une médiathèque ; avec André Breton dessus et dedans, c’est l’amour fou ; avant la place des femmes s’appelait autrement ; quelqu’un a dû céder la place ; un homme ou une allégorie ; mystère ; je viens d’arriver là.

E. C.


8 rue Jules Ferry bât. B ; un immeuble avec une seule entrée ; attaché à un autre avec deux entrée A1 / A2 ; un immeuble seul avec une seule entrée C perpendiculaire au B ; puis la même configuration ; bâtiment D1 / D2 ; attaché à E ; puis F seul ; c’étai en 1959 ; plusieurs salariés de l’entreprise Roy Frères ; charpente ; poseur bois ; habitaient le bâtiment B ; deux familles d’italiens ; une famille de portugais ; les bâtiments étaient neufs ; ils venaient d’être construits ; tout blancs ; persiennes marrons ; dans les souvenirs ; on les remontait avec effort à l’aide d’une sangle ; on l’a callait ensuite ; avec un cliquet en métal ; pour baisser les persiennes ; il fallait bien tenir la sangle ; il arrivait qu’elle échappe ; sans retenue la persienne s’adonnait alors à la vitesse ; s’écrasait parfois ; en venant percuter le rebord de la fenêtre ; les cris de la mère ; de l’une des fenêtres ; on avait vue sur le canal ; le port industriel ; les bords des péniches à fleur d’eau ; ou redressées ; légères après déchargement ; des tas de sable plus ou moins hauts ; au delà l’avenue Jean Jaurès ; l’école de filles du même nom ; débouche sur la place du 1er mai ; à midi et en fin d’après-midi ; un policier monte sur un trépied ; gère la circulation les bras en croix ; de face ou de dos ; on s’arrête ; de profil ; on passe ; d’une autre fenêtre ; on voit l’entrée de l’école primaire des garçons ; rue Jules ferry ; un des maitres est l’époux d’une maitresse de l’école primaire des filles ; on le dit sévère ; ses joues à elle sont rouges quand il fait chaud l’été ; des gouttes de sueurs glissent sur ses tempes ; un grand panneau publicitaire ; couvre tout le mur du pignon ; de la maison mitoyenne ; l’affiche du film ; la grande sauterelle ; Mireille Darc ; ses jambes longues ; longues ;

FELISMINA


Une rambarde à pic sur la mer ; longue promenade bétonnée, assez chic, pour solitaires en villégiature ; un hôtel mafflu avec vue sur les îles ; pas grand monde sur la digue : quelques esseulés recroquevillés sous leurs parapluies ; The Waltz Between Us qui s’égraine au piano, quelque part ; l’air sent le malt fumé ; ronde des mouettes, ciel de ciment ; des voitures intermittentes sur la nationale, leurs néons qui rayonnent sur le bitume humide ; le vent s’immisce entre les mailles, glaçant les os, les yeux mouillés ; sur le sable anthracite des aplats d’algues vertes ; le phare debout, fendant la brume ; mortes-eaux.

FILEUSE DE NUIT*


Des maisons gris foncées ; pas terminées ; le parpaing gris à vif ; des toits en tuile orange ; ou seulement des charpentes grises à nue ; des murs éventrés ; que le soleil et la pluie traversent ; des arceaux en béton ; cadre des futures fenêtres ; s’élèvent dans le ciel ; tels les sommets d’une église ; quand on est en contre-bas ; une vue imprenable comme on dit ; la piscine de l’hôtel, hexagone vide ; remplie de sable et de déchets ; ce sont 120 maisons ; posées sur le sable ; comme sur un plateau de Monopoly ; face à la mer, alignées sur la dune vert-jaune ; à côté des maisons, des tas de pierres et de gravats ; les matériaux ont été glanés comme des pommes de terre ; pas une âme qui vive ; village abandonné ; un affront à la vie ; secret qu’on suppose ; qu’on espère ; on veut que ça raconte ; mais ça raconte rien ; ça n’a rien à dire ; ça n’a jamais respiré ici ; pas un souffle ; le rêve de vacances au soleil transformé en cauchemar ; des longs étés promis ici ; on aurait du suffoquer dans le transat ; boire des menthe à l’eau ; faire cuire des saucisses dans les jardins ; village mort-né ; rien n’a été démonté ; depuis vingt ans ; lieu sans mémoire ; sans histoire ; balafre sur la dune ; on aime pas quand ça dépasse ; quand c’est pas propre et bien rangé ; le métal rouillé ; les gravats ; ça fait du bruit à voir ; paysage désolé désolant ; vies coincées dans les limbes ; on les croit morts ceux qui auraient dû y vivre ; les maisons aussi semblent vivantes ; elles n’en finissent pas d’exhaler leur dernier souffle ; une lente agonie dans la dune ; des maisons muettes ; qui trônent bêtement ; utiles à personne ; échouées ; on n’aime pas les ruines sans histoire ; ça semble stupide ; des faux temples ; faux vestiges ; comme celles créées de toute pièce, autrefois, pour stimuler l’imaginaire ; toutes ces vies qui n’ont pas été vécues ici ; tout ce qui n’est pas arrivé ; seules les ruines de ce qui a servi ; de ce qui est beau ; de ce qui témoigne d’un passé ; de l’histoire ; méritent de rester debout ; les maisons ont été peintes barbouillées graphées ; on les insulte une deuxième fois ; ou alors c’est qu’on veut faire parler ces murs qui n’ont rien à dire ; on veut les rendre beaux ; leur donner une âme ; dans les ruines ; pour conjurer le passé raté ; le jour on y déclame de la poésie ; des poésies pour inventer des histoires ; réparer l’offense faite à ces maisons ; de ne jamais avoir été remplies de gens ; venir ici pour n’être nulle part ; la nuit, on fait des feux , on y fume, on y boit, on s’y embrasse ; on y baise ; la vie s’engouffre toujours.
Aujourd’hui on démonte tout à coup de pelleteuses ; le lieu attendait sa fin ; preuve qu’il était vivant finalement ; on veut du neuf ; du présentable ; nettoyer cette injure ; récupérer cette terre ; la domestiquer ; monter un nouveau décor.

ÉMILIE B


Point nodal entre la rue de Paris et la rue Marcel Dufriche ; le café de l’angle ; celui tenu par Ali le turc ; il joue au backgammon quand le client vient à manquer ; il nourrit les salariés du coin, il désaltère les alcooliques assoiffés ; il vend de l’espoir sous forme de ticket de loto ; il fume des cigarettes pour passer le temps sur le trottoir ; il blague avec le client ; il moque sa femme ; il lisse sa moustache ; il regarde de son perchoir les flux montant et descendant en provenance du métro en fonction de l’heure et du jour : le vendredi les musulmans montent en grappe à la mosquée toute proche ; dans l’ancienne usine reconvertie en lieu de culte ; le soir c’est sabbat ; les juifs rejoignent la synagogue où des soldats en armes, Famas en bandoulière, arpentent le trottoir bitumeux ; le dimanche matin l’église de la rédemption accueille une population africaine, sapée de costumes croisés et de boubous colorés ; le lundi des ouvriers installent des stands au palais des congrès situé juste en face ; une exposition ou un salon ; qu’importe ; ça rapporte du monde ; mardi ; des roms ont envahit le terrain vague où se dresse une charpente Eiffel d’une usine aujourd’hui disparu ; mercredi, des CRS bousculent les manifestants venus en soutien ; jeudi, on a fait place net ; demain c’est la fin de la semaine ; Ali encaisse sa semaine.

FRANÇOIS DUPORT


Faux plafonds déglingués tellement bas qu’ils rappellent le ciel de Lorraine ; bouches d’aération bouchées depuis longtemps ; fils qui passent repassent et finalement pendent ; étagères dégoulinantes de cartons de différentes tailles différentes couleurs mais toujours tristes ; les étagères se remplissent et se vident inlassablement ; la vie n’est que flux et reflux ; pour rejoindre leurs refuges éphémères les cartons descendent bruyamment au 2ème sous-sol par la rampe d’accès que le chariot élévateur dévale et fait trembler ; la carcasse de l’immeuble est sensible ; et ça descend encore jusqu’au -5 ; antre habitée dans les moindres recoins ; enchevêtrements de matériels chers devenus obsolètes ; haut lieux pour blouses immaculées ; labyrinthes mystérieux de gaines d’extractions ; filières de déchets compactés et référencés ; sans oublier la morgue ; l’odeur nauséabonde augmente avec la descente ; il parait que c’est la pompe de relevage des eaux usées ; l’air respiré est parfois irrespirable ; au-dessus la cantine ; même éclairage blafard ; posters tentant désespérément l’illusion d’évasion de ce monde souterrain ; sans grand succès ; tout est moche ; couverts en inox de cantine ; verres duralex sans âge ; plateaux en bois de Formica ; bienvenue dans les sous-sols de « jolie clinique » ; Monsieur Haussmann n’aurait jamais imaginé la face cachée de ses façades ; l’envers du décor ; ça avait commencé par de l’espoir des bébés ; une maternité au siècle dernier ; il ne restait maintenant que les autres initiales de ce pays d’acronymes, clinique M.C.O. ; Médecine ; Chirurgie ; Obstétrique ; l’O était parti ; mais pas les problèmes d’eau ; Eau pour soins standards ; eau chaude sanitaire ; eau potable ; eau mitigée ; eau osmosée ; les règlements ; les prélèvements ; et surtout les bactéries qui aiment les circuits compliqués ; les bras morts pour prospérer et devenir légions ; jeu de cache-cache qu’elles gagnent inexorablement ; elles ont le temps ; le temps ; calculé aussi ; D.M.S. Durée Moyenne de Séjour ; de plus en plus courte ; de plus en plus vite ; pourtant l’entrée des patients était élégante ; marbre au sol ; et l’attente commençait c’est un devoir de patient ; la verrière avait été belle mais elle fuyait ; les patients s’impatientaient ; l’admission fourmillait ; vérifier l’identité ; scanner les papiers ; porter le bracelet ; la paperasse mange l’humanité ; les chaises alignées serrées travaillaient ; soulager l’attente ; et puis hospitalisé ou en ambulatoire monter prendre l’ascenseur quand il fonctionne ; passage obligé le bloc opératoire ; un étage à lui tout seul ; on l’espérait blanc immaculé rangé ; il est grouillant d’allers et venues de brancards de portes qui s’ouvrent sur des interventions de matériel amalgamé ; on l’imaginait calme et feutré ; il est bruyant ; scies ; fraises ; bips des respirateurs et papotage incessant des soignants qui s’interpellent ; on le fantasmait centré sur notre maladie ; c’est un endroit rempli de personnalités narcissiques en mal de reconnaissance ; lieu du je(u) infini de qui a le plus de pouvoir que moi ; les systèmes humains sont tristement semblables ; et quitter cet endroit pour rejoindre sa zone de repos ; box ou chambre ; ça sent l’hôpital mélange de désinfectant de nourriture de collectivité de café froid de soupe chaude ; arriver dans sa chambre faux parquet peinture grise et lumière blafarde salle de bains d’un autre âge ; rester dans cette pièce le temps de se sentir moins mal ; D.M.S. oblige vite reprendre les ascenseurs nonchalants ; attendre encore l’autorisation de payer ; et sortir !

FRANÇOISE LACROIX


ceux qui se souviennent sont de moins en moins nombreux ; certains ont pris soin d’en effacer les traces ; dessous c’est comme un gruyère les galeries n’ont été ni comblées ni réétayées lorsque le bois s’est délité ; l’homme imprévoyant accuse les risques géologiques pour détruire ; ici ou là une chapelle ; ailleurs la totalité d’une cité ; s’effacent ainsi des pans entiers de vie ; s’estompent alors la mémoire des lieux de l’enfance ; le Bois du Leu ça commençait à l’étang et ça se terminait à Chez l’Ecuyer ; lorsque j’y reviens dans les années 90 pour montrer MON école à la petite sœur d’un ami elle a été détruite ; le Bois du Leu a carrément été rayé de la carte ; il ne reste que l’école de musique et l’étang sis en ce qui fut le haut du quartier moins touché par les effondrements ; plus rien de l’école où je me suis rendue chaque jour jusqu’aux vacances de Pâques de l’année 72 ; plus rien des énormes platanes aux couleurs changeantes qui ornaient la cour et marquaient le passage des saisons ; plus rien des deux bâtiments dont l’un accueillait les élèves de maternelle et de CP l’autre les classes des grands ; plus rien de la longue algue brune accrochée à l’armoire au fond de ma classe de CP ; plus rien du préau sous lequel j’ai sauté de cerceau en cerceau ; plus rien du trottoir où j’ai demandé à un ami de mon père s’il pouvait nous reconduire à la maison un jour où la personne qui devait le faire n’était pas venue ; quelques arbres frêles plantés par l’ONF pour stabiliser les sols ; aujourd’hui peut-être redevenu un bois ; prom’nons-nous dans les bois pendant que le loup n’y est pas si le loup y était il nous mangerait ; loup y es-tu ; es-tu revenu au Bois du Leu ; loup entends-tu que fais-tu ?

MARIE-NOËLLE BERTRAND*


Zone pavillonnaire ; le digicode ne laisse jamais le temps ; le temps qu’il faut pour rejoindre la porte automatique ; 65 boites aux lettres en quête de mots ; à droite double ascenseur pour limiter l’attente aux heures des repas ; veilleuses allumées de jour comme de nuit ; Porte 404 quatrième étage ; « Entre ! » dit-il , « c’est ouvert ! » ; quatre chaises , une table et un lit , électrique ; recouvert d’un plaid, d’un portrait de Michèle ; des souvenirs il faudrait s’alléger ; pour grandir l’espace ; brique par brique cet édifice a 40 ans et porte un drôle de nom ; nom de vieux , nom de fin : Fosses Boissées ; Ici on n’a plus de forces, un téléviseur, et peu de lumière dans les couloirs coque d’œuf ; où déambulent odeurs de soupe et sons de jeux télévisés ; longs couloirs où marcher, ou bien rouler ; après s’être lié ; d’amitié d’amour et tout ça disparu ; déjà loin Baradozig ; Ici quelques vieux ; comme moi plus ou moins ; toujours les mêmes ; certains complètement édentés séniles que je ne veux pas voir ; à ma table d’où viennent ces météores ? ; la rue porte un nom de Capitaine : pas d’oxygène, peu d’air ; austérité non loin du fleuve ; la grande grue toujours là ; quelques feuilles mortes au sol : dangers pour cannes et déambulateurs ; « j’habitais un musée du matin jusqu’au soir » ; il est rare le bleu et la lumière qui baisse, et qui remonte dit-on ; en décembre la lumière m’indiffère ; vois pas ou plus très bien : pas végétaux , pas d’arbres et pas de ciel, mais des balcons avec dessus des balais des seaux, des serpillières ; pour le soir mon fils m’a mis un rideau bien épais , un marchepied devant la douche ; en bas un petit centre commercial avec « Simply » , une pharmacie qui n’enregistre jamais bien ; mais tout de même un marchand de journaux ; et une coiffeuse qui vient à domicile ; plus jeune et bien gentille ; toujours des places devant ; ça c’est commode pour les visiteurs, les rares amis encore vivants : pouvoir stationner ; mais les murs beige quand même ; il faudra faire des trous, percer ; trouver quelles couleurs pour le regard et les jours difficiles.

SMERALDINE


Par-dessus la passerelle ; tendue en équilibre entre deux mondes ; les talons claquent dans toutes les langues ; derrière, la terre et devant un large ; mais pas encore le large ; le fort qui n’a plus rien à défendre ; snobé même par les automobiles ; qui s’engueulent comme des soudardes à ses pieds ; ce pourrait être Malte ou Venise ou Saint-Jean d’Acre ; un lieu de tumulte ; croisades inutiles ou débauches haletantes au crépuscule ; le ziggurat à l’ascension circonvolutionnaire ; débouche sur une terrasse qui n’est que le sommet d’un cube ; tables et vaisselle de luxe ; un aplat de couleurs à la carte ; posées sur la tête de trésors anonymes ; qui se gèlent sur des murs en béton ; en bas une esplanade ; fuit et se termine dans les graviers ; au milieu du tumulte ; une animation vulgaire échouée là ; parce qu’il y a de la place ; de la place pour accoster un paquebot haut comme une église ; silencieux comme un mirage ; qui tire sur sa laisse ; dépassé par des ferrys peinant à s’arracher aux eaux grasses ; aux couleurs criardes ; qui jouent de la corne de brume en le dépassant ; à grands coups de klaxons de pue la sueur ; dans son ombre des bus vides ; alignés sous la protection de vigiles ; autrefois c’était le point de départ vers l’Orient ; aujourd’hui à peine un débarcadère ; pour ceux qui ont gagné le droit de pied sec ; les mêmes qui ployaient sous la charge là-bas ; essayant de capturer une trace de vie derrière une rangée de façades murées ; qui ne sentent même pas la pisse des clodos ; juste le gas-oil des voitures ; qui dévalent la tranchée infranchissable ; on se croirait un jour de Grand-prix ; la victoire au plus fort ; ceinturant la ville ; rien à manger ; aucune nourriture ;ni terrasse étoilée vulgaire ni baraque graillonneuse ; des trottoirs dallés plantés d’arbres rachitiques ; crevent au soleil ; ramènent au fort ; on marche en se haussant de la tête ; en tournant en rond ; comme on tourne en boucle ; cherchant à apercevoir la mer toujours présente ; mais confisquée.

JEAN-MARIE FLEUROT


Dans la langueur accablante de l’après-midi une silhouette passe ; au second plan des enfants jouent ; plus loin des couples sont assis ; à l’abri d’un manguier des chaises sont empilées ; des tables réparties ; une dizaine sur deux niveaux qu’une balustrade mauve délimite ; des filets de toile verte bordent l’espace ; un toit rudimentaire en tôle prolongé d’un tissu grossier rayé rouge et blanc procurent l’ombre indispensable ; quelques poules caquètent ; mendient entre les tables recouvertes de nappes à carreaux rouges et noirs sauf une habillée de coton beige ; sur chaque table le traditionnel sucrier glande en compagnie de la salière et du poivrier ; à coté d’un cendrier un cahier et courant dessus un stylo coincé entre les doigts d’un mec en face ; le gars installé de travers sur sa chaise ; une pareille à celle d’où je le regarde écrire ; je me demande ce qu’il raconte ; il joue peut-être ; se compose un rôle ; une identité ; je m’interroge puis le vois se lever ; refermer son cahier et le lieu tout entier disparaitre entre les lignes ; renversement ; passage ; lieu d’oubli mais la mémoire de l’ ailleurs ; lieu de l’instant où le temps n’a pas lieu d’être cependant mon corps ; mon esprit comme un lieu à l’intérieur du lieu ; les yeux au centre de la sphère ; la ligne lointaine de l’horizon ; tout ce que le regard embrasse des cellules s’en occupent qui recueillent l’image ; la redressent et la conduisent ; câblage ; imagerie intérieure ; l’immensité s’invite sous la boite crânienne ; se réduit à un point ; un lieu dans le cortex ; temps de Plank ; longueur de Plank ; lieux imaginaires dans l’ensemble infini des lieux imaginaires ; lieux vus sous le visage d’un autre ; lieux anonymes ; écorcés ; écorchés ; lieu point virgule lieu ; un lieu sur terre ; un lieu sous les cieux ; le lieu des faits ; de leur narration ; de leur consignation ; instantanément le monde devient mémoire ; mémoire de mémoires ; numérisation cérébrale ; cellulaire ; réactivation ; transmission ; décodage d’un lieu que le temps déroule ; lieu de l’action pour y disparaitre ; lieu des extrêmes ; lieu redouté ; lieu redoutable ; lieu décomposé ; lieu chimérique ; les planches propres à l’histrion du hasard ; propices au chant de l’impossible ; lieu intérieur ; lieu de partout ; de nulle part et d’ailleurs l’un chasse l’autre ; le temps les efface tous ; sous les traits nouveaux le palimpseste ; lieu sans toi ; lieu de vie mais lieu de mort ; trouble double ; la nuit s’empare du lieu ; lieu de rencontre ; discret l’endroit s’y prêta ; le camion d’abord ; l’accrochage ; à cent kilomètres du lieu qui vint a notre rencontre ; tard sous la lune rouge quelques ampoules falotes murmuraient à propos de l’homme ; d’un mur halluciné ; insomnie ; réveil presque ordinaire ; ranger le sac de couchage ; le bout de bâche que je pose au sol et censé me protéger de l’humidité ; synchronicites ; aux toilettes cette phrase comme surgie de nulle part ; j’ai ouvert la porte bleue ; j’ai vite capté ; une histoire de tentation à laquelle on ne résiste pas ; le proprio du bus parlait des pâtisseries servies avec le thé du matin ; nous étions sept ; sept à nous répartir les évènements du lieu ; conscients ; inconscients ; troubles partagés ; troubles sans partage ; quelques mots entre lui et moi ; juste avant la balade ; la visite au palais fantôme ; la réparation du bus WW l’immobilise trois jours et nous avec ; cinq kilomètres pour les ruines ; inutile de speeder ; dans ma besace ballotte un bouquin ; une histoire de frontaliers ; de néant ; la frontière précisément ; à vingt- huit kilomètres ; le palais se rapproche lentement ; route poudreuse ; au loin le volcan ; au loin la neige ; à cent mètres devant une forme allongée au bord du chemin ; Pierre ; je m’arrête ; il raconte ; un bloc détaché du fronton de la porte principale est passé à ça de Steve ; puis de l’index il me les montre ; dans le ciel des faucons ; dans le ciel des tourterelles ; dans le ciel une chasse ; dans le ciel les ailes de la mort ; Pierre me touche trois mots du palais ; me dit qu’il en revient ; sur l’écran plat de la falaise l’ombre noire du ballet des oiseaux danse ; Genève ce n’était pas Genève ; je courais après la mort ou l’inverse ; je suais ; crachais ; cravachais ; ne la rattrapais pas ; ni elle moi ; je ne sais plus ; j’ai dû savoir avant ; avant de naitre ou de mourir ; avant que je ne me retrouve là sous ces astres ; avant que Pierre ne me signale la mosquée ; avant de revoir l’autre ; l’autre ; le gars ; lui ; il ; j’ignore son nom ; le lieu me narguait ; l’endroit n’était plus qu’une scène pour l’envers ; dans la texture des formes je l’entendais comme ricaner ; dans la chair du monde un dialogue démarrait ; les collines environnantes tendaient l’oreille tandis que la petite mosquée bloquait sa respiration ; j’en ai retrouvé comme une trace en ligne ; sans importance ; je ne m’empare pas des réponses ; elles viennent ou non ; le lieu était partout autour ; en nous et qui chuchotait ; bruissait de surabondances symboliques ; fourmillait d’indications ; des informations troublantes parvenaient ; les choses devenaient verbe et le verbe se colorait ; s’exprimait ; des directions comme des gestes ; du silence plus pesant que tout le silence du vide ; inconnu ; j’aurais pu le nommer inconnu ; inconnu avec le sentiment réciproque de se connaitre de toujours ; d’ailleurs ; vraiment d’ailleurs ; en haut du minaret c’est là que je l’ai revu ; en débouchant du ravin ; j’avais suivi les indications de Pierre ; descendre au niveau du gros rocher ; passer le ruisseau ; remonter et tu la vois ; impossible de la rater ; ce sont ses mots et je suis tombé pile dessus ; lui m’attendait ; quarante après je pige enfin ; le temps ne compte pas ; ce qui se dit compte ; ce qui se tait compte ; les nuages comptent ; les oiseaux comptent ; sa posture compte ; son invitation compte ; ma réponse compte ; nous étions quatre ; Steve et Martine venaient de nous rejoindre ; l’ombre s’amenuisait ; quelque chose communiquait ; utilisait nos corps ; nos voix ; les chemins ; les édifices ; la feuille fragile et frêle dans le murmure d’un souffle léger ; un invisible se saisissait du visible ; au poignet droit de Martine pend un pochon blanc ; dedans le petit déjeuner ; elle propose de manger ; lui est toujours perché ; en noir des pieds à le tête ; un sportif ; je ne l’ai pas rencontré a Nice ; jamais vu avant hier et pourtant ce sentiment de bizarre qui se renforce ; en haut l’homme de Vitruve fatigué a baissé les bras à l’arrivée de Martine et de son protégé ; maintenant il nous propose un truc ; il insiste pour que nous le rejoignions ; que nous mangions là où il se tient ; toujours debout sur un étroit rebord circulaire baguant le minaret aux deux tiers de sa hauteur ; chacun face a un point cardinal qu’il précise ; je dois dire avoir trouvé ça original ; curieux ; étrange mais à sûr absurde ; barjo ; casser le dos en se tournant la croute ; pas envie ; négociations ; palabres et finalement il descend ; le lieu n’est plus qu’un amphithéâtre où se joue une pièce hors norme ; énorme ; ancienne ; très ancienne et les acteurs sont partout ; sont tout ce qui existe ; tout ce qui n’existe pas ; bas et haut ; gauche et droite ; vie et mort ; ailleurs et ici ; simultanément à l’intérieur et à l’extérieur du temps les extrêmes se rencontrent ; situations ; objets ; minéraux ; végétaux ; faune ; sentiers ; sources ; au repas Martine a parlé de Steve ; il ne décroche pas un mot ; jamais depuis qu’ils se sont rencontrés ; sur la route comme elle l’explique ; il sourit en permanence ; vaguement béat et même quand ce bloc balèze l’a frôlé ; vraiment il est barré ; pas une syllabe ; il a pourtant failli y passer ; mauvais trip ; trop chargé ; en tout cas ça y ressemble ; un je ne sais quoi de pesant rode en deux airs ; épais ; poisseux toutefois électrique ; résonnant d’ interférences fondamentales ; dispersion ; chacun est reparti ; Steve et Martines inséparables ; lui vers la source du haut et moi vers celle du bas ; je remontais en direction du palais quand des bergers m’invitent dans leur cercle ; pas le temps de m’asseoir ; je l’interpelle et fonce ; je venais d’ôter la pierre de la main de ce gamin qui visait la fillette en contrebas ; les bergers achevaient de me remercier et j’allais les quitter quand j’entendis comme un appel ; une voix ; je remonte sur la butte d’où le morveux venait de décamper et le vois ; lui ; lui encore ; encore lui ; il agite les bras ; brasse du vent ; adresse des signaux ; les mains en porte-voix crie ce que je ne comprends pas ; rien ne me parvient ; le lieu se déplace ; s’étale ; s’étend ; se distend ; recouvre l’espace d’une chape translucide que l’on devient ; que l’on devine ; que l’on croit deviner ; sans savoir je l’ai rejoint ; il prenait racine sur un petit monticule pelé ; bras croisés il patientait ; quelques mots s’échangent comme des billes d’argile ; roulent sur le sable d’une conversation sans intérêt ; banale ; plate ; aucun souvenir ; possible qu’on ait causé de Steve ou de ce machin indéfinissable ; oppressant ; une sorte de défi informel ; des routes qui se seraient percutées de plein fouet ; la raison s’interrogeait et du silence est venu ; ça oui ; et après le silence il m’a posé une question ; d’elle je m’en rappelle parfaitement ; comme de ma réponse ; affirmative ; effectivement une drôle d’odeur que je n’avais pas remarquée ; maintenant oui ; par à-coups brefs je l’inspire ; la goûte ; la décode ; tente de mettre un nom dessus ; je la connais ; j’en cherche l’origine ; du nez ; des yeux ; il a raison ; ca pue ici et je lui dit qu’il a raison ; que ça pue ici ; pour toute réponse il s’accroupit ; de ses mains en guise de pelles il entreprend de creuser à mes pieds ; ses doigts s’enfoncent facile ; je recule légèrement ; le lieu me dérange ; je me demande ce que je fous là ; lui creuse ; je m’interroge ; déjà juste avant le choc et la portière flinguée ; ces quelques mots au sujet du combi ; de sa mécanique et aussi des accidents pouvant survenir n’importe quand ; ensuite la nuit à la belle étoile mais la nuit malade ; ivre ; mauvaise et cette matinée ; drôle de matinée et maintenant drôle de maintenant ; lui creuse ; je me demande si les autres sont redescendus ; je n’ai pas encore vu le palais ; Pierre m’a assuré que c’était pas terrible et m’a recommandé la petite mosquée ; plus belle ; bien plus belle ; vas la voir qu’il m’a dit et lorsque je suis arrivé sur place l’autre était scotché au minaret ; bras grand ouverts ; il est resté un bon moment comme ca ; pour l’heure il creuse ; la pyramide de terre brun-rouge grandit ; le trou pareil ; deux cônes inversées ; les mottes luisent ; collent comme s’il avait plu ; cet orage quelques jours plus tôt ; le ciel criblé ; troué ; déchiré ; lacéré ; un prélude à aujourd’hui en dépit du bleu ; jusqu’au coude presque ; il tâtonne ; semble chercher je me demande quoi ou je ne me le demande pas mais voilà qu’il me signale sentir un truc au bout des doigts ; le lieu se fige ; lui ressort son bras ; regarde qu’il claironne ; d’un coup de vieilles connaissances scolaires remontent ; ce n’est pas un morceau de ; ni un bout de ; ni un fragment de qu’il me présente ; qu’il tourne et retourne ; qu’il inspecte sous toutes les coutures puis vire comme ça ; d’un geste royal tout empreint de mépris ; un instant je le regarde rouler ; descendre la pente mais j’en viens a reconsidérer la terre ; à gauche ; à droite ; devant ; derrière ; fraichement remuée ; prête a l’emploi ; à deux mètres en-dessous le col du fémur s’est immobilisé ; sur une tombe ; nous sommes sur une tombe et ce mec se marre ; fissa je décanille ; quitter les lieux or les lieux se sont agrandis ; au départ ce n’était pas même un lieu ; à peine une agglomération au nom à coucher dehors ; un coin où passer la nuit et faire réparer cette foutue portière ; à ce soir qu’il ricane ; du coup j’ai zappé le palais et suis retourné au bled ; j’en avais plus qu’assez ; un muret longeait le bâtiment à l’entrée du bourg ; une seconde mosquée ; récente celle-là ; un trottoir dont on ne savait si on le construisait ou si on le réparait séparait le sacré du profane ; dessus se tenaient deux femmes ; l’une au balai la seconde à l’arrosoir ; une ligne noire serpentait dans la poussière blanchâtre ; elle progressait ; ainsi la femme à l’arrosoir sans pomme arrosait ; aidée des caprices du destin elle écrivit au sol une espèce de visage ; caricature à l’entrée du bourg ; l’entrée du bourg ; trois heures auparavant c’était la sortie ; un lieu ne baigne jamais dans le même fleuve qui ce soir devait m’entrainer là où je ne croyais pas possible qu’il fût possible d’aller et de revenir ; resto sympa ; repas excellent ; curieusement normal ; arrivent les pâtisseries ; le thé et ce besoin de filer aux toilettes ; le temps de m’y rendre ; celui d’un séjour de quelques minutes ajouté au temps du retour et ils avaient disparus ; tous les six ; le couple de parigots propriétaire du bus et Steve et Martine et Pierre et lui ; envolés ; le serveur n’a pas pu m’aider ; dans la nuit je cherchais un hôtel inconnu ; dans la mélasse nocturne partir à la recherche d’un but ; un but dont on ne sait rien sinon qu’il existe ; je jouais à ça sous une faible lune affairée à teindre les façades en pâle ; sur une route aux extrémités plongées dans les ténèbres je n’avais pas de nom ; ni de lieu ; ni rue ; ni d’hôtel quand soudain un éclair blanc ; un gamin vient de bondir hors de l’ombre latérale ; comme sorti de nulle part ; un gamin si tard debout ; de quelques mots baragouinés en anglais il m’explique qu’il sait où se trouve l’hôtel ; dans un zeste de français m’apprend que les autres m’y attendent ; je dois le suivre qu’il répète ; je le suis ; je n’aurais jamais trouvé ; rue obscures ; ruelles éteintes ; chiens endormis ; des rangés de maisons enténébrées se succèdent accolées ; rien ne les distingue ; aucune enseigne ; pas de panneau ; pas de pancarte ; zéro indication mais c’est celle-là ; celle que le petit désigne ; elle ressemble à ses voisines comme ses voisines ressemblent à leurs voisines ; derrière ces murs ma chambre ; lieu du repos ; lieu du sommeil ; un fin pinceau lumineux souligne une fenêtre a l’étage ; signale âmes qui vivent ; le petit ouvre une porte ; aussitôt de la lumière s’échappe qui vient lécher la rue aveugle ; en pure perte ; le petit est entré ; sur le seuil je détaille l’aquarium aux parois crasseuses faisant office de hall ; au plafond un néon d’outre -tombe bafouille ; crachouille ses derniers photons ; au fond à droite un comptoir en bois recouvert d’une chute de lino qui s’entête désespérément à vouloir filer un aspect pro à la désolation ; des roses rouges pour le lino ; aux pieds du comptoir une carpette au dernier stade des carpettes ; à savoir celui qui précède son retour dans le giron de la mère universelle ; du comptoir une masse émerge ; tremblote gélatineuse puis d’un mouvement du menton indique un lieu dans le lieu ; l’escalier ; direction premier étage ; encore un lieu dans le lieu ; le palier en est un autre qui ouvre sur un couloir ; un seul couloir avant que les marches ne remontent ; dans la journée le lieu occupait un vaste secteur ; une vallée ; des chemins ; une mosquée ; un village or sur le seuil du bouge le processus s’inverse ; brusquement le lieu se rétracte ; se condense ; se concentre ; comme un génie entre dans une bouteille le lieu passe la porte ; la porte d’entrée qui claque tel un sceau frappant le dos d’un pli ; un tampon faisant foi ; du hall à l’escalier ; de l’escalier à l’étage ; de l’étage au couloir et du couloir vers une lourde que l’on devinait mieux que les autres grâce aux minces rayons dorés que ses jointures fatiguées laissaient échapper ; le petit l’ouvre ; enfin la chambre ; je n’y suis pas seul ; du plafond une ampoule nue pendouille au bout d’un méchant cordon torsadé ; des murs vert-pisse ; anonymes ; grand luxe entre le premier lit à gauche et son voisin où une table de chevet agonise ; au fond toujours une fenêtre fermée aux volets clos ; Pierre a pris ses quartiers sur le plumard de gauche ; allongée dans celui du milieu Martien lit ; Steve du troisième me souhaite de bien dormir ; de suite en entrant deux pieux supplémentaires ; lui occupe celui de droite ; je prends le dernier libre ; Pierre me répond que le chauffeur et sa compagne dorment à deux portes de la notre ; cinq voyageurs ; cinq lits dans une piaule de fortune ; montants métalliques ; barreaux aux pieds ; barreaux a la tête ; cinq rectangles de fer pris au piège d’un volume ; des rectangles serrés par des rectangles ; le lit ; le paddock ; le plumard ; le grabat ; la paillasse ; le pieu m’interpelle comme un lieu le ferait ; je crois avoir trouvé le lieu ; un lieu singulier qu’on rencontre partout sur terre et même en mer ; ce compagnon du sommeil que l’on emportera peut-être dans les étoiles ; ce frère du repos ; ce sommelier des rêves ; on y dort ; on y nait ; on y meurt ; on y mange ; on y souffre ; on s’y s’éclate et on s’y reproduit ; certains y complotent ; y écrivent ; y planifient leurs jours ; y prient ; y lisent ; y écoutent la radio ; y regardent la télé ; y bossent faut bien bouffer ; les lits ont une histoire ; la notre ; dans la turne chacun s’allonge ; j’éteins et la nuit reprend vie ; recouvre les dormeurs ; sans frapper l’éternité entre dans la chambre et de la chambre dans mon sommeil points de suspension

LAURENT SCHAFFTER


La falaise fait de l’ombre au soleil ; tachetée du blanc des embruns ; des plumes ; des fientes ; marbrée de vert mouillé ; d’un reste de paradis ; au loin le toit fumant ; le cœur glisse des mains ; se renverse ; roule ; rebondit ; il flotte ; vaudrait mieux sombrer ; nausée ; englouti le bateau ressurgit ; une inlassable traversée de haut en bas en haut ; vers rien ; la mer même déchaînée est monotone ; c’est sa manière de torturer ; des ailes traversent la brume comme se disperse une lettre déchirée ; la queue d’un cachalot fracasse les vagues ; pulvérise les lieux passés et à venir ; qui s’éparpillent scintillants sur les planches ; le sel souligne en les brûlant les lèvres qui sourient ; les paupières qui se ferment ; le sang figé s’anime ; la vie se réjouit d’être secrète ; la peur c’est le seul moyen d’être ici ; loin de l’ailleurs encombré par les autres ; morts et vivants indifféremment ; la falaise couvre le ciel ; le bateau échoue dans les ténèbres ; le cœur s’est perdu ; il ne compte plus ; faudra marcher ; rejoindre la maison ; déjà ici s’oublie ; qui sait le regarder ; quitter les limbes de la pensée ; on naît ébloui de présent ; l’île dentelée s’avance ; elle n’aime pas la chair ; que les os ; blancs comme sa neige éternelle ; c’est insensé ; peut-être c’est ça la beauté.

JOSÉPHINE LANESEM*


 ; enfin le dernier boulon cède la roue tombe lourdement sur le goudron alors le cercle rouillé du disque de frein tu peux le regarder ; la clochette retentit et la ville autour plie s’étire et se tord ses lignes se brisent doucement elle craque tendue jusqu’à ses ZAC puis elle entame sa danse autour ; c’est mort tu veux que je te dise dès que je peux je me casse d’ici ; gavé par les passants d’aliments impropres le bouc au Parc du centre ville est inerte étendu dans la poussière pelage noir crasseux et emmêlé pattes pliées sous son ventre gonflé ses entrailles lourdes et muettes il ne viendra plus au grillage tendre son mufle humide ; en attendant mes potes sur le Banc et peut-être autre chose de ma bouche je laisse tomber toujours pile au même endroit entre mes jambes et mes basketts ma bave et de temps en temps je relève la tête comme un mouvement de caméra pour voir ; les boutiques tournent au ralenti et les commerçants hagards dans la lumière et la musique attendent la fin du tour ; à chaque fois je reviens je ne reste pas longtemps c’est tout ; les rues ne sont plus assez nombreuses ni assez larges chaque soir pour les voitures sur le Pont les voitures vers les ZAC se pressent et s’agglutinent chaque soir leurs feux et leurs moteurs accumulés déclenchent un incendie comme un autodafé j’y tends mes yeux et mes mains que je retiens à peine quand je passe à coté je m’arrête un instant le cou tendu ; chacun son tour sur nos ânes empalés on tourne on monte on descend on tourne en rond à bout de bras encouragés par la musique ; du Pont je guette en contrebas dans le val herbeux et caillouteux la présence du héron cendré au bord de l’extinction des flots et des feux du jour soudain il se détache et se déploie il glisse sous le plateau du Pont et remonte là-bas en amont comme pour une longue et vitale migration mais si j’attends un peu ou repasse plus tard il est encore là debout dans l’herbe et les cailloux ; sur certains emplacements d’épaisses tâches d’huile de moteur forment des cercles de couleur et de taille différents selon leur ancienneté ; s’il n’y avait pas ma mère je te jure qu’il y longtemps que le problème c’est maman ; on les filme en train de se battre entre les panneaux illustrés et illuminés de l’axe central le moteur et les chaînes qui produisent le mouvement de rotation et les images des coups qu’ils se mettent dans la gueule passent en boucle ; de là où je suis qui tourne à bout de bras j’aperçois l’Homme qui passe sur les Allées devant les vitrines des cafés restaurants acheter ses clops puis s’arrêter boire des heures un seul café serré contre les autres hommes du pays tous la même mine grave et céremonieuse sous la toque de fourrure et une tête dirigée sans voir vers le pays le cirque des montagnes derrière les immeubles ; chacun son tour de vis nos coeurs sont des cercueils ou bien des écureils en cage ; blanchi par le temps la succession des intempéries et des tours de soleil le goudron des trottoirs du quartier soit il se fend soit il part comme une vieille croûte ; leurs yeux sont comme des gouttes de café à force ; à gauche au bout du Pont chargé de voitures le soir à travers les vitres embuées par la sueur des corps en action les clients du club articulés chacun à leur machine et répétant les mêmes mouvements dans les lumières rouge bleu verte à travers les vitres embuées on dirait des créatures qui en ont pour longtemps ; entre les immeubles je les vois de la fenêtre ils tournent sérieux ou rigolards ils font des roues arrières sur des vélos trop grands ou des scooters le casque enfilé au creux du coude ils se penchent sur le guidon pour filer le plus vite entre les immeubles ;

ALAIN KERVELLA


Accrochée aux amas de l’ancienne ville ; pierre angulaire d’un lieu disparu ; au croisement des trafics romains ; aux faubourgs de la ville ; une friche industrielle du 18ème ; ancienne usine de turbines hydrauliques ; le Müllbach coule sous le grès rose , l’écluse bloquée depuis longtemps ; la brique rouge et l’autre chocolat ; l’authentique et la récente ; deux mondes pour un habitat collectif ; le monde de l’ancien peuplé d’amoureux un peu bohèmes ; le monde du neuf peuplé de nouveaux riches en quête de sensations immobilières ; une cheminée haute très haute lèche le ciel ; disparaît dans la grisaille cotonneuse de l’hiver dans l’est ; combien de temps tiendra-t-elle encore ; les drones devront l’ausculter bientôt ; connaître son coefficient de résistance au temps ; puisque tout se calcule se mesure se statistique ; réduire le danger faire du chiffre ; mais elle s’en fout bien de nos mesures ; elle traverse les années ; défit le temps ; accueille à chaque siècle ses nouveaux habitants ; des ouvriers, des juifs cachés ; des intellos précaires et des avocats un peu véreux ; plantée là elle se saisit de nos vies et ça glisse ; je l’écoute murmurée ses secrets la nuit ; parfois une ombre ; un craquement ; le vol d’un héron au-dessus de sa tête ; paradis ouateux ou îlot de verdure dans océan de banlieue ; elle fricote avec l’immigration récente et plus ancienne ; s’isole pourtant ; vit au milieu d’un parc naturel urbain ; elle reste planquée ; elle est une planque de tous les temps ; planque à insectes ; planque à oiseaux migrateurs ou sédentaires ; niche pour les ragondins et aussi pour les rats des villes.

SABINE BOSSUET


J’y cours ; au pont qui traverse un bras de mer ; odeur de marée et d’égout ; une aigrette qui cherche de la nourriture entre les galets moisis ; les déchets ; sur les côtés de la route on voit des barrières ; trouées ; comme un grillage mais plus rigide ; le trottoir est mâché ; ça fait des creux ; des vagues ; pas facile pour courir ; une sorte de béton avec des carreaux incrustés ; le vent de la mer ; l’iode surtout ; la route mal goudronnée ; des voitures dans les deux sens ; terre-plein ; ils vont à toute allure les italiens ; l’horizon de la mer ; belle eau ; odeur de foin ; de plantes ; l’odeur de la sauge ; comme en Corse ; J’y cours trois fois par semaine ; peut-être moins ; un aller ; un retour ; le retour est plus difficile ; jambes lourdes ; sel sur les lèvres ; le pont devient un tunnel ; tension au genou ; dans la rotule ; Non ; le vent aide à la course ; je ne me sens pas lourde ; toujours portée ; filant ; l’horizon de la ville ; l’antenne de la RAI montre le chemin ; C’est chez moi ; cri de l’aigrette ; elle n’a pas trouvé son repas ; mais comment fait-elle pour rester toute la journée le bec dans ce canal ; dans ce ventre de mer à l’abandon où stagne de l’eau douce ; à peine salée ; largement croupie ; Elle y trouve son compte ; sans doute ; j’ai soif ; allongement de la foulée pour relâcher les muscles ; abaisser les épaules ; relever la tête ; sol dur ; choc dans les articulations ; Pas grave ; File ; j’ai les lèvres sèches ; les voitures s’arrêtent à un feu rouge au bout du pont ; ce sont des gros 4x4 ; je cours plus vite ; un vélo me dépasse ; il part pêcher ; un seau bleu est accroché au guidon ; il a des bottes en caoutchouc ; les genoux en canard parce que le vélo est trop petit pour lui ; il ne se presse pas ; il a souri ; ses dents sont dans tous les sens ; je baisse la tête ; le pont est déjà derrière moi.

LAURA ZERBIB*


La pancarte « À VENDRE » se balance ; le portail est rouillé ; la boîte aux lettres est enfouie sous la haie de lauriers ; la façade est triste de roses fanées aux pétales mouillées ; avant il y avait aussi sur le côté une treille avec des gros raisins ; Elie en mangeait à quatre heures avec du pain frotté à l’ail ; les persiennes couleur fumée claquent ; le silence n’est pas ; un chat miaule ; les dalles de l’allée et les marches de l’escalier devant la porte d’entrée entrouverte sont étouffées par les herbes ; au milieu de la salle à manger une toile de tente ; trois fauteuils défoncés sont empilés ; plus rien n’est respiré ; l’eau courante était dehors à la fontaine ; Paulette y lavait les moules dans une bassine ; aujourd’hui les miettes du plafond violent le tapis ; sur le coin du bureau les bonbons à la menthe sont restés collés dans un bocal ; une caisse à proximité d’un trou béant dans le mur dégouline de livres à moitié ouverts ; les partitions sur le piano refermé sont déchirées ; les albums aux cartes postales sont ouverts ; Paulette me disait qu’elle était marraine de guerre ; 14-18 ; Elle écrivait aux soldats ; ils lui répondaient sur des cartes postales ; la toile de tente bouge ; la toile de tente s’ouvre ; ils ont dix ans peut-être.

MARIE MOSCARDINI*


Capté et capturé lors d’un déplacement au travers d’une zone suburbaine ; malgré qu’allant venant toujours d’une périphérie à l’autre ; Ixelles au Sud & Molenbeeck à l’Ouest & Schaerbeek au Nord ; pendant les cinq minutes avant que le tramway n’arrive devant moi arrêté ; ce mot écrit en majuscules blanches ; PAROLE ; sur la surface d’un mur de briques ocre ; à la droite de quoi les surfaces défaites s’accumulent de plus en plus densément sous la ligne d’horizon ; d’ un paysage suburbain avec ces perspectives qu’ils livrent ; profondes immenses larges symétriques ; à coté de quoi cette façade ocre c’est une borne ; l’extrême limite de l’endroit où je me trouve attendre ; la typographie majuscule je la voudrais criée haut ; Nijinsky le raconte dans son journal qu’au sommet d’une montagne et devant le paysage par amour follement il crie ; PAROLE ; à l’adresse de ses semblables délaissés dans leurs foyers ; logés dans les replis du paysage en contre-bas du sommet où il se trouve ; c’est bien un appel que j’entends sourdre du mot PAROLE ; écrit là en blanc ; je le filme ; capté et capturé sur la bande-son du film ; l’inscription du bruit de mes semblables ; de leurs solitudes devant la perspective du périphérique autoroutier, sourd le bruit d’un tonnerre hallucinant ; mais nous sommes dures de la feuille ; nous appelons cela la rumeur de la ville ; quand c’est peut-être le cri non articulé de l’indicible communauté des usagers de l’autovoiturage ; une passante terre un pardon à mon oreille ; le quai de la station fait ce croisement des usagers ; elle n’ignorait pas devoir passer devant moi ; tel un volet ; tiré de derrière la façade ocre pour refermer le retable dont je suis spectateur ; quand la personne traverse le lieu où je suis et referme la perspective du paysage où je me trouve ; en passant elle ignore la joie espiègle que j’éprouve ; un camion entre dans le champ ; comme le volet droit du retable se referme ; Meuter on peut lire sur le vingt-cinq tonnes capté par le feu rouge ; en déplacement bientôt ; les mots s’articuleraient ; pardon ô grand pardon ; c’est tout pardonné ; Parole De Meuter quelle drôle de joie me ravit ; excusez moi je ne fais que passer ; l’arrivée sonnante du tramway rappelle.

MAXIME REVERCHON


La galerie tourne autour de la cour ; s’enroule en ruban ; elle est éclairée de soleil ; parfois sombre ; la cour aussi recouverte de graviers clairs ; grand espace harmonieux ; avec de grands pots plantés d’arbustes bleu-vert ; d’un côté oui ; mais de l’autre en vacuité comme un jardin zen ; une esplanade discrète mène à l’entrée de la chapelle ; la pierre rose tendre ; la coupole ovale gracieuse tant par sa forme que par son ton ensoleillé ; un gros pachyderme mais léger ; flottant dans l’air gazeux ; participant à l’ensemble ; des étages dont les arcades scandent le mouvement tout en rondeurs de la pierre caressée par la musique de l’air ; des silhouettes traversent l’agora ; on en aperçoit d’autres furtives entre ombre et lumière sous les arcades ; mais rien de très marqué ; le lieu traverse le temps ; nous on passe sans s’imprimer

MARIE BARTHÉLÉMY


C’est à gauche du cinéma ; au fond du couloir ; encore à gauche ; onze marches ; à gauche encore ; onze marches de plus ; encore à gauche encore ; je sais c’est assez ; à droite maintenant ; sûr et certain ; à droite une fois pas davantage ; puis tout droit jusqu’à la vitre ; la grande vitre couverte de signes que les gouttes ont laissés en chutant ; impossible de sauter ; ça ne s’ouvre pas ; impossible de crier ; la sécurité rapplique ; impossible de manger ; juste boire ce qui tombe du ventre du distributeur ; impossible de fumer ; faudrait avoir les clefs ; impossible de mordre ; ce n’est pas la pause déjeuner ; impossible de dormir ; à cause du flux interrompu des véhicules ; ce qui reste possible on se le demande ; observer peut-être ; écrire sûrement ; les rangées de fenêtres nacrées ; les volets clos en persienne ; les nuances en façade du gris au rosé ; les cheminées en brique qui dénotent ; dans le creux du bouquet de bambous au pied un jardinet ; on y accède par une baie vitrée ; on c’est personne ; personne n’y vient jamais ; sauf peut-être les oiseaux qui restent en ville ; ou les lézards ou les chats ou les rats ; impossible à vérifier.

GISLAINE A.


C’est là-bas, là-bas, à un petit quart d’heure de marche, tu dis ça pour y aller ; tu le sais que tu mens, c’est plus loin, toi tu sais mais pas eux ; toujours ça, pas d’obstacle à y aller, tout de suite ; pas le temps d’expliquer pourquoi tu retournes là-bas, tu arrives, tu y vas, c’est comme ça ; d’abord par là, tout là-bas ; de bout en bout du Sillon, ça se suit, c’est tout droit ; ça va là, ça y va, c’est tout simple, d’ouest en est ; toi tu suis, tu suis le long de la ligne d’horizon ; au bout d’un temps, enfin, ça tourne, en coude, tout au bout, c’est là-bas et après c’est muré ; à ce point ça descend de la rue sur la digue ; tu as juste une jetée en pente douce ; ses galets de granit rouge et gris ; une jetée qui est là, retrouvée ; là, telle que tu la vois ; lieu intact, identique à lui-même ; c’est la mer vu de là, en quinconce ; quinze sur quinze, quelques mètres, pas plus ; c’est un coin, c’est ton coin, par ici, tu connais ; comme d’abord, vu telle quelle ; vue pour toi, premier jour où tu vois, au-delà ; c’est une terre, l’eau la baigne, danse, s’avance ; s’en éloigne, petits coups, elle oscille, elle est verte ; le vent, front bombé, y glisse le sable, fend les flots, la fait blette ; elle s’arrache, reprend vie, tue le vent à son tour ; ils s’encornent, se caressent, se défient ; tu regardes cela, longtemps, ce spectacle ; passe le temps, coule le sable, ça ne te lasse pas ; soudain les oiseaux, bergeronnettes grises, surgis dans le soir silencieux, seulement hors saison, en hiver ; ensemble, même lancée, cortège, friselis, farandolent sur l’écume puis s’égaillent, disparaissent ; l’été, aussi, ici, tu retrouves ton coin, le soleil miroitant t’éblouit ; de trois sources, cette percée de lumière sur la crique ; ce petit café, sa terrasse devant ses volets bleu ; bleu Ouessant, la couleur t’y entraine, là-bas, par les côtes, cabotant ; tu reviens au café ; sa machine pour les glaces à poignée ; minuscule fabrique jaune et rose ; cônes qui pointent, on dit, à l’italienne ; les enfants s’y pressent, tous des sous dans le creux de la main ; puis repartent, empressés, vers les flots ; l’hiver, comme à présent, trouver juste quelques vélos posés là, au bout de leurs cadenas ; des planches des véliplanchistes sous la carte des plages ; lire leurs noms, connus par cœur, à force, tous s’y trompent au début : Bon Secours, l’éventail, Rochebonne, Minihic ; le point rouge sur la carte, ce coin-ci, il s’appelle la Conchée, comme un phare ; revenir quand ce petit phare tout blanc est à vendre, est vendu ; contempler un instant d’acquérir, d’y vivre, d’y habiter, découvrir que non, ici, c’est pour qu’on arrive ; ici, on reste un peu, on repart ; l’hiver, maintenant, plage vide, plus que vide, vidée ; elle est creuse comme une conque ; coquillage porcelaine qui résonne des voix ; échos d’elle toute pleine en saison, les filets de volley, les serviettes sur la crique, les familles assemblées en virée ; tous ici, se profilent, au loin ; noires silhouettes, ombres petites et grandes ; les petites s’y baignent, sous l’œil des grandes, qui se tiennent tout au bord ; les petites, entrant et sortant des vagues, des guirlandes flottantes les cadrant ; espace marin tout marqué de lignes d’eau comme le sable de traces ; territoire disputé, qui se conquiert par droit ou à l’heure ; y venir pour y guetter le flot, l’enfant qui s’enfonce sous l’eau, c’est toujours la même chose ; la tête ressurgit d’abord, pas trop loin, devant l’horizon ; tu t’éloignes, tu reviens, bercements réguliers, semblables à eux-mêmes ; l’écume, toujours, s’y brisant à trois mètres du bord ; contre le granit aussi, tout au bout, là, s’y casse net, comme du verre ; le ressac roule les corps comme des billes ; la marée souffle, mugit et revient, comme un rire ; se faire des fausses peurs sans raison ; ainsi, souriant seul sur le bord, ce père ; soudain il se rue au bord en hurlant ; l’enfant rugit rouge de colère ; d’avoir bu la tasse fait tousser ; et son père le secoue et retrouve son sourire ; ils s’en vont ; et ça valse toujours, tout autour, dans la mer ; ça tangue, le petit reste là et regarde, dans les bras ; les autres tiennent la vague, s’y affrontent ; crient aussi, crient plus fort quand elle pousse ; tout un art, chercher là où elles sont plus puissantes ; rester là, s’y tenir, chevauchant ; glisser sous, là où les profonds sourdent, cognent, assomment ; là aller et venir sous cette onde ; durer dans l’onde de l’eau, s’effacer dans sa force ; puis céder peu à peu au tambour du jusant ; s’écraser sur le sol de sable, sans souffle, en silence ; faire naufrage un instant, les yeux clos ; tout cesse, ça va, ça vient, ça bat ; puis retour, réentendre les rires et les cris ; que fourmillent des eaux ; petite tape au retour du courant ; sentir ça, ce flux seul présence dans le soir ; l’hiver mugissant et le vent froid qui claque ; y aller sans pouvoir résister ; s’aventurer jusqu’à mi-cuisse, sentir la force de l’eau sur la peau ; ça vous pince à fléchir le jarret ; pas un œil pour voir ça dans le soir tôt tombé, la peau rouge, les frissons ; rester là à sécher ; tout autour, dans cette anse, les fenêtres, lumignons de retour, allumées une à une ; pas un bruit sauf le flot ; le frottement du ressac, tes tympans et ton sang, tout ton sang qui bat à nouveau ; c’est ici que s’efface ton corps bleu ; renaissance d’un fantôme diaphane ; dans l’espace qui s’efface ; dans la nuit qui maintenant tombe ; ici, sur la rive du rivage, au bout du bout de la plage ; ici-bas sur la plage où se ferme le passage ; marée haute qui monte vite et l’engouffre ; qui te chasse et qui tourne la page

ELEN RIOT


l’entrée de l’immeuble ; une double porte en bois ajourée dans le haut ; peinte en bordeaux ; plaques de cuivre contre les intempéries dans le bas ; digicode récemment installé ; sur sa gauche Au Jardin fleuriste ; anciennement parfumerie puis agence immobilière ; en 1954 la parfumeuse offrit à l’enfant une poupée ; coiffe et tablier de dentelle ; robe de velours violet jusqu’aux pieds ; sur la droite salon de massage ; longtemps atelier d’un cordonnier pied-bot ; se déplaçait avec des béquilles et dormait dans l’arrière-boutique ; un mouchoir de poche qui donne sur le palier du rez-de-chaussée ; avant la cage d’escalier qui mène aux étages une marche à main droite ; pancarte au mur autrefois ; capitales noires sur fond blanc cerné de rouge ; ATTENTION À LA MARCHE ; une porte donne accès aux caves ; loge du concierge transformée en studio ; un soir on y a découvert un cadavre déjà putréfié ; double porte vitrée donnant sur le hall ; coffrage en bois contre la porte d’entrée ; également peint en bordeaux ; poubelle à l’intérieur ; parallélépipède vert monté sur roulettes ; couvercle pivotant ; au sol carrelage avec dessins géométriques ; un tapis-brosse en couvre une partie ; à mi-hauteur sur le mur mitoyen d’Au Jardin boîtes aux lettres ; façade acier formant bloc unique ; compartimenté en rectangles superposés dans le sens de la longueur ; panneaux latéraux imitant le bois ; autrefois boîtes aux lettres dépareillées ; certaines vert amande ; d’autres d’un gris métallique ; disposées dans le sens de la hauteur ; des trous en bas laissant deviner le courrier ;

MARIE SAGAIE-DOUVE*]


 

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 30 novembre 2016
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